lundi 27 février 2017

C'est combien, la liberté ?


Sur son blog passionnant, hébergé par Le Monde diplomatique, Evgeny Morozov s'interroge sur le droit à la déconnexion :

La course mondiale à la domestication du capitalisme est en marche. En France, le « droit à la déconnexion », entré en vigueur le 1er janvier dernier, contraint les entreprises de plus de 50 salariés à négocier de manière explicite comment leurs employés gèrent leur disponibilité en dehors des heures de bureau. En 2016, les législateurs sud-coréens ont présenté une proposition de loi similaire. Ce mois-ci, un membre du congrès des Philippines a instauré une mesure allant dans le même sens, avec le soutien d’un puissant syndicat local. D’autres lois semblables devraient bientôt suivre, d’autant qu’un certain nombre de grandes entreprises, comme Volkswagen ou Daimler ont déjà fait des concessions, sans attendre que l’État légifère en la matière.
Que penser de ce nouveau droit ? Connaîtra-t-il le sort du « droit à l’oubli », cette autre mesure moderne qui prétend offrir une compensation aux usagers dérangés par les excès du capitalisme numérique ? (la suite ici)

Noir c'est noir

Pierre Jahan

dimanche 26 février 2017

Le seul habit qui ne gêne pas


Qu’est-ce que vivre ? se lever, se coucher, déjeuner, dîner, et recommencer le lendemain. Quand il y a quarante ans qu’on fait cette besogne, cela finit par devenir bien insipide.
Les hommes ressemblent à des spectateurs, les uns assis sur le velours, les autres sur la planche nue, la plupart debout, qui assistent tous les soirs au même drame, et bâillent tous à se détraquer la mâchoire ; tous conviennent que cela est mortellement ennuyeux, qu’ils seraient beaucoup mieux dans leur lit, et cependant aucun ne veut quitter sa place.
Vivre, cela vaut-il la peine d’ouvrir les yeux ? Toutes nos entreprises n’ont qu’un commencement ; la maison que nous édifions est pour nos héritiers ; la robe de chambre que nous faisons ouater avec amour, pour envelopper notre vieillesse, servira à faire des langes à nos petits-enfants. Nous nous disons : Voilà la journée finie ; nous allumons notre lampe, nous attisons notre feu ; nous nous apprêtons à passer une douce et paisible soirée au coin de notre âtre : pan ! pan ! quelqu’un frappe à la porte ; qui est là ? c’est la mort : il faut partir. Quand nous avons tous les appétits de la jeunesse, que notre sang est plein de fer et d’alcool, nous n’avons pas un écu ; quand nous n’avons plus ni dents ni estomac, nous sommes millionnaires. Nous avons à peine le temps de dire à une femme : « Je t’aime ! » à notre second baiser c’est une vieille décrépite. Les empires sont à peine consolidés qu’ils s’écroulent : ils ressemblent à ces fourmilières qu’élèvent, avec de grands efforts, de pauvres insectes ; quand il ne faut plus qu’un fétu pour les achever, un bœuf les effondre sous son large pied, ou une charrette sous sa roue. Ce que vous appelez la couche végétale de ce globe, c’est mille et mille linceuls superposés l’un sur l’autre par les générations. Ces grands noms qui retentissent dans la bouche des hommes, noms de capitales, de monarques, de généraux, ce sont des tessons de vieux empires qui résonnent. Vous ne sauriez faire un pas que vous ne souleviez autour de vous la poussière de mille choses détruites avant d’être achevées.
