samedi 10 décembre 2016

Une responsabilité diabolique


Etre soi est une responsabilité diabolique. Il est plus facile d'être un autre ou absolument personne.

Ce que je redoute le plus, je crois, c'est la mort de l'imagination. Quand le ciel, dehors, se contente d'être rose, et les toits des maisons noirs : cet esprit photographique qui, paradoxalement, dit la vérité, mais la vérité vaine, sur le monde.

Mourir est un art. Comme toute chose.

Sylvia Plath



vendredi 9 décembre 2016

Images de Leonard

Un copain qui sait que je n'ai pas la télévision et donc pas été submergé d'images hommages du/au poète canadien m'envoie ces liens de vidéos que j'ai bien entendu déjà vues, le con, mais je les mets là pour ceux qui, comme moi,  inconsolables, font fi de ces présentateurs vedettes de la connerie mais sont bien contents d'écouter et voir bouger le grand Leonard, apprécieront son grand sens de la dérision et cette élégance perchée devant la bêtise des autres. Ça se passe bien entendu vers 1992.




Eternel féminin

Nagib El Desouky via semioticapocalypse



l'éternel féminin


J'ai donné
mon âme à une fille.

Elle l'a regardée.

A souri jaune.

Et l'a jetée
dans le caniveau.

Négligemment.

Elle avait une sacrée classe.



baiser fantôme

Il n'y a
pas pire
enfer
que 
de se rappeler
intensément
un baiser
qui
n'est pas venu.


incongruité
Je me souviens
d'une jeune femme
très belle
très comme il faut
lâchant 
un pet
qui claqua
tel
un coup de feu.


Richard Brautigan, Pourquoi les poètes inconnus restent inconnus,
trad. Thierry Beauchamp et Romain Rabier, Le Castor Astral, 2016

mardi 6 décembre 2016

Le Passeur

Weegee via kvetchlandia

J'aimais bien ce type. On a dû échanger en tout et pour tout deux trois phrases, j'étais trop impressionné à l'époque, mais j'aimais bien ce type. Et son travail. Mon premier ouvrage de cinéma, offert par ma petite amie italienne, était son Dictionnaire chez Larousse.
Je dois avoir encore quelque part une photo des années 1980 au jardin du Luxembourg, du temps que j'étais étudiant ou des années qui suivirent. Avais-je déjà travaillé pour lui ? Etais-je encore libraire ? Je ne sais plus. En me promenant dans le parc, où, entre deux pages de L'Idiot ou du Voyage, je prenais des photos de joueurs de tennis, d'enfants, de vieilles dames assoupies sur une de ces chaises inconfortables, je l'avais aperçu tournant manège. J'appris plus tard qu'il s'agissait du manège de son frère et qu'il venait volontiers filer un coup de main de temps à autre, ça le changeait du monde du cinéma. Sur le cliché, discret, on le voit manœuvrer l'attraction. C'était un ancien modèle et il fallait donner de sa personne pour le faire tourner. 
Je n'en ai jamais parlé avec lui. Ni avec ses collaboratrices. C'est avec elles que je travaillais véritablement. Je m'étais retrouvé dans le bureau de l'une d'elles, sans rendez-vous, tout fraîchement sorti de la fac et d'une ou deux expériences de traduction de l'autre côté des Pyrénées. Je me demande encore où j'avais bien pu trouver ce culot – auprès de mon ignorance certainement. La salle Garance du Centre Pompidou organisait une rétrospective du cinéma espagnol et je m'étais proposé pour la traduction simultanée de quelques films. En ce temps-là, pas de code d'entrée, les bureaux situés rue Beaubourg étaient facilement accessibles et ma proposition facilement retenue. Je ne me souviens plus du prénom de cette jeune femme, mais c'est elle qui m'a présenté le boss. J'ai enchaîné avec eux une rétrospective du cinéma mexicain et un ou deux trucs en plus. 
J'ai rencontré une autre de ses assistantes avec une autre de mes casquettes. J'allais au Festival de La Rochelle en tant que journaliste. J'y ai déjeuné avec lui et une poignée de confrères. De ce repas succulent, je ne retiens que l'embarras d'être là, la pénibilité de certains pisseurs de copies et la brandade de morue. J'ai dû me faire prendre au même type de piège dans un ou deux autres festivals, mais peu, très peu. Fut-ce le cas à Montréal ? Pas le souvenir. Mais celui de ma rencontre avec Pierre Falardeau, oui. J'avais rapporté du Canada, outre l'amitié de Pierre, deux de ses films sur cassettes VHS. A peine arrivé à Paris, et avant de filer pour Ouaga, j'étais passé les déposer au bureau du Festival en incitant Prune et Sylvie d'y jeter deux yeux et voir si ça pouvait entrer dans leur programmation. Le long métrage fut retenu et Pierre invité à La Rochelle, puis à la maison – il avait horreur des chambres d'hôtel et apprécia mon