dimanche 26 mai 2019

Elections, piège à…

Qui chantait jadis : « La France est un pays de flics/à tous les coins de rue y'en a cent » ? Ah oui, ce troubadour gauchiste qui aujourd'hui embrasse les forces de l'ordre à la sortie de la Closerie des Lilas…
Nos concitoyens se rendent ce dimanche aux urnes, passage en revue de l'état de notre beau pays sur un air connu.




Alors, votez bien en vous rappelant ce qu'on a évité…

vendredi 24 mai 2019

Rien de plus

Jane Hale

et le poème est la sculpture
abjecte
et du stylo
et de la feuille
et de la table
Rien de plus
***
une idée m'échappe
alors qu'elle me creuse

***
j'ai haché les mots
j'en ai fait des petits bouts
je les ai disposés sur la table
et je me suis énervé

j'en ai bouffé un peu
j'en ai laissé de côté


Antonin Veyrac, Moésie, éd. Les Longères, 2018

mercredi 22 mai 2019

Erratum

Robert Doisneau

J'ignore pourquoi, peut-être ce double R, et un prénom pour patronyme. Toujours est-il que j'ai longtemps fait des deux Marthe — Robert et Richard — une seule et même femme et ainsi toujours pensé que la spécialiste et traductrice de Kafka, à force, avait un beau jour pété une durite, et s'était lancée dans un tout autre combat, en militant pour la fermeture des maisons closes. Non seulement, il n'en est rien, bien entendu, mais Richard n'est même pas le nom de cette pseudo-espionne. Quant à la vertu qu'elle prônait... Mais c'est une autre histoire.


lundi 20 mai 2019

Et puis

Lucien Clergue

Hâbleur, sententieux, dépressif,
coureur, paresseux, régressif
j'ai été 
sceptique, épidermique, alcoolique
laborieux, scabreux, malheureux
et
cafardeux, crasseux, irrévencieux
amoureux
lent, nonchalant, perdant désespérant
queutard, vantard, un crevard
indécrottable banlieusard
toujours en retard
et puis
irrespecteux, hâtif, violent

faussement vertueux
jongleur, voleur, menteur
rieur

amoureux

seule nuée d'ambition

perclus dans de beaux draps
je n'ai jamais retenu la leçon
à corps perdu dans tous ces bras
somme toute, si je la suis
une pauvre vie bien remplie
que je quitterai
par une dernière pitrerie
Charles Brun, Toute honte bue


lundi 13 mai 2019

Itinéraire conseillé


Je monte Je valide Speedy Pizza Time Marteau et brise-vitres disponibles derrière le conducteur American Car Wash Ticket sans correspondance 2 euros  Picard Hello America Sushi Brochette O'Circus Label Peaux Quick MacDonald Drive La RATP recrute des mécaniciens et des mécaniciennes Job dating de 12h à 20h venez rencontrer nos équipes dans un atelier de maintenance Electro Dépôt Multimédia Pizza Kebab Istambul Rosny Wok Grill grillade à volonté Accès strictement interdit Picard Hello America France Cars louez la liberté New Shakeen coiffure Foire du Trône Speed Rabbit Pizza Picard édition limitée Filets de poulet croustillants Nouveau cimetière Journée Nature et bien-être  Sortie de camions Boulangerie du pont Bouygues Immobilier 86 logements Energy Auto-moto école Famille Syrie Fitbit le cadeau qui fait du bien Verrechia Cœur de ville du studio au 5 pièces vivez l'excellence à 9 minutes de Paris le raffinement pour signature prestations de grande qualité QG Quebab Gourmand 1664 vous avez son nom sur le bout de la langue Cecilia Santé et bien-être Lavage Center Picard Hello America Village de vente Chantier sous surveillance Monoprix Pour votre anniversaire ça va être du gâteau Attention travaux Artisan boulanger Zone 30 Déchetterie réservée aux particuliers Zone fleurie 1664 Pas Mal expression française synonyme de qualité Follow your own way Home parquet 1664 On a un avis sur tout surtout sur le goût  Locaux disponibles Emmaüs boutique Picard Hello America DécoPlus Foire du Trône Picard Hello America Long Barbecue Quick le plaisir en version longue Machines ideas solutions  Foire de Paris Castorama 50 ans l'anniversaire encore plus fort Itinéraire conseillé


vendredi 10 mai 2019

Too Much Too Young


En remettant un peu de désordre dans le bazar de ma bibliothèque, je retombe sur les deux bouquins de l'excellent Thierry Pelletier, feuillette l'un d'eux et retombe un temps sous le charme nostalgique de cette époque traversée en fantôme avant d'être totalement emporté par la langue du chanteur des Moonshiners, aperçu l'autre soir au bar en bas de chez moi. Je suis trop mal en point pour recopier un passage, aussi vais-je me contenter de coller-transformer ici un pdf qui traîne sur le site des éditions Libertalia, également Montreuilloises et qui ont ouvert une petite librairie il y a quelques mois à deux pas de ce qui fut l'école de ma fille et de la cave à vins nature... C'est un peu long mais faut ce qu'il faut et on mettra un peu de zik... 


Quand j’ai connu Ludo en 1983, c’était un keupon, tout greum, que du muscle et de l’os. Âgé de 3 ans quand ses parents avaient débarqué de leur Finistère, il avait poussé en même temps que la ville nouvelle, connaissait tous les reurtis depuis la maternelle et dealait du shit comme eux.
Un soir il est revenu du bahut à Paris avec un gros cocard, des scooterboys avaient pas trop aimé le « Fuck the Mods » écrit au feutre au dos de son blouson kaki et l’avaient obligé à rayer lui-même l’outrage après lui avoir flanqué une peignée.
La semaine suivante, il était looké total neuski, le drapeau français cousu sur la poche du bomber et le discours à l’avenant. Avec Titi et Manu on l’a charrié au début, on s’est bien engueulé par moments, mais c’était notre pote même s’il était très con, on était déjà pas nombreux, alors on a rien changé, on a continué à zoner ensemble au centre commercial des Sept-Mares et à se défoncer dans des locaux à poubelles.
Il passait un CAP quelconque dans un LEP à Paris, métro Pasteur. Il s’était fait plein de copains là-bas, alors j’avais été y faire un tour. Tous skins, évidemment, gentiment feufas, sympas mais pas finauds. Certains prenaient du Néo-Codion, suçaient le bleu qui gratte et jetaient la partie qui défonce. On allait bouffer gratos au restau U, on buvait des tonnes de mousses, on faisait chier le monde… Un après-midi, on a croisé le tournage de la caméra invisible, on a fait peur à Jacques Legras et Jacques Rouland en leur demandant des autographes, c’était bien marrant, mais j’ai quand même eu un peu les boules, c’était mes idoles de quand j’étais petit. J’ai rapidement cessé de traîner avec les zorglhommes du XIVe, mais avec Ludo, on continuait à zoner ensemble dans notre fichue ville nouvelle, à fumer des spliffs dans le square en bas de chez lui, à rêver à des keuponnes lubriques, introuvables sous nos latitudes, à échafauder des plans de deal foireux et surtout, comme tous les racaillous de la galaxie, à nous entrevanner des nuits entières. À défaut de pognon ou de biscottos, on s’aiguisait la débagoulante, on se musclait la répartie.
Ludo était devenu neuski pour plus prendre de beignes, pour faire peur et parce qu’il trouvait, lui qu’avait encore jamais bossé, que les Arabes faisaient rien qu’à toucher le chômage et les allocs sans rien foutre. N’empêche que sans Nasser et ses plans, il aurait eu bien du mal à dealouiller de quoi se payer ses clopes et ses Kros. Il aimait pas les hippies non plus, ni les junkies.
Au bout de deux ans de banlieue, en 1985, je suis parti de chez mes parents pour vivre la grande aventure avec ma douce, d’hôtels rebeus en gourbis yougoslaves à Belleville. Ludo a continué à tourner en rond et a commencé à carburer à l’héro. Pour arrêter les frais et se refaire une santé, il s’est engagé dans les paras. Quand il en est revenu tout secoué, il s’est remis dedans de plus belle et s’est fait plomber en deux coups les gros. Il est resté au 6e étage de la tour, chez ses parents, à prendre ses médocs en écoutant les 4-Skins dans sa chambre qui donne sur le square où on allait bédaver.
Silence radio pendant vingt-sept ans, et puis il m’est retombé dessus le Ludo, un soir de février 2012. Il m’avait retrouvé par Internet, suivait quelque peu mes pérégrinations scribouillardes depuis la sortie de La Petite Maison et c’est comme ça qu’il a déboulé au milieu d’une conférence chantée sur les apaches qu’on donnait avec le beau Valmy et William, le grand Goliard, dans un troquet du XIe arrondissement.
Je n’ai pas retapissé tout de suite ce type aux bajoues de hamster qui flottait dans un perfecto et un vieux treillis qui m’étaient pourtant bien familiers, il m’a fallu également un petit moment avant d’entraver son étrange façon de jaspiner et donc de comprendre que s’il était parvenu pendant toutes ces années à vivre et à bosser avec le virus, le crabe lui était finalement tombé sur la gorge et la langue depuis un peu plus d’un an. On lui avait coupé une partie de la menteuse, peine perdue, les métastases continuaient leur sale boulot, c’était cuit. Les toubibs avaient renoncé à essayer quoi que ce soit et lui donnaient quatre à six mois. Ludo, toujours aussi sec, me balançait tout ça sans ciller. Il a enchaîné sur la grande misère des hostos, comment on refusait de le garder même au plus mal, lui qui avait toujours refusé une allocation d’adulte handicapé à laquelle il pouvait prétendre, lui qui n’avait jamais voulu cesser de taffer. Il lui fallait prendre sa caisse pour subir ses chimios, les opérations et tout le reste, il en gardait une sacrée dent contre Sarko. Il m’a également donné des nouvelles de toute la raïa de notre joli coin de banlieue, une hécatombe, évidemment…
Il ne connaissait plus personne au centre commercial, les bourrins tous canés, plus de plan, finie la belle époque des petites cuillères trouées et des chiottes fermées à clef dans les deux pauvres rades des Sept-Mares. Plus en état d’aller pécho en terre inconnue et sachant que je bossais avec des toxicos, il m’a demandé si je pouvais lui faire quelques courses, au point où il en était, une dernière fiesta à la rabla, il estimait que ça pouvait pas lui faire de mal. J’aurais bien voulu l’aider, j’aurais pu, mais je le voyais venir. S’il en profitait pour faire le grand saut, j’aurais été incapable d’assumer. Je lui ai dit, il n’a pas insisté. On s’est promis de se revoir, on a échangé par la suite quelques SMS, et moi, beau marle, pris par le taf, j’ai pas trop voulu voir le temps passer.