J’ai quarante ans ; j’ai déjà passé par quatre professions : j’ai été maître d’étude, soldat, maître d’école, et me voilà journaliste. J’ai été sur la terre et sur l’Océan, sous la tente et au coin de l’âtre, entre les barreaux d’une prison et au milieu des espaces libres de ce monde ; j’ai obéi et j’ai commandé ; j’ai eu des moments d’opulence et des années de misère. On m’a aimé et on m’a haï ; on m’a applaudi et on m’a tourné en dérision. J’ai été fils et père, amant et époux ; j’ai passé par la saison des fleurs et par celle des fruits, comme disent les poètes. Je n’ai trouvé, dans aucun de ces états, que j’eusse beaucoup à me féliciter d’être enfermé dans la peau d’un homme, plutôt que dans celle d’un loup ou d’un renard, plutôt que dans la coquille d’une huître, dans l’écorce d’un arbre ou dans la pellicule d’une pomme de terre. Peut-être si j’étais rentier, rentier à cinquante mille francs surtout, je penserais différemment.
En attendant, mon opinion est que l’homme est une machine qui a été faite tout exprès pour la douleur ; il n’a que cinq sens pour percevoir le plaisir, et la souffrance lui arrive par toute la surface de son corps ; en quelque endroit qu’on le pique, il saigne ; en quelque endroit qu’on le brûle, il vient une vésicule. Les poumons, le foie, les entrailles ne peuvent lui donner aucune jouissance ; cependant, le poumon s’enflamme et le fait tousser ; le foie s’obstrue et lui donne la fièvre ; les entrailles se tordent et font la colique. Vous n’avez pas un nerf, un muscle, un tendon sous la peau, qui ne puisse vous faire crier de douleur.
Votre organisation se détraque à chaque instant comme une mauvaise pendule. Vous levez les yeux vers le ciel pour l’invoquer, il tombe dedans une fiente d’hirondelle qui les dessèche ; vous allez au bal : une entorse vous saisit au pied, et il faut vous rapporter chez vous sur un matelas ; aujourd’hui, vous êtes un grand écrivain, un grand philosophe, un grand poète : un fil de votre cerveau se casse, on aura beau vous saigner, vous mettre de la glace sur la tête, demain vous ne serez qu’un pauvre fou.
La douleur se tient derrière tous vos plaisirs ; vous êtes des rats gourmands qu’elle attire à elle avec un lardon d’agréable odeur. Vous êtes à l’ombre de votre jardin, et vous vous écriez : Oh ! la belle rose ! et la rose vous pique ; oh ! le beau fruit ! il y a une guêpe dedans, et le fruit vous mord.
Vous dites : Dieu nous a faits pour le servir et l’aimer. Cela n’est pas vrai : il vous a faits pour souffrir. L’homme qui ne souffre pas est une machine mal faite, une créature manquée, un estropié moral, un avorton de la nature. La mort n’est pas seulement la fin de la vie, elle en est le remède. On n’est nulle part aussi bien que dans un cercueil. Si vous m’en croyez, au lieu d’un paletot neuf, allez vous commander un cercueil. C’est le seul habit qui ne gêne pas.
Claude Tillier, Mon Oncle Benjamin

samedi 25 février 2017

Souvenirs du Voyeur

Le Voyeur a trente-quatre ou soixante-douze ans, il est vêtu misérablement ou avec recherche, mais, toujours, son attitude provoque la méfiance ; il ressemble à un homme égaré en plein midi au milieu de la ville.
Malgré son nom, les divertissements érotiques d’autrui ne l’ont jamais attiré outre mesure : il recherche de plus déroutants spectacles.
Vous l’apercevrez comme frappé de stupeur devant une porte cochère, un arbre, un immeuble en démolition. Planté devant la fenêtre entrouverte d’un rez-de-chaussée, il paraît suivre avec une extrême attention la scène qui se déroule à l’intérieur – et, lorsque vous vous approchez, vous constatez que le logement est vide.
Certains affirment qu’il voit, d’où son nom, d’autres qu’il imagine seulement. Il est possible que le Voyeur ait surpris une fois au moins une faille dans les façades qui bouchent les regards, sinon on s’expliquerait mal son obstination (à part sa manie, il se comporte, dans l’existence, en homme sain d’esprit). Il croit à un complot permanent des apparences que, seule, la fatigue trahit parfois. Et c’est ce moment de faiblesse qu’il espionne avec une inlassable patience, trappeur des grandes cités opaques.
Tel se présente le Voyeur souvent pris pour un homme ivre ou un pornographe.