Un soir de juin, Ludo m’a appelé, il était en route pour Montreuil puisque j’avais pas été foutu de pousser jusqu’à La Verrière depuis nos retrouvailles. Il m’a embarqué dans sa caisse devant le siège de la Cégett, l’autoradio passait Too much too young des Specials. Cachectique, les cheveux blanchis, la peau jaune et parcheminée, mais toujours aussi droit dans ses Docs basses, il pestait contre les embouteillages du périph qui lui avaient fait perdre deux heures. Il a pris des nouvelles de mes gosses, m’a assuré que j’avais de la chance, que les moutards c’était bien la plus belle chose au monde. Je savais pas trop comment répondre, je me voyais mal enchaîner par un « tu m’étonnes ! et toi comment ça va ? », alors je lui ai demandé combien de temps il lui restait. « Un mois, un mois et demi », qu’il m’a répondu tranquillement, « je pense pas que je verrai le mois d’août ». Je l’ai emmené au Mange-Disque, un bar à gueules un peu lookées, que ça lui rappelle nos vertes années. L’assistance a un peu flippé à son apparition, c’était palpable, mais personne n’a rien dit. On a fait un baby, pour une fois je lui ai mis une tôle, il a fumé deux lattes de Goldo, essayé de boire une bière à la paille et on a mis les bouts. Ça m’emmerdait de le laisser rentrer seul, je lui ai proposé de pager chez moi. Il a décliné l’invitation, ses nuits n’étaient pas faciles, il ne voulait pas me faire subir ça. Il est reparti dans sa petite auto en écoutant The Selecter.
Deux semaines plus tard, un message de sa compagne m’annonçait que Ludo avait été admis en soins palliatifs à La Verrière. J’ai pris mon jeudi, mis un Fred Perry, je suis passé chez le coiffeur et j’ai débarqué là-bas. La ville nouvelle n’avait pas trop changé, un peu moins crade peut-être, avec des arbres, des haies qui avaient eu le temps de pousser entre les immeubles et d’innombrables ronds-points à la con, comme partout. L’unité de soins palliatifs se trouvait à une centaine de mètres du tunnel de la gare, où on avait graffité un énorme « PROUT CHATTE BITE POIL » deux décennies et demie plus tôt, le soir où on avait trouvé un pot de peinture marron dans la rue.
Ludo était au paddock, ce qui restait de sa langue avait monstrueusement regonflé, elle lui sortait de la bouche, il avait bien du mal à tchatcher et moi à le suivre. Histoire d’ambiancer un brin, j’ai passé en revue notre album à conneries, la fois où en chahutant bourrés, Titi lui avait fait traverser la vitrine d’un magasin de lingerie, comment qu’on s’était lâchement carapatés, hilares, en l’abandonnant le cul par terre au milieu des éclats de verre, des mannequins renversés, des slips et des soutifs, ou comment il avait escaladé, une nuit sous trip, la façade de l’immeuble de l’ami Bacuet pour lui chiner par la fenêtre deux bouteilles de Pineau à ses vieux, ou encore nos soirées chez Manu à bédaver comme des déments… Pas grand-chose, nos 18 ans stupides, mais il n’avait rien oublié de ces deux années de n’importe quoi, finalement plus intenses que ce qui avait suivi.
À mater les tofs sur sa table de chevet, je me gourais bien qu’hormis sa douce, ses parents et son chien, il n’y avait pas eu grand monde depuis et que, rythmée par le taf, les soins médicaux, quelques voyages en Bretagne, sa vie n’avait peut-être pas été des plus trépidantes…
Il a voulu faire un tour dans le parc, ça a pris trois quarts d’heure aux infirmières pour l’installer délicatement dans un fauteuil roulant. Dehors, il faisait atrocement beau, une gentille petite brise titillait les massifs de roses disséminés sur une pelouse impeccablement tondue. J’avais égrené tous nos pauvres souvenirs, je calais un peu, alors j’ai demandé à Ludo s’il avait mal. Il m’a répondu qu’à donf de morph comme il était, il ne sentait absolument rien, à part le souffle du vent sur sa tronche et ses guibolles. On n’a plus rien dit, on restait là comme des cons, lui dans son fauteuil, moi sur mon banc.
Sa copine est arrivée à point nommé, j’en ai profité pour lever le camp. Quand j’ai claqué la bise à Ludo, j’ai piteusement ajouté « à la semaine prochaine ». Il a rien dit mais m’a balancé un coup de châsse furibard, du genre « te fous pas de ma gueule ». Trois jours plus tard, c’était plié, toilette mortuaire minimale, pas de levée de corps, cric crac fissa dans la boîte. En France, c’est encore aujourd’hui le tarif pour les malades HIV, on sait jamais…
C’est à l’église que ça m’est revenu, en écoutant vaguement le prêtre demander au Seigneur d’accueillir un ancien parachutiste, passionné d’électronique, amoureux de la nature et des petits oiseaux. À mon arrivée dans sa chambre, Ludo matait un épisode de Julie Lescaut à la téloche. La dame interrogeait un suspect basané. « Enculés, avait maugréé Ludo, c’est des racistes, ils le soupçonnent parce que c’est un Arabe. »
Ludo était peut-être injuste pour madame Lescaut qui ne cherchait certainement qu’à faire triompher le bien, la justice et la loi républicaine, mais en tout cas, sa réaction détonnait bigrement avec les rances diatribes dont il nous accablait parfois du temps de sa jeunesse qui n’emmerdait pas le Front national. Difficile d’évaluer la part de la morphine et celle des vicissitudes de cette chienne de vie dans cette détestation du racisme. Ce qui en revanche était clair, c’est que le crabe l’avait peut-être emporté, mais pas la connerie ordinaire.

Thierry Pelletier, Les Rois du rock, éd. Libertalia



mercredi 8 mai 2019

L'unique

anonyme



Je sais que l’unique chant,
de tous les chants anciens le seul digne,
l’unique poésie,
est celle qui se tait et aime toujours ce monde,
cette solitude qui rend fou et vous dépouille.