André Hardellet, Le Voyeur in Sommeils


Cette nuit, si on n'avait pas sommeil, on pouvait écouter cette émission réalisée par Catherine Soullard en 1998 et consacrée au Vincennois André Hardellet. Pour ceux qui dormaient, on peut l'écouter ici ou la podequaster sur le site de France culture.






mercredi 22 février 2017

Voilà, quoi...


Benoît voulait savoir si j'avais vu ce film dont tout le monde parle, avoir mon avis. Moi, je m'attendais à ce que ça danse un peu plus. Une comédie musicale, quand même, ça danse, en général. C'est plein de références, il paraît. La scène d'ouverture, notamment. J'ai dit oui, mais sans le souvenir particulier d'une séquence pareille par le passé. Il ne savait pas non plus, C'est vrai que j'en ai pas vu beaucoup de comédies musicales, c'est pas trop ma tasse de thé, en général, a-il avoué. Mais oui, c'est bien. Ça change. C'est bien filmé. L'acteur, on a vraiment l'impression que c'est lui qui chante, ils ont trouvé une voix très proche de la sienne, ils sont forts ces Américains. Je lui ai appris que c'était bien le comédien qui chantait, qu'il ne s'agissait pas de playback comme dans Les Parapluies de Cherbourg qui, par le thème, pas la forme, était la source principale d'inspiration du film de Chazelle. Ah oui, j'ai entendu ça, mais je n'ai jamais vu ce film. Je n'aime pas trop les films de Demy, a-t-il ajouté. C'est bien Demy, Les Parapluies ? Catherine Deneuve, non plus, j'aime pas trop. Mais La La Land, c'est bien, j'étais content de le voir. Benoît se sent obligé de voir ce dont tout le monde parle. Ça lui offre l'impression de vivre dans son temps, de comprendre ce monde qu'il sait complexe. Fort heureusement, il ne lit jamais. Autrement, nous aurions des conversations autour de Mussot, Angot ou Onfray. Issu d'une lignée aristocratique, sans doute la branche dégénérée, catholique pratiquant, chef scout, inconditionnel de Sarkozy hier et de Fillon aujourd'hui, Benoît aime parler. Tout au moins aime-t-il brasser les thèmes de l'actualité, faits divers, programmes télé, cinéma, chanson, tout y passe... Et puis, il y a des scènes qui expliquent comment ça aurait pu se passer. C'est un film qui fait réfléchir aussi, quoi. Qui mérite le battage autour... Voilà, quoi. Voilà, quoi est une de ses expressions favorites. Il l'utilise pour signifier qu'il n'a plus rien à dire sur le sujet. J'avais fini mon café, mais il a tenu à me demander si je n'étais pas trop triste après la mort de Leonard Cohen. J'ai essayé de m'en tirer par une pirouette afin de regagner au plus vite mon bureau. J'ai parlé de son âge, d'une vie bien remplie, des conneries de ce genre. Je t'avoue, a-t-il cru nécessaire d'ajouter, je ne comprends pas trop ce qu'il chantait, c'est poétique, je crois, hein ?, et en anglais. Faut être bilingue pour apprécier, non ? Lui, Dylan, ou Nick Cave, je n'ai jamais vraiment accroché, je ne comprends pas. J'ai parlé des goûts et des couleurs mais pensais aux coups et à la douleur qu'il comprendrait aisément si j'étais un tant soit peu sincère. En quittant la cafétéria, il m'a administré une tape sur l'épaule, C'est bien qu'on échange un peu, entre collègues, on se parle pas trop, hein, habituellement, enfin, je trouve, hein, voilà, quoi... 




mardi 21 février 2017

Fusées belges


Je ne suis pas tout heureux de penser tristement.

Nous vivrons dans la mémoire des hommes qui n’en ont pas.

Il semble que l’on soit moins jaloux par amour que par haine.

Je pèche par excès de génie, d’intelligence et de sensibilité.

La solitude et la promiscuité sont les deux contraires les plus identiques du monde.

Mais prenez-vous la vie au sérieux, Monsieur ?
Non, Monsieur, je la lui laisse.

Elle : Puisque tu ne m’aimes pas, je vais me tuer.
Louis : Moi aussi.

C’est la fin des jours mornes.
C’est la morne fin des jours.

Il n’y a pas de distractions honnêtes.

L’être grossier s’exprime en public.

Refrain
Il faut que l’homme se donne à une passion
Si c’est pas l’amour c’est la boisson.

Savoir arrêter les citations au bon moment.

Louis Scutenaire, Mes inscriptions, 1943-1944, ed. Allia.

Ou la guerre ou la paix


Tant de fois s'appointer, tant de fois se fascher,
Tant de fois rompre ensemble et puis se renoüer,
Tantost blasmer Amour et tantost le loüer,
Tant de fois se fuyr, tant de fois se chercher,

Tant de fois se monstrer, tant de fois se cacher,
Tantost se mettre au joug, tantost le secouer,
Advouer sa promesse et la desadvouer,
Sont signes que l'Amour de pres nous vient toucher.

L'inconstance amoureuse est marque d'amitié.
Si donc tout à la fois avoir haine et pitié,
Jurer, se parjurer, sermens faicts et desfaicts,

Esperer son espoir, confort sans reconfort
Sont vrais signes d'amour, nous entr'aimons bien fort,
Car nous avons tousjours ou la guerre, ou la paix.
Pierre Ronsard, Sonnets pour Hélène

samedi 18 février 2017

Je ne dirai pas tout


Je ne dirai pas tout

J'aurai passé ma vie à me décortiquer, à me déshabiller
à donner en spectacle à n'importe quel prix ce que j'avais
de plus précieux, de plus original
plus vivant que moi-même
au prix de quels efforts
je ne le dirai pas

Je ne dirai pas tout

On passe au beau milieu de ses contemporains et la figuration n'est pas intelligente
ils ont tous un cerveau fendu par le milieu
dont toute une moitié se transforme en silex

Je vais jour après jour, envers et contre tout, vers mon point de départ
cercueil aussi tranquille, aussi doux qu'un berceau

Le besoin de parler ne m'a pas réussi
les hommes sont cruels et crèvent de tendresse
les femmes sont fidèles aux amours de hasard
tout le talent du monde est à vendre à bas prix et qui
l'achètera ne saura plus qu'en faire


L'animal a raison qui sait tuer pour vivre...
les animaux sont purs, ils n'ont pas inventé la morale
au rabais, les forces de police
ni la peur du néant, ni le Bon Dieu chez soi
ni l'argent ni l'envie
ni l'atroce manie de rendre la justice

Les poissons de la mer n'ont pas d'infirmités là, chacun se dévore et s'arrache et s'étripe
et le meilleur des mondes est encore celui-là
sans paroles perdues, sans efforts de cervelle,
mensonges cultivés, mis au point, sans techniques...

L'antilope sait bien qu'un lion la mangera, elle reste gracieuse
la savane est superbe, elle y prend son plaisir
et moi
de jour en jour
je suis comme un crapaud, de plus en plus petit,
écrasé, aplati malheureux sous une planche de jardin
le soleil me fait peur...
Vos regards d'imbéciles ont eu raison de moi

Je ne dirai pas tout
j'ai compris trop de choses
mais de comprendre ou pas, nul n'en devient plus riche,
la vie comme un brasier finira par gagner
attendu que la cendre est au bout de la route
et que tous les squelettes ont l'air d'être parents

Je croyais autrefois, à l'âge des étoiles et des sources et du rire et des premiers espoirs
être né pour tout dire
n'être là que pour ça

Intoxiqué très tôt par le besoin d'écrire, je me suis
avancé parmi vous, pas à pas,
et l'on m'a regardé comme un énergumène
comme un polichinelle au sifflet bien coupé
qui savait amuser son monde...