Antonio Gamoneda, Poésie espagnole,
Anthologie 1945–1990,

trad. Claude de Frayssinet,
Actes Sud-Unesco

samedi 4 mai 2019

Toutes ces conneries

Gilles D'Elia


Oui, je continue à écrire. Cette sorte de journal. J'ai bien avancé. Mais c'est trop trash, personne ne lira ça. Comme je te disais, je prends un sujet, un thème, je passe à autre chose, puis, je reviens sur le texte d'avant, ou de la semaine dernière, et je développe, je déroule la pelote. Et ça me fait du bien. C'est un type de mon âge, qui se sépare, qui écrit, qui donne son sentiment sur le monde dans lequel il vit, sur la politique, bien que ce soit assez écoeurant en ce moment... Ce matin, j'ai fait le portrait d'une femme, un peu dingue, dans le genre elle ne serait pas ceci, ni cela, elle ne s'intéresserait pas à ceci ou à cela, elle ne tomberait pas là-dedans, etc. Une femme qui n'existe pas. Je ne sais pas si je garderai, mais ça m'a amusé de le faire, ne me demande pas pourquoi. Je l'ai écrit d'un trait, entre deux conneries dont il faut que je m'occupe. J'essaie de me débarrasser de pas mal de choses, des trucs inutiles qu'on stocke au fil du temps, je passe par le bon coin ou par des associations. Franchement, le bon coin, je ne comprends pas, ça me fatigue, je reçois des appels de gens qui essaient de négocier avant même d'avoir vu ce que je vends, que je mets pourtant au plus bas prix, je rends service, je ne cherche pas à faire du fric, je dois vider une maison, c'est tout. Je vais me retouver dans une chambre de bonne, je ne garderai rien. Les gens m'emmerdent, me disent qu'ils rappellent le soir, mais le soir, plus de nouvelles, me disent qu'ils passent mais ne viennent pas. Ils n'ont rien d'autre à faire de leur vie que de la passer sur le bon coin ? J'imagine que ça les fait triper, tous ces produits accessibles parce que pas chers, ils peuvent rêver à bon compte. Comme avec le porno. Tu passes d'une blonde à une brune, d'une jeune à une MILF, d'une fille à gros seins à une sodomie, d'une spécialité à une autre, l'infini des possibles, tu n'en sors jamais. Le bon coin, c'est pareil. Les gens vivent par procuration, sans avoir à sortir de chez eux. L'autre jour, un type est passé pour un vélo, il était réceptionniste dans un hôtel de seconde zone à Bondy, je voyais qu'il ne roulait pas sur l'or, mais il l'a acheté au prix affiché, sans chercher à négocier, et je lui ai filé pour ses gosses un carton plein de bouquins qui appartenaient à mes filles, de très bons livres, des cadeaux d'anniversaires, de belles éditions de classiques pour la jeunesse, à peine ouvertes, j'ai senti le mec reconnaissant, je ne sais pas s'il les filera à ses gosses, ou s'il les revendra sur le bon coin, qu'il fasse ce qu'il veut, si ça rend service, je n'ai pas perdu mon temps, mais le plus souvent, je m'emmerde avec des cons. L'autre jour, un autre m'appelle, il est intéressé par une paire de sneakers, neuves, jamais portées, un cadeau qu'on nous avait filé au journal, cosignées par Vuitton et Nike, une connerie qui doit valoir plus de 200 boules, je les avais mises à 20 euros, et le type me dit qu'il habite à Aulnay, je réponds C'est bien, c'est pas loin, mais plus de nouvelles après, il pensait quoi, que j'allais les lui envoyer par colis, les lui apporter chez lui, lui filer les baskets parce qu'il habite dans une cité à Aulnay ? Les gens rêvent comme ça, fantasment devant leur écran, mais au moment de passer à l'acte, ils n'en voient plus la nécessité, n'en ont pas les moyens... Pareil pour les livres, j'en ai plus de 600, je ne vais rien garder, je m'en fous, j'en ai laissé quelques uns à ma femme, si je veux les retrouver un jour, je sais où ils sont, mais ça n'a aucune valeur, on me les reprend chez Gibert 20 centimes pièce, les DVD pareil, j'ai pourtant de belles éditions de films comme Le Roi et l'Oiseau, des coffrets collector, mes filles les ont vus et revus, elles n'en ont plus rien à faire, 20 centimes, ça n'a aucune valeur… Je ne sais pas si j'arriverais à tout placer. Ou alors, je vais être obligé de louer un box, un garde-meuble, je ne sais pas. Ma femme, elle est en dehors de ça, elle ne comprend pas, elle est partie et n'a pas eu à se farcir toutes ces emmerdes. Elle aime son appartament, sa nouvelle vie, elle est heureuse. Mais les filles m'ont dit l'autre jour Maman, elle est toujours amoureuse de toi. Je sais, ce n'est pas pour me vanter, mais elle va avoir du mal à trouver un mec comme moi, j'avais tout de même placé la barre assez haut. Je lui ai dit Il faut que tu trouves quelqu'un, tu ne vas pas rester seule, tu es encore jeune, on a cinq ans de différence, et elle se fait draguer régulièrement, par des lourdaux malheureusement, je t'ai dit qu'elle a monté un prix littéraire à la fac ?, elle est allée la semaine dernière voir un ancien conseiller de Mitterrand à qui elle demandait une aide financière pour son prix, je ne sais plus son nom, un type genre DSK, un vieux queutard, qui l'a reçue dans son bureau, tout seul, elle a réchappé de justesse, et sa subvention, elle ne la verra jamais. Le proprio de son appartement, pareil, un connard, tout l'immeuble lui appartient, il l'avait emmerdée lors de son emménagement, l'obligeant à tout passer avec un monte-charge par la fenêtre parce qu'il ne voulait pas qu'on abîme son allée, tu te rends compte, le type de connard ?, qui croit-il impressionner avec son capital, sa prétendue réussite ? Par sms, il l'a lourdement draguée, tu penses une belle femme seule avec deux gosses, ils devaient régler un truc à propos du chauffe-eau ou je ne sais quoi, elle lui demande pour conclure le message Tout est bon, je ne vous dois plus rien ? Et le mec répond Si, de l'espoir... Mais il se prend pour qui, ce con ? Je sais que ma femme, même si elle aime les belles choses, ne se laisse pas impressionner par l'esbrouffe, les détenteurs de patrimoine, on n'est pas resté 20 ans ensemble par hasard, j'imagine qu'avec d'autres ça marche, surtout aujourd'hui où le culte du fric a créé toute une catégorie de personnes pour qui réussir sa vie, c'est être plein aux as, quitte à écraser les autres, mais pour moi, ce n'est pas très balaise, ce genre de vie... Je sais que lorsque je serai seul dans ma chambre de bonne, je vais déguster, ma vie actuelle depuis la séparation, ce n'est pas terrible, c'est même assez dangereux, je ne vois personne, ne parle à personne. Le matin, je me lève, en une demi-heure, j'ai pris mon café, je suis douché et je me colle à l'ordinateur, le midi, je vais prendre un sandwich à la boulangerie, la première fois que je parle à quelqu'un, la boulangère, le soir, je fais mes nouilles, j'en ai un placard rempli, je bouffe en jetant un oeil sur Twitter, et en écoutant ces cons de France info, et après le dîner, je me remets à écrire... Quand je serai seul à Paris, j'écrirai mais il faudra que je sorte un peu, que je me force à plus de sociabilité, je m'engagerai dans une association venant en aide aux migrants, ou aux restos du cœur, et puis faudra que je me trouve un lieu dans lequel revenir régulièrement, un café, parce que je sais que je vais rencontrer une femme, que c'est comme ça que ça marche, sinon tu n'as aucune chance dans une ville comme Paris, pas question pour moi de passer par les applications ou les sites de rencontre, ça ne m'intéresse pas, j'avais commencé à faire mon profil et celui de la personne recherchée, autant te dire que c'est impossible à trouver : belle, intelligente, sensible, aimant la lecture, l'art contemporain, l'échange intellectuel, c'est tout ce qui m'intéresse maintenant, je viens de passer 20 ans avec une femme, je ne me vois pas faire l'amour avec une autre, le contact avec un autre corps, je pense que ça me dégoûterait, ça reviendra peut-être, je n'en sais rien, bref, j'avais fini le profil, ça prend un temps fou, et là, je me suis aperçu qu'il fallait raquer, hors de question que je paie pour trouver une femme, je n'ai jamais payé une prostituée non plus, j'estime que je n'ai pas besoin de payer pour baiser, ou pour avoir le droit de rencontrer quelqu'un, je suis encore pas mal, je sais que ma méthode est la bonne, je trouve un café cool, je prends une bière, et j'y passe quelques heures à bouquiner tous les jours. C'est comme ça que j'ai rencontré ma femme. On avait accroché dans un bar, j'y suis revenu tous les jours, à la même place, jusqu'à ce qu'elle revienne. Des rencontres, des histoires sans lendemain, j'ai donné, des soirs de beuverie, de fête permanente à 20 ans, je me retrouvais le matin à prendre le café avec une fille dont je me souvenais à peine, en me disant Mais qu'est-ce que je fous là ?, je m'étais éclaté, mais le lendemain, je regrettais, je n'avais rien à lui dire, à la fille… Pour moi, il faut qu'il y ait autre chose avec une femme, le cul pour le cul, j'ai arrêté à 25 ans, j'ai même passé quelques mois avec une fille que j'aimais beaucoup, c'était purement intellectuel, je l'avais prévenue, on peut dormir ensemble, un soir où elle avait insisté, mais on ne couche pas, on peut parler, j'aime parler avec toi, mais je ne veux pas autre chose, c'était une prof de fac, une intello, on parlait littérature, philosophie, art contemporain, il ne s'est jamais rien passé, ça a duré six mois, un an, je ne sais plus, jusqu'au jour où j'ai rencontré une autre fille pour qui j'avais du désir… Aujourd'hui, je ne sais pas si ça marcherait, proposer ça à une femme… Mais je sais que je vais rencontrer quelqu'un avec qui ça va matcher, mais je ne suis pas pressé, je ne vais pas chercher ça à tout prix, mais il faudra bien que je me mette avec quelqu'un, et puis un jour, je partirai ailleurs, mon rêve, c'est de trouver une baraque perdue, dans la campagne, personne autour, écrire, bouquiner toute la journée, je me fous de la wifi, les tablettes, Netflix, les séries et toutes ces conneries, je m'en passerai sans problèmes, et déjà, en me débarrassant de toutes ces affaires, je me sens plus léger… De toute façon, là où je vais, je n'aurai pas la place. Ce sera spartiate, un lit, une plaque de cuisson, deux étagères pour la vaisselle, d'autres pour mes fringues, un frigo, une douche. L'ennui, c'est les toilettes sur le palier, à partager avec les autres, leurs odeurs, des étudiants, des travailleurs précaires qui se lèvent tous à la même heure le matin… Une question d'habitude, sans doute, j'achèterai peut-être un pot de chambre, à l'ancienne, sur le bon coin… Faut vraiment que je te fasse lire, que tu me dises ce que tu en penses…