A la rigueur...

Le faire un peu sourire, le faire un peu pleurer
j'aurais pu devenir assez vite un virtuose mais le goût
m'est passé de parler dans le vent.

Je ne dirai pas tout
j'ai le sang plein d'alcool, d'un alcool de colère
et je vais achever ma vie dans un bocal comme un poisson chinois
peut-être un cœlacanthe...

J'aurai, j'en suis certain, de l'intérêt plus tard
vous aurez des machines à faire parler les morts.

Je vous raconterai mes crimes et ma légende et je vous offrirai des mensonges parfaits
que vous mettrez en vers, en musique, en images
mais vous aurez beau faire,
je ne dirai pas tout !

Je suis le descendant du vautour et du poulpe
mes ancêtres, autrefois, survolaient vos jardins
et sillonnaient vos mers

Je ne dirai pas tout... Tant de peine perdue

On peut avoir à dix-huit ans l'impérieux besoin d'aller prêcher dans le désert
devant un auditoire de fantômes illettrés, de beaux analphabètes ou de milliardaires courtois
ni plus ou moins idiots qu'un ouvrier d'usine...

Mais l'âge m'est passé des sermons de ce genre,
je ne dirai pas tout !

Or, tout me reste à dire.

Bernard Dimey

mardi 14 février 2017

Oh Gaby...

A-coups


Le malheur d'être incapable d'états neutres autrement que par la réflexion et l'effort. Ce qu'un idiot obtient d'emblée, il faut qu'on se démène nuit et jour pour y atteindre, et seulement par à-coups !
Cioran, De l'inconvénient d'être né, 1973

Fuir


Arrivé à un certain âge, on devrait changer de nom et se réfugier dans un coin perdu où l'on ne connaîtrait personne, où l'on ne risquerait de revoir ni amis ni ennemis, où l'on mènerait la vie paisible d'un malfaiteur surmené.
Cioran, De l'inconvénient d'être né, 1973

De l'inconsolation

Izis

Les inconsolations de toute sorte passent, mais le fond dont elles procèdent subsiste toujours, et rien n'a de prise sur lui. Il est inattaquable et inaltérable. Il est notre fatum.
Cioran, De l'inconvénient d'être né, 1973

samedi 11 février 2017

Le cul est l'avenir de la femme


Les nibards - et les petits culs - reviennent à la charge en Espagne. La chaîne de bouffe rapide américaine Hooters (en langage familier, nichons, nibards, lolos...) y annonce l'ouverture d'une quinzaine d'établissements mêlant viande hachée et chair fraîche. L'expérience fut déjà tentée dans la péninsule, aux Canaries plus précisément, mais se solda par un échec, la boutique fermant ses portes après trois ans d'activité en 2010. 
Déjà présente dans plusieurs pays européens (Royaume Uni, Allemagne, Suisse, Austriche, Hongrie, Republique tchèque et Russie), la firme qui se défend contre les accusations de sexisme dit avoir revu son concept. Si le terme de Breastaurant est trop marrant pour être abandonné, les délégués espagnols de la boîte américaine affirment ne plus vouloir recruter uniquement des poupées siliconées de 18 à 25 ans mais viser désormais tout type de femmes (les serveurs de ces fast-food sont des femmes, les hommes étant relégués en cuisine).

Et si l'uniforme le plus commun reste le tee-shirt moulant et échancré, ainsi que le mini-short orange, une tenue alternative, un jogging orange fluo guantanamesque, à zip façonnable selon la demande, sera proposée aux futures employées. De même, ces bienfaiteurs de l'humanité jurent qu'ils veilleront au respect de la loi espagnole, les femmes ne pouvant subir sur leur lieu de travail ni discrimination ni commentaire sexiste. Voilà la morale sauve. Et l'emploi ! - 50 postes sont à pourvoir au centre commercial de Viladecans (Catalogne) qui accueillera le premier de ces restos. Ça nous rappelle quelque chose
L'Espagne se targue d'être le pays qui dépense le moins d'argent dans la bouffe rapide. Le restera-t-il ? 
Si la France est pour le moment épargné par Hooters, on attend, dans d'autres domaines, ce genre de marketing sexy. Et on se prend à rêver de l'irruption sur la scène politique, par exemple, d'une Nabilla (Trump n'a-t-il pas acquis sa popularité grâce à la téléréalité ?), les débats politiques, les campagnes éléctorales, auraient de la gueule, les queues s'allongeraient devant les isoloirs, et seraient ainsi redressés les chiffres de la participation. Enfin, les soirs de résultats, on trouverait du monde au balcon... 


Tout système

via Strange memories


Tout système que vous mettez au point sans nous
sera renversé
Nous vous en prévenons à l'avance
et rien de ce que vous avez construit n'est resté debout
Ecoutez bien alors que vous vous penchez sur vos plans
Ecoutez bien alors que vous retroussez vos manches
Ecoutez bien une nouvelle fois
Tout système que vous mettez au point sans nous
sera renversé
Vous avez vos dogmes
Vous avez vos fusils
Vous avez vos Pyramides vos Pentagones
Avec toute votre herbe et toutes vos balles
vous ne pouvez plus nous chasser
Tout ce que nous révélons de nous
c'est cet avertissement
Rien de ce que vous avez construit n'est resté debout
Tout système que vous mettez au point sans nous
sera renversé


Leonard Cohen, L'Energie des Esclaves,
trad. Jean Guiloineau

jeudi 9 février 2017

Dans la jungle


Un loup dans la jungle, voilà ce que je suis. Un inadapté, un solitaire avec la rage au ventre parce qu’on m’a toujours méprisé. Une gueule un peu en biais, c’est vrai, une carcasse d’oiseau de proie qu’a rien croûté depuis six mois, et alors ?᠎᠎­‍ Je suis né dans la mort pour résumer. Parce que je suis un survivant. Les toubibs ont maintenu ma mère en vie pour que je naisse. Ils l’ont maintenue six mois. Elle avait ramassé un barillet de 357 magnum dans la tête par un retraité qu’elle cambriolait alors qu’elle était enceinte de trois mois. Ça faisait la quatrième fois qu’elle le cambriolait. Il en a eu marre et il l’a attendue avec le 357, caché dans l’ombre de sa chambre, à côté de l’armoire.
Après ma naissance j’ai été confié à mes grands-parents. On a jamais su qui était mon père, un voyou certainement, comme ma mère, un toxico qui malheureusement n’a jamais tué personne parce qu’on a jamais retrouvé son ADN nulle part. J’ai pas eu droit au sein, pas eu droit à la chaleur maternelle durant le peu de temps qu’a duré mon enfance. Les premiers mois ça a été comme la gestation pour les truies, ni plus ni moins. Le ventre de ma mère était maintenu artificiellement en vie dans un abattoir, enfin c’est l’idée que je me fais de l’hôpital, et c’est pour ça que j’aime pas y envoyer les gens si je peux leur éviter ça. On est pas des sauvages quand même. Ma mère elle était morte cliniquement le soir même mais moi j’étais vivant en elle. Ils ont pris cette décision en s’essuyant les mains sur leur blouse blanche. Je la regrette pas, je leur en veux pas. Il en faut des blouses blanches. C’est vrai aussi que la vie est une fosse à merde et parfois on en reprend une louche. Je suis assez vieux maintenant, j’ai passé la quarantaine. J’ai connu plein d’aventures, j’ai eu des femmes, pas d’enfant. Chaque fois il y a eu un pépin avec les femmes. Je préfère pas trop en parler. Il y a quelque chose de mort en moi, c’est ma mère. Les femmes, au bout d’un certain temps elles le sentent alors il y a un pépin. C’est comme ça, je suis comme ça, c’est la vérité. Même quand je le dis pas elles le sentent, elles disent « Je sais pas c’est bizarre mais il y a quelque chose qui va pas chez toi, comme un os dans ton cœur ». C’est l’os de ma mère mais je peux pas le dire parce qu’alors là elles se sauveraient en courant. Vous imaginez le type qui annonce froidement « J’ai vécu dans un cadavre pendant six mois sur un lit d’hôpital » ?
Enfin je m’en fous de tout ça, c’est du passé, j’y pense pas si souvent que ça. C’est pour ça que j’aime pas les retraités mais je le cache. C’est très mal vu de pas aimer les retraités dans un pays qui en est plein à craquer, un pays de vieux cons en phase terminale.
Le type attendait dans l’ombre avec le revolver. Elle est entrée par la fenêtre comme elle faisait toujours et elle n’a rien vu venir. Il lui a tiré dessus sans sommation. Il a pas été condamné parce qu’il était en légitime défense. Elle était pas armée pourtant mais bon, je vais arrêter avec ça parce que je voudrais pas me mettre les retraités de la fonction publique à dos. Lui il était comme ça, d’autres auraient réagi différemment, ils auraient appelé la police. Ma mère était toxico, elle volait pour se payer ses doses, rien d’autre. Elle venait lui piquer sa pension assez régulièrement. Elle était pas futée ma mère il semblerait pour cambrioler toujours le même pavillon en passant par la même fenêtre pendant qu’il faisait sa sieste. C’est une histoire complètement nulle, je sais, je fais avec depuis le premier jour. J’ai une photo de ma mère, elle était belle. Je suis laid du côté de mon père certainement. Je lui en veux pas non plus à mon père. J’en veux juste à la jungle tout entière.
Nan Aurousseau, Des coccinelles dans des noyaux de cerises,
Buchet-Chastel, 2017