vendredi 3 mai 2019

Un homme d'exception


Je ne suis pas un lecteur très attentif, j’avale le texte sans ruminer et toutes sortes d’informations me passent entre les dents, mais je ne me souviens pas d’avoir vu que Thomas Bernhard ait parlé de la nation autrichienne. Si, une fois quand même, je crois, il dit qu’il aime la nation autrichienne puisqu’il en fait partie lui aussi. Une raison singulière pour aimer, n’est-ce pas ? Par contre les Autrichiens, en tant qu’individus, et l’Autriche, comme pays et État, en prennent pour leur grade à chaque page. Je ne pense pas qu’il en ait voulu spécialement aux Autrichiens, seulement c’est eux qu’il rencontrait le plus souvent – il aurait buté à chaque pas sur des Slovaques, ceux-ci l’auraient mis en colère encore plus. Car Thomas Bernhard est constamment en pétard. Il considère le monde comme une offense envers sa personne. Il se sent offensé par le fait que les gens qu’il doit fréquenter ne sont pas exceptionnels comme lui. Attention : l’idée qu’il était exceptionnel ne reposait pas seulement sur sa propre conviction – nous nous trouvons, pour usage personnel, tous exceptionnels comme lui, seulement nous sommes embarrassés pour le faire savoir. Non, nous avons assez de preuves objectives de l’exception de Bernhard. Il s’agit seulement de voir quel usage il fait de cette conviction, de son inébranlable foi.
Être un enfant illégitime, en Autriche dans la première moitié du vingtième siècle, ou se retrouver à dix-huit ans à l’hôpital avec une maladie grave, presque incurable, ce n’était certainement pas courant. Mais les situations exceptionnelles ne signifient pas pour autant que ceux qui y participent sont exceptionnels aussi. Quand j’avais dix ans je me suis piqué avec un clou rouillé et la petite blessure a mûri secrètement, sans crier gare, jusqu’à se transformer en septicémie. C’était pendant les vacances et je me suis retrouvé, par un concours de circonstances, à l’hôpital où j’étais né. Il n’y en avait pas d’autre à cet endroit. Peut-être les médecins s’en sont-ils souvenus car ils m’ont fait la faveur de m’endormir avant de m’opérer – j’ai compté jusqu’à cinq et je n’y étais plus. À mon réveil j’avais la main bandée et on m’a reconduit, encore à moitié assommé, vers un lit dans une grande chambre d’hôpital où s’en trouvaient une vingtaine d’autres, je crois. C’est là que j’ai passé les dix jours suivants car le traitement consistait à m’administrer, toutes les trois heures, une piqûre de pénicilline, un remède miracle relativement nouveau à cette époque.
Je ne veux pas comparer mon expérience d’hôpital avec celle de Bernhard – en fait si, mais pas dans la durée, ni dans la gravité ; ce qui m’intéresse c’est la différence dans notre rapport à cette expérience. Quand Thomas, des années plus tard, se souvient de son séjour à l’hôpital il formule un tas de critiques sur les médecins, les infirmières, les traitements utilisés et aussi sur le comportement envers les patients. Moi je n’ai pas eu l’idée d’une chose semblable. Je ne sais pas si ma septicémie, si elle avait été négligée, aurait pu être mortelle mais je pense que pour un enfant la mort n’est qu’un mot, le nom pour une aventure spéciale. Il s’imagine que la non-existence est un acte difficile, compliqué que ne peuvent accomplir que les adultes. Non, je n’avais pas peur de la mort et je dirais qu’à l’époque, même Bernhard ne comptait pas avec elle alors même que toute sa famille craignait le pire et que sur les lits voisins des gens mouraient. Il n’a compris la gravité de son état qu’après coup sinon il n’aurait pu remarquer tous les détails qu’il mentionne, des années plus tard, dans ses textes avec une indignation encore fraîche. Tout simplement, il n’envisageait pas la possibilité d’une fin, il l’avait exclue de ses considérations et c’est peut-être grâce à ce détachement presque dédaigneux qu’il s’est tiré d’affaire, pour ainsi dire grâce à ses bretelles, et est revenu parmi les vivants. Il a fait peur à la mort – c’était, comme je l’ai dit, un homme d’exception.


Pavel Vilikovský, Un chien sur la route,
trad. Peter Brabenec, éd. Phébus, 2019

vendredi 26 avril 2019

D'après une histoire vraie

Dieu dit à Adam : J'ai une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne, c'est que je viens de te doter de deux nouveaux organes : un pénis et un cerveau. La mauvaise nouvelle, c'est que tu ne pourras jamais les utiliser en même temps.

mercredi 24 avril 2019

Rien à voir


Bien entendu, je suis, comme beaucoup, outré par l'affaire Gaspard Glanz. Je ne comprends pas que dans une démocratie comme la nôtre, de tels faits soient possibles. Il est intolérable qu'un tel personnage, militant gauchiste déclaré, se pavane désormais devant les micros en victime d'une prétendue répression policière, voire d'un acharnement politique, un certain pouvoir en aurait, dit-il, fait une sorte de fixette personnelle. Et puis quoi encore ? Il est évident que cet énergumène cherche constamment — il n'en est pas à ses premiers soucis avec la justice — à en découdre avec les forces de l'ordre qui ne ripostent que lorsqu'elles se sentent en danger , et, à l'instar de ses amis zadistes et blackbloquistes ceux-là mêmes qui invitent nos policiers à se suicider ! , a pour but la destruction de la République et la destitution d'un Président démocratiquement et fièrement élu. La France a toujours craint et rejeté les réformes, par principe, et c'est tout à l'honneur du gouvernement actuel d'insister coûte que coûte — que pèse face à ce courage un œil ou une main de gilet jaune ? dans sa volonté pour moderniser notre pays. Gaspard Glanz n'est pas journaliste. Il n'a rien à voir avec ces figures qui, au quotidien, font honneur à la profession et à sa légendaire déontologie : Alain Duhamel, David Pujadas, Laurent Delahousse, Nathalie Saint-Cricq, Eric Fottorino, Laurent Joffrin, Jean Quatremer, Nicolas Demorand, Ali Badou, Thomas Legrand, Léa Salamé, Yves Calvi, Jean-Michel Apathie, Apolline de Malherbe, Bruce Toussaint..., j'en passe et des meilleurs. Non, Gaspard Glanz n'a rien à voir avec cette race d'hommes et de femmes. Il était temps de lui confisquer sa caméra Gopro, véritable arme par destination lorsqu'elle se retrouve sur le casque du premier apprenti-terroriste venu. Rappelons enfin que ce soi-disant journaliste n'a pas de carte de presse et a été interpellé en raison de sa « participation à un groupement en vue de commettre des dégradations et d’outrage à personne dépositaire de l’autorité publique » — il n'y a pas de fumée sans feu, c'est connu. Oui, les Français, « peuple de bâtisseurs », ont aujourd'hui honte de ce battage médiatique inutile, préfèrant se concentrer sur la reconstruction en cinq ans, nous a promis notre Président — de Notre-Dame et sur les prochaines Européennes où ils souhaient, plus que jamais, faire barrage aux extrêmistes et autres populistes de tous bords et faire enfin entrer notre start-up nation dans le XXIe siècle.



lundi 22 avril 2019

Sous l'évier

Andrea Modica

Ah ! C'est vraiment là, à l'asile, que j'ai compris jusqu'où elles étaient vicieusement tordues les familles. Ça n'a l'air de rien une famille, c'est même ce qui rassurerait le plus vu du dehors quand on passe, mais dès qu'on fourre le nez un peu vraiment dans la cuisine et sous le lit, c'est là qu'on s'aperçoit qu'elle suinte de partout la folie : du placard avec les couverts en faux argent, de dessous de l'évier, du dessus-de-lit en crochet qui descend de l'arrière-arrière-grand-mère, de plus en plus jauni et qui a tout vu depuis, lui, sur tous les lits. La vieille boîte à chaussures où s'acharnent à survivre toutes les enfances en photos dans le jardin, entre le livret de Caisse d'épargne et la liasse écrasante de fiches de paye d'une vie. Tous les objets détraqués, oubliés, qui veillent dans le grenier et dans la cave depuis six générations et qui portent, sous la poussière, toutes les empreintes de la plus vieille et plus quotidienne folie. Celle que personne ne voit, que l'on flanque chaque jour sous l'évier avec le linge sale jusqu'au jour où elle envoie quelqu'un se faire enfermer à l'asile. Alors on vient voir la folie le dimanche à l'asile et personne ne pense à jeter un coup d'œil sous l'évier. Jamais. C'est un peu fort tout de même !