lundi 6 février 2017

Un supplice sans pareil

Dormir

Il est bien difficile de dormir.
D'abord les couvertures ont toujours un poids formidable et, pour ne parler que des draps de lit, c'est comme de la tôle.
Si on se découvre entièrement, tout le monde sait ce qui se passe. Après quelques minutes d'un repos d'ailleurs indéniable, on est projeté dans l'espace. Ensuite, pour redescendre, ce sont toujours des descentes brusques qui vous coupent la respiration.
Ou bien, couché sur le dos, on soulève les genoux. Ce n'est pas préférable, car l'eau que l'on a dans le ventre se met à tourner, à tourner de plus en plus vite ; avec une pareille toupie, on ne peut dormir.
C'est pourquoi plusieurs, résolument, se couchent sur le ventre — mais, aussitôt — ils le savent, mais tant pis, disent-ils — ils tombent, ils tombent dans quelque abîme profond, et si bas qu'ils soient, il y a toujours quelqu'un qui leur tape du pied dans le derrière pour les enfoncer, encore plus bas... plus bas.
Aussi, l'heure d'aller dormir est pour tant de personnes un supplice sans pareil.

Henri Michaux, La Nuit remue

dimanche 5 février 2017

Mon idéal


Vers 1940 mon idéal était d'avoir de l'argent, de m'installer dans un hôtel somptueux, de faire mettre dans ma chambre un tapis épais et doux, de me vautrer dessus, et de pleurer.
Cioran, Cahiers 1957-1972

vendredi 3 février 2017

80 ans !

éd. Mare Nostrum
A l'heure où l'on s'apprête à ériger des murs pour lutter contre l'immigration clandestine, où certains dirigeants de démocraties occidentales se permettent de donner des leçons à Donald le diable ‒ les mêmes qui assistent impassibles aux noyades en Méditerrannée ou procèdent sur leur territoire à l'expulsion de roms, migrants et autres indésirables, souvent pour des motifs purement éléctoralistes –, il est peut-être bon d'écouter ce documentaire diffusé il y a peu sur France culture. Il y est question de ces Espagnols fuyant la destruction de leur ville, de leur pays et l'arrivée, avec la bénédiction de ce qu'on n'appelait pas encore « les marchés », d'un régime fasciste reconnu dès février 1939 par la France et l'Angleterre... Les camps de concentration français demeureront longtemps un sujet tabou. Un musée de l'exil républicain espagnol et catalan devrait ouvrir ses portes à Perpignan, 80 ans après...

lundi 30 janvier 2017

Lecture et servitude


L'inanité de la notion de progrès, le plus sidérant mensonge de l'histoire, il faut en voir décrits les effets et les méfaits dans La France irréelle de Berl, un ouvrage que se gardent bien de rééditer les fabricants de livres frelatés d'aujourd'hui. Le mot livre, le plus beau mot du monde (Montaigne le dit, et bien d'autres), fruit de l'arbre de la liberté, témoin de l'élévation de l'esclave au statut de l'homme libre, de servus à liber, livre aujourd'hui décomposé, méprisé, haï même, et détruit par tous les suppôts de l'Inquisition et du nazisme de ce temps.

Jean-Claude Pirotte, Traverses, Le Cherche-midi, 2017


Précision : Le livre d'Emmanuel Berl semble disponible dans la collection des Cahiers rouges de Grasset. Dans sa présentation, cette citation :
Pourquoi la politique en France évolue-t-elle moins comme une histoire que comme une névrose ?

dimanche 29 janvier 2017

Un mode nouveau d'exister


La contemplation de cette femme l’énervait, comme l’usage d’un parfum trop fort. Cela descendit dans les profondeurs de son tempérament, et devenait presque une manière générale de sentir, un mode nouveau d’exister.
Les prostituées qu’il rencontrait aux feux du gaz, les cantatrices poussant leurs roulades, les écuyères sur leurs chevaux au galop, les bourgeoises à pied, les grisettes à leur fenêtre, toutes les femmes lui rappelaient celle-là, par des similitudes ou par des contrastes violents. Il regardait, le long des boutiques, les cachemires, les dentelles et les pendeloques de pierreries, en les imaginant drapés autour de ses reins, cousues à son corsage, faisant des feux dans sa chevelure noire. À l’éventaire des marchandes, les fleurs s’épanouissaient pour qu’elle les choisît en passant ; dans la montre des cordonniers, les petites pantoufles de satin à bordure de cygne semblaient attendre son pied ; toutes les rues conduisaient vers sa maison ; les voitures ne stationnaient sur les places que pour y mener plus vite ; Paris se rapportait à sa personne, et la grande ville avec toutes ses voix bruissait, comme un immense orchestre, autour d’elle.
Quand il allait au Jardin des Plantes, la vue d’un palmier l’entraînait vers des pays lointains. Ils voyageaient ensemble, au dos des dromadaires, sous le tendelet des éléphants, dans la cabine d’un yacht parmi des archipels bleus, ou côte à côte sur deux mulets à clochettes, qui trébuchent dans les herbes contre des colonnes brisées. Quelquefois, il s’arrêtait au Louvre devant de vieux tableaux ; et son amour l’embrassant jusque dans les siècles disparus, il la substituait aux personnages des peintures. Coiffée d’un hennin, elle priait à deux genoux derrière un vitrage de plomb. Seigneuresse des Castilles ou des Flandres, elle se tenait assise, avec une fraise empesée et un corps de baleines à gros bouillons. Puis elle descendait quelque grand escalier de porphyre, au milieu des sénateurs, sous un dais de plumes d’autruche, dans une robe de brocart. D’autres fois, il la rêvait en pantalon de soie jaune, sur les coussins d’un harem ; – et tout ce qui était beau, le scintillement des étoiles, certains airs de musique, l’allure d’une phrase, un contour, l’amenaient à sa pensée d’une façon brusque et insensible.
Quant à essayer d’en faire sa maîtresse, il était sûr que toute tentative serait vaine.
Gustave Flaubert, L'Education sentimentale