René Frégni, Les Chemins noirs, 1988

mercredi 17 avril 2019

Nous aurons encore de mauvais moments


– Pardon de t'appeler si tard. Mais j'ai eu comme un malaise. Je ne me sentais pas bien. Toute cette indécence autour de Notre-Dame, la surenchère de dons pour transformer ce monument en nouveau Disneyland... Pourquoi ai-je écouté ce monstre et son chantage à l'émotion, à l'unité du pays, un pays sinistré qu'il ne fait que diviser depuis sa prise de pouvoir ?
– Ah ? Il a encore parlé ?
– Tu n'es pas au courant ? Je me demande parfois comment tu fais pour te tenir informé... 
– Je ne sais pas. Pas comme ça. Si c'est ça, l'information, je préfère ne rien savoir.
– De la fenêtre, l'autre soir, du haut de mon HLM,  je voyais la fumée, les flammes, au loin. J'ai eu peur, mon fils a regardé sur internet et m'a dit que c'était Notre-Dame. Toi, tu n'as rien vu, depuis Montreuil ?
– Figure-toi que j'étais à Paris. Dans un café, avec notre ami Pedro.
– Ah, comment va-t-il ?
– Mal, comme tout le monde.
– Il y a longtemps que je ne l'ai pas vu... Il y avait un match ?
– Non, les matchs dans les cafés, cette époque, c'est fini... Notre bouiboui roumain de la rue Saint-Sébastien est devenu un resto gastro pour bobos du quartier. Ailleurs, une soirée foot te revient vite à deux dizaines d'euros. Vivent les hackers et le streaming !
– C'est l'amour ou le boulot qui manque à Pedro ?
– Les deux. Tu sais bien, aujourd'hui, dès que tu n'as plus de boulot, tu te sens mal, tu culpabilises, tu te demandes quand tu vas pouvoir en retrouver, payer tes factures et tes dettes, et consommer comme tout le monde... Heureusement, il est économe et n'a pas de loyer à payer.
– Et l'amour ?
– L'amour, ça va, ça vient. L'amour physique, j'entends, le sexe. Il passe d'un corps à l'autre dans la pénombre de ses lieux de prédilection. Tant que ça marche, il y va. Il se dit que le temps est compté, qu'un jour, il devra peut-être payer pour baiser. Dans le monde du travail comme dans celui de la séduction, passé un certain âge...
– ...Il a raison, qu'il en profite. Il a la chance d'avoir un physique qui ne trahit pas son âge.
– Dans la pénombre, en tous cas. Dans la lumière, ça commence à se voir. Mais il peut encore tricher dans une fourchette de 5-10 ans.
– Tricher ?
– Sur les sites de rencontre. C'est le règne du fake, comme il dit.
– Tu veux dire qu'en dehors des saunas et backrooms, il fait aussi des rencontres sur internet ?
– Désoeuvré comme il est aujourd'hui, le sexe est devenu le centre de sa vie. Il est tombé récemment sur un type qu'il a revu deux-trois fois.
– C'est bien, ça...
– Pas forcément...
– Il m'a un jour raconté que d'habitude, il n'a droit qu'à des rencontres d'une nuit. Des One shot...
– Oui, sauf que, lorsqu'on se revoit, on se découvre à chaque rendez-vous. Et quand le gars a appris la vérité sur l'âge de Pedro, il est devenu distant.
– Il a quel âge, lui ?
– Vingt ans de moins.
– Ah oui, quand même...
– Tu vois ?
–  Ce n'est pas ce que je voulais dire...
– Mais ce n'est pas une grande perte. Le type était au chômage, avait perdu son appartement, et était revenu vivre chez sa mère, avec qui il ne s'entend pas. A sa dernière visite, il a demandé à Pedro s'il pouvait en profiter pour faire une lessive... Et Pedro n'a eu droit qu'à une demi-branlette sur le canapé en échange. Il l'a largué par sms.
– C'est sordide.
– C'est notre monde, tu n'es pas informée ?
– A moi aussi, il manque parfois un homme dans mon lit. M'endormir contre son corps, sentir sa peau, ses mains sur moi... Quand je serai en Bretagne la semaine prochaine, j'irai faire un tour sur le port, je trouverai peut-être un homme.
– Sûrement, il va faire beau, tu vas pouvoir sortir ta plus belle robe...
– Non, je sortirai le livre que je lis en ce moment, Place des héros, le laisserai en évidence sur la table de la terrasse d'un café...
– Essaie plutôt Marc Lévy ou Guillaume Musso, tu auras plus de chance... Ou Houellebecq. Mais Thomas Bernhard, personne ne lit ça. Et du théâtre, en plus...
– Je pourrais mettre une annonce dans le journal local : Perdu mon exemplaire de Thomas Bernhard. Bel homme, si tu le retrouves, merci de contacter le journal qui transmettra...
– Musso ou Houellebecq, te dis-je.
– Ou alors, j'opte pour une annonce du type Femme dominante cherche homme soumis. Là, je suis sûre que j'en trouve un.
– Tu vas t'emmerder avec un toutou à sa maîtresse. Sauf si, une fois attaché, à tes pieds, tu lui lis du Thomas Bernhard... Tiens, prends ça dans tes oreilles, mon salaud !
– Tu penses vraiment que plus personne ne lit Bernhard ?
– A part quelques illuminés dans notre genre, ma belle, je ne vois pas, non...
– Ses pièces sont encore montées...
– J'ai l'impression que tu parles d'une autre époque... Tiens, l'un de ses interprètes français est mort récemment, dans la misère... Non, je t'assure, la littérature, à part quelques bluffs et quelques buzz comme Houellebecq, ça n'intéresse plus grand monde dans ce pays...
– Tu exagères. La France reste le Pays du livre.
– Arrête, on dirait une expression de Macron.
– Tu exagères.
– Nous aurons encore de mauvais moments.
– Et toi, tu parles comme un de tes prophètes scandinaves.
– Détrompe-toi, c'est le titre du petit essai d'un grand écrivain espagnol qui, justement, est mort début avril, à 91 ans, dans l'indifférence la plus ignoble. Pas un seul papier dans la presse de ce Pays du livre...
– Je ne te crois pas. 
– J'ai vérifié, car j'ai appris sa mort, par hasard, sur un site espagnol. Et je t'assure, pas une ligne, nulle part. Aucun journal français n'a signalé sa disparition.
– Comment s'appelle-t-il, ce grand écrivain espagnol ?
– Rafael Sanchez Ferlosio. 
– Connais pas...
– Attends, je dois avoir ce bouquin pas loin, je l'avais ressorti dernièrement pour une traduction... Voilà, il est là. Tiens, dis-donc, ce n'est pas mon exemplaire...
– A quoi le vois-tu ?
– Aux passages soulignés. Je ne souligne jamais rien. Mais je me souviens avoir offert ce livre à ma chérie, au début de notre histoire, ce doit être le sien. 
– Tu lui as offert Nous aurons encore de mauvais moments ? On peut dire que tu sais ce qui plaît aux femmes, toi...
– Je ne leur mens pas, en tous cas. Et la suite m'a donné raison... Bref, écoute ça, au hasard : « Contre Goethe. Jamais je ne me sentirai aussi éloigné ni ne m'opposerai davantage que de celui qui a dit : « Grises, cher ami, sont toutes les théories ; / vert, en vérité, est l'arbre doré de la vie. » Il m'a toujours semblé, à moi, au contraire, que le gris, c'était la vie  triste, sinistre, poussiéreuse et sèche momie d'elle-même. Je n'ai vu de vert que l'arbre idéal de la théorie, justement ; et dorée, la fleur imaginaire de l'utopie, qui brille entre ses branches comme une ampoule tremblante et impavide défiant l'abominable nuit dans la ville prise sous les bombardements.  »
– C'est gai...
– Attends, j'essaie de comprendre ce que ma belle a noté en marge. Désolée, je suis plutôt comme Goethe alors... Avec un point d'exclamation, la chienne...
– Elle a raison.
– C'était le fils d'un des fondateurs de la Phalange...
– Qui ? Ton grand écrivain ?
– Ce n'est pas mon grand écrivain. Il a reçu de nombreux prix tout au long de sa carrière. Et s'est toujours moqué de ces distinctions et de la pose de grand écrivain. Un peu comme Thomas Bernhard, vois-tu ? Tout le contraire d'un Houellebecq justement, qui va bientôt se faire décorer par l'Etat français auquel il a durant des années fait un sacré bras d'honneur en allant s'exiler fiscalement en Irlande.
– Dis-moi, la Phalange, n'était-ce pas un parti fasciste ?
– L'un des plus grands, oui. Mais personne n'est responsable de ses parents. A part quand ils deviennent grabataires... Il a toujours rejeté le concept de nationalisme, ça le faisait vomir, disait-il... Tout comme Dieu. Sur qui il écrivait : « Les hommes, innocents, en dernière instance, de tant de laideur, de tant de haines et de tant de souffrances, finirent par placer qulqu'un en haut, pour avoir quelqu'un à maudire et contre qui agiter un poing levé vers le ciel, dans les heures de désespoir. Autant ou plus que la louange, Dieu est une création du blasphème. »
– C'est beau comme du Cioran.
– Oui. Allez, une petite dernière, que j'ai déjà cité par ailleurs, et qui est plus vrai que jamais. « Le présent se remet entre les mains du futur de la même façon qu'une veuve ignorante et confiante se remet entre les mains de l'agent d'assurances retors et malhonnête. »
– Cioran, d'ailleurs, dans sa jeunesse, a fricoté avec le fascisme, non ?
– Il ne s'en est jamais caché et a beaucoup écrit sur ses errances de jeunesse...
– Un type qui est accusé en ce moment de faire le jeu du fascisme, c'est Juan Branco. Tu as vu ?
– J'ai survolé quelques textes sur la toile. Tout ce cirque de batailles d'intellectuels pour savoir qui est le plus à gauche de la gauche, qui n'existe pas, est exténuant. Un cirque qui amuse certainement ce Petit Paris dont parle Juan Branco. Qu'une des figures de la gauche radicale soit ce fils de la noblesse du Vivarais, il y a de quoi sourire... 
– Personne n'est responsable de ses parents, souviens-toi...
– Exact. Mais nous sommes responsables de ce que nous écrivons. Surtout lorsque l'on est un normalien ayant pignon sur rue, que l'on dirige une collection d'essais chez Fayard. Editeur, entre parenthèses, appartenant à Hachette Livres, si je ne m'abuse, propriété de l'ancien client du banquier Macron, Arnaud Lagardère, que brocarde justement l'ami Branco. Tout cela pue terriblement. D'autant que ce gauchiste de salon, proche du prolo Edouard Louis ou de Didier Eribon que j'aime beaucoup, un type en somme pour qui j'avais jusqu'ici du respect pour l'avoir entendu une ou deux fois à la radio, traite Branco de facho avec des arguments à peine dignes de Picsou magazine... A le lire, on a l'impression que Juan Branco vient d'écrire Bagatelles pour un massacre ! C'est le même type de justifications utilisés par d'autres à propos de Julian Assange.
– Ce jeune philosophe avait également affirmé que le travail de ton copain David Dufresne de recension des violences policières était "complice de l'ordre policier"... 
– Fabuleux ! Ecoute, ça m'avait échappé. Mais visiblement, le gars a pété une durite, est jaloux du succès des autres, ou bien ce sont là les relents d'une certaine classe qui, tout en prônant des valeurs humanistes, de partage des richesses et je ne sais quoi, défend les privilèges dont on l'accuse de toujours bénéficier... Je préfère me tenir loin de tout ce bruit ridicule et effrayant par bien des égards.
– Mais tu le connais, Branco ?
– Je n'ai fait que le croiser. Il m'intéresse en dépit de son narcissisme. C'est son père que j'ai rencontré longuement à plusieurs reprises et que j'aime bien, malgré son côté pirate revendiqué, pirate de la rue de Rennes et du café Flore certes, mais sans qui bien des films d'auteur n'auraient jamais vu le jour. Je me souviens de ce que me racontait mon amie Emmanuelle, qui était produite par Branco père. Elle n'était pas payée depuis plus de deux mois, allait être mise à la porte de son appartement, mais a réussi un jour à le coincer dans son bureau. Il lui a dit Emmanuelle, tu as besoin de combien ? Il a alors sorti de la poche de son veston des liasses de billets qu'il lui a filées. Un flambeur comme il en reste peu dans le cinéma, ayant fui la dictature portugaise, marié à une psy ayant fui le régime franquiste. Ces deux-là se sont parfaitement intégrés dans le petit monde culturel parisien et ont donné naissance à ce cher Juan, brillant, agaçant, dérangeant apparemment, mais plus que nécessaire. Ne serait-ce que pour comprendre pourquoi les premiers donateurs pour reconstruire la cathédrale, ces bienfaiteurs de l'humanité, à qui on accordera de nouveau un régime fiscal particulier, se nomment Arnault, Pinault, Bettencourt, Bouygues, Total ou Apple, tous spécialistes de l'évasion fiscale... Quel cirque !



samedi 13 avril 2019

Retour de l'être aimé

Saul Leiter


Cette nuit, j'ai rêvé que je baisais ma femme. C'est elle qui prenait l'initiative. Je crois que je rentrais du boulot, je ne sais pas lequel. Elle m'attendait devant un feu de bois et un dîner aux chandelles. Elle m'a servi un verre de vin et entraîné sur le canapé. Elle s'était habillée un peu pute, avait sorti tout l'attirail, les trucs qui, selon les femmes, rendent les hommes fous. Et ça marchait bien évidemment. Lorsqu'une femme se donne tant de peine, ça ne peut que marcher. Je n'ai pas eu le temps d'avaler une gorgée. Elle a soulevé sa jupe et m'a chevauché sur ce canapé rouge. En furie. En manque, comme si nous ne l'avions pas fait depuis une éternité. Nous étions aussi excités et ravis l'un que l'autre. Je bandais comme à vingt ans. Un sein dans la bouche, je laissais glisser mes doigts de ses cuisses à ses fesses que je prenais à pleines mains en lui récitant par coeur des poèmes que je ne connais pas. Elle a lâché un long cri puissant et nous nous sommes effondrés devant la cheminée. Et après le repas, succulent et arrosé du meilleur bourgogne, nous remettions ça et c'était encore plus fantastique et inoubliable. Nous baisions toute la nuit, je pense, et encore à l'aube. Il faudrait que je l'appelle un de ces quatre, histoire de savoir ce qu'elle devient...

Charles Brun, Le Retour


dimanche 7 avril 2019

Les portes de la nuit



A qui nous adressons-nous lorsque nous commençons à discuter de plus en plus avec nous-mêmes ? Qui est cet autre en nous que nous tutoyons dans le noir pendant les heures d'insomnie, à qui nous reprochons ce que nous avons été incapables de faire ? « Tu aurais dû… La prochaine fois que tu la croises dans la rue, tu lui diras ceci… » Nous préparons des fleuves de mots qui ne franchissent pas les portes de la nuit.
René Frégni, Elle danse dans le noir



samedi 6 avril 2019

Mauvais sketch


Alicia Rius

- T'es au courant pour Blanche Gardin ?
- Qui ?
- Blanche Gardin, tu sais l'humoriste... Je pensais que tu l'aimais bien...
- Ah oui, pardon, je n'y étais pas... Je pensais que tu allais me parler d'une ministre ou d'une de ces secrétaires d'Etat à la con…  Qu'est-ce qui lui arrive à cette chère Blanche ? Elle est enceinte de Louis CK ?
- Elle a refusé d'être nommée à l'ordre des Arts et des Lettres.
- Et alors ?
- Elle a envoyé une lettre assez critique pour se justifier, à propos des mal logés, tout ça...
- « Tout ça » ?
- Attends, je cherche le texte exact.
- Pas besoin. 
- Si, si. Voilà : Je suis flattée. Merci… 
- Ils sont tous flattés d'être récompensés par le pouvoir, lamentable.
- Attends…
- …Comme disait Billy Wilder, Les récompenses, c'est comme les hémorroïdes, n'importe quel trou du cul finit par en avoir…
- Oui, je sais, mais écoute le texte : Je suis flattée. Merci. Mais je ne pourrai accepter une récompense que sous un gouvernement qui tient ses promesses…
- … Donc, le gouvernement ne tiendrait pas ses promesses ? Bien sûr qu'il les tient : Macron a été mis place pour démolir le pays, remercier ceux qui, dans l'ombre, ont permis cette ascension invraissemblable, en leur permettant de s'enrichir un peu plus, pour dresser les uns contre les autres au nom de la démocratie, tabasser ceux qui s'insurgent, les mutiler… Moi ou le chaos…
- Je peux finir de lire le texte de la Gardin ? Donc : …je ne pourrai accepter une récompense que sous un gouvernement qui tient ses promesses et qui met tout en œuvre pour sortir les personnes sans domicile de la rue… Tu sais, elle se réfère à ce qu'avait dit Macron après son élection : « Je ne veux plus, d'ici la fin de l'année, avoir des hommes et des femmes dans la rue, dans les bois ou perdus ».
- C'est quoi ? C'est son dernier sketch ? Pas terrible…
- C'est sa lettre à Macron…
- Ok, d'accord. C'est quand même mieux que toutes ces plaidoiries pour le droit des animaux, mais, elle a sérieusement cru à ce genre de discours sur les personnes sans domicile, la Blanche colombe ? Ils l'ont tous tenu avant ce con ! Chirac avait été élu sur le thème de la fracture sociale, cher à Emmanuel Todd. Sarkozy avait prononcé exactement les mêmes mots, Hollande et sa Duflot aussi. Résultat, il y a plus de 10 millions de personnes dans ce pays, officiellement, qui vivent sous le seuil de pauvreté, qui n'est déjà pas bien élevé. Elle est jeune, la Blanche colombe, c'est peut-être l'explication.
- Elle semble beaucoup s'impliquer. Et dans son texte, elle dénonce les mesures qui ont provoqué l'effet inverse de cette promesse sur les SDF. A savoir, la baisse des APL, la réduction des budgets des centres d'hébergement, les coupes budgétaires dans la construction de logements sociaux et dans les emplois aidés, la suppression de l'ISF, ce qui a selon elle pour conséquence de faire chuter les dons aux associations qui luttent en faveur des plus démunis. Et elle a reversé les bénéfices d'un de ses spectacles à la Fondation Abbé-Pierre et à l'association les Enfants du Canal. 
- Bien. Bravo. Mais pourquoi s'arrête-t-elle là ? Pourquoi ne rappelle-t-elle pas toutes les mesures scélérates de ce gouvernement qui poursuit, en l'accélérant, l'œuvre des précédents : démolissage du Code du travail, hausse de la CSG pour les retraités dont un grand nombre se retrouve dans la nécessité de retourner bosser, la réforme de l'éducation, la fermeture des hôpitaux, des maternités, le durcissement des mesures de contrôle des chômeurs, ces assistés, ces feignants, ces « gens qui ne sont rien »… Sans parler de l'affaire Benalla et la fameuse réponse de l'illuminé de l'Elysée : Qu'ils viennent me chercher !, pour ensuite chier dans son froc, barricadé dans son palais. Des fausses promesses, il en a fait dans tous les domaines, ne serait-ce que ses prétendues réponses aux Gilets jaunes comme la hausse du smic, ou cette parodie de grand débat avec la complicité d'une bande d'intellectuels de salon, eux aussi flattés d'être invités par le chef de la mafia en personne, qui va faire semblant de les écouter en leur donnant deux minutes la parole, on amuse la galerie, il se permet de faire voter une loi sur les fake news tandis que ceux qui l'ont mis en place contrôlent l'ensemble des médias, on interdit les manifestations parce que certains s'en seraient pris aux prétendues valeurs de la République comme l'Arc de triomphe, symbole de l'Empire, Show must go on, le minsitre de l'Intérieur peut continuer ses parties de poker avec ses copains truands, aller danser tranquillement en mettant des mains au cul à la première pétasse qui passe et parader sur les Champs-Elysées après la bataille… 
- Du calme, du calme. Prends un autre verre.
- Tu as raison, je vais me calmer, regagner le silence de la solitude, sinon, c'est pas un verre que je prends, c'est les armes !
- Tu sais que tu peux être mis en garde à vue, avec ce genre de propos ?
- Qu'ils viennent me chercher !
- Qu'est-ce que tu as contre les plaidoiries sur le droit des animaux ?
- Rien. J'aime beaucoup les animaux. Mais tous ces gens qui veulent leur octroyer les mêmes droits que ceux dont bénéficient les hommes me font frémir. Dire que les animaux doivent être traités comme les hommes, c'est accepter que les hommes soient traités comme des animaux. Donc, je préfère quand même une analyse
comme celle de Blanche Gardin, aussi naïve et incomplète soit-elle. Pendant ce temps-là, l'expulsion et l'arrestation imminentes de Julian Assange, personne n'en parle…
- Julian qui ?

jeudi 21 mars 2019

Aucun rapport


Joseph Szabo


- Le dîner de vendredi est maintenu ?
- Elle ne m'a pas rappelée. Pourquoi ? Tu tiens à y aller ?
- Pas spécialement. Mais ce serait l'occasion de donner à sa fille le livre que je lui ai acheté. En fait, lorsque tu m'as parlé de ce dîner, j'ai trouvé ça amusant car elle m'a précisément écrit aujourd'hui…
- Qui ?
- Ben, Anna.
- Ah bon ?
- Oui. Un mail. 
- Qu'est-ce qu'elle voulait ?
- Elle a un devoir à faire sur littérature et homosexualité.
- Quel est le rapport avec toi ?
- Il n'y a pas de rapport, comme disait l'autre. Je ne sais pas. Nous parlons souvent de littérature. 
- Et vous vous écrivez souvent ?
- Ça arrive. 
- Hmm hmm…
- Quoi ?
- She's in love with you, maybe.
- Qu'est-ce que tu racontes ?! C'est la fille de ta meilleure copine, et elle a 15 ans !
- C'est l'âge. Toutes les ados romantiques tombent amoureuses de leur prof de littérature ou de philo.
- Ou de gym.
- Ce sera gênant désormais, les dîners chez ma copine.
- On peut arrêter ?
- D'y aller ?
- Non, de partir là-dedans.
- Ça dure depuis quand ?
- Tu te rends compte ?
- De quoi ?
- De ta question. 
- Qu'est-ce qu'elle a, ma question ? 
- J'ai l'impression d'être dans un drame psychologique du cinéma français ou un téléfilm de France 3 – c'est souvent la même chose…
- Réponds à ma question : ça dure depuis quand ?
- Elle m'a envoyé un jour un sms…
- Des  mails, des sms…
- Oui. Ça a commencé par des sms. Mais comme tu le sais, avec mes gros doigts, ça me coûte, les sms, et je préfère les mails.
- Elle voulait quoi, dans son premier sms ? Prendre des nouvelles ? Savoir comment tu allais ?
- Elle m'a parlé de Paul Valet.
- Qui ?
- Tu sais bien, ce médecin poète, ami de Cioran…
- Ah oui ! Elle connaît Paul Valet ?
- Visiblement. J'ai dû lui en parler au cours d'un de ces dîners… Car elle m'écrivait : Impossible de trouver un bouquin de ton Paul Valet !
- C'était ça, son premier sms ?
- Oui. Ça m'a surpris aussi. Je ne me rappelais pas lui en avoir parlé. Peut-être étais-je en train de le lire à cette époque… Toujours est-il que je lui ai dit que tout était épuisé, que les bouquinistes n'avaient rien de lui, mais qu'il existe une sorte d'anthologie-biographie avec quelques poèmes.
- C'est le livre que tu lui as acheté…
- Voilà… Et nos conversations se sont limitées à ça, crois-moi.
- Elle n'a pas essayé de te croiser lorsqu'elle a appris que tu avais acheté le livre ?
- Pas vraiment…
- « Pas vraiment », ça veut dire « Un peu » ?
- Un peu. Elle m'a dit qu'à part quelques cours, elle a du temps…
- Ça va mal finir…
- Tout finit mal.
- Tu sais qu'Anna, c'est la fille que j'aurais aimé avoir ?
- Oui.
- Dire qu'elles ont grandi ensemble...
- Elles ne se fréquentent plus ?
- Non, car Anna lit, va toute seule au cinéma, fait des expos, des concerts… Cet intérêt pour la culture doit, je pense, complexer ma fille fille qui traîne le même livre depuis deux ans…
- Et n'en est qu'à la moitié…
- Remarque, moi, je n'ai jamais lu ce roman…
- C'est pourtant excellent. Et ça parle bien du monde dans lequel nous vivons aujourd'hui.
- C'est pour ça que ça l'emmerde.
- Ça donne à penser…
- Tu sous-entends que penser, c'est pas son truc ?
- Nullement. Je sais qu'elle pense. Beaucoup même. A ses soirées, à ses amoureux, à ses shoppings, à la chirurgie esthétique, à ses émissions de téléréalité…
- Elle me déçoit beaucoup.
- Elle écrivait pourtant, à une époque. 
- Ah bon ?
- Oui, des contes. Tu ne t'en souviens pas ? Elle disait même qu'elle voulait être écrivain.
- Ça me semble si loin… Elle a tellement changé en à peine un an. Elle m'a totalement échappé...
- Ce qui est triste, c'est ce qu'internet, les applis et les réseaux sociaux ont créé. 
- Tu vas me faire ton Stiegler de Montreuil ?
- Non. C'est dans une manif que j'avais entendu ça, l'an dernier. Deux jeunes, qui discutaient entre eux dans le cortège, avaient donné une belle définition de fessebouc : Ça nous rapproche des gens qui sont loin et nous éloigne des gens qui sont proches. Tu peux appliquer cette analyse à toutes les formes de communication d'aujourd'hui. Ta fille s'exprime davantage à travers son téléphone et ses écrans qu'en parlant avec nous.
- Oui, mais l'autre soir, lorsque vous vous êtes accrochés, elle essayait de participer à notre conversation et tu l'as rembarrée.
- Oui, je suis une ordure de tyran domestique. C'est pour ça que tu m'aimes.
- Elle essayait de donner son point de vue.
- Justement, ce n'était pas son point de vue. C'était à la rigueur celui de son père, ce communiste intègre qui idolâtre Macron. Ou le discours des réseaux sociaux. Pour étayer ses propos contre les gilets jaunes, elle citait cette vidéo du boxeur qui frappe un flic et qui a tourné en boucle sur les petits écrans de la petite pensée. Ses écouteurs sur les oreilles et sur un ton quelque peu agressif tout de même, elle en tirait la conclusion que les gilets jaunes étaient violents, et qu'il était normal que la police les réprime. Avoue que c'est une analyse un peu courte. Et c'est ce que je lui ai dit. 
- Peut-être un peu violemment.
- Peut-être, mais je m'en suis excusé. C'était l'heure post-apéro et, pour une fois qu'elle s'adressait à moi, je n'avais pas envie d'entendre ce type d'aneries et encore moins sur ce ton…
- Tu parles de politique avec Anna ?
- Non. Mais je pense qu'une part de l'admiration qu'elle éprouve pour moi repose sur le fait que je tiens un discours assez éloigné de la gauche bien-pensante qu'incarnent ses parents. 
- Elle t'admire ? Carrément ?
- Je plaisante, ma chérie. Elle ne me l'a pas encore avoué…
- Quel connard !
- Embrasse-le.
- Qui ?
- Le connard.
- Il reste du vin ?
- Non. 
- Mais tu ne crois pas qu'elle est attirée par toi ?
- On peut parler d'autre chose ?
- Ça te gêne ?
- Oui, parce que cela voudrait dire que je n'ai pas de chance. Lorsque j'étais jeune, je plaisais aux femmes nettement plus âgées. Et maintenant, je plais aux gamines…
- Je croyais que tu plaisais aux hommes lorsque tu avais 20 ans…
- Aussi.
- D'où ce mail d'Anna sur la littérature et l'homosexualité.
- Certainement. Elle a dû sentir quelque chose…
- Tu aurais dû en profiter.
- Elle est mineure !
- Je parlais de ces hommes qui te draguaient, qui t'invitaient au restaurant et te proposaient du travail quand tu étais jeune. On n'en serait pas là, aujourd'hui…
- Ma chérie, te rends-tu compte de l'absurdité de tes propos ?
- C'est vrai, je ne me suis jamais sentie aussi pauvre…
- Ça n'aurait rien changé.
- Bien sûr que si !
- Imagine : j'accepte les avances de ce journaliste ou de ce producteur. Je me retrouve dans leur lit, et j'y prends goût…
- … Je t'ai toujours dit que tu devrais essayer…
- Mais justement. Réfléchis. Si j'avais essayé comme tu dis, cédé à leurs avances, que j'étais entré dans ce journal ou que j'avais fait des films grâce à ce producteur…
- Oui, eh bien, on n'en serait pas là…
- On ne serait surtout pas ensemble, nos routes ne se seraient certainement jamais croisées. 
- N'oublie pas que je suis scénariste. Nous aurions pu être amenés à travailler ensemble.
- Mais tu ne m'aurais jamais intéressée si j'avais viré ma cuti, comme on disait dans le temps. En clair : tu n'aurais jamais bénéficié de ma promotion professionnelle et sociale… Mais toi aussi, tu aurais pu profiter de toutes les avances que des hommes de pouvoir t'ont longtemps faites…
- C'est vrai. J'ai été idiote. Ma copine Sonia – tu te souviens : cette héritière mariée à un trader ? –, elle me répétait souvent Tu ne couches pas avec les bonnes personnes ! Ça me paraissait terrible, mais elle avait raison.
- Il n'est pas trop tard.
- A 50 ans ?
- Tu ne les fais pas. Tu es toujours aussi belle.
- S'il n'est pas trop tard pour moi, c'est pareil pour toi alors.
- Sauf que ce ne sont pas des gamines comme Anna qui vont me tirer des emmerdations. 
- Ce serait plutôt le contraire, tu as raison.
- Il faut s'y résoudre ma chérie : nous étions faits pour nous rencontrer et sommes condamnés à vieillir ensemble dans l'extrême pauvreté et la solitude.
- Tu ne veux pas aller acheter une autre bouteille ? L'épicerie est encore ouverte…
- Et c'est la pleine lune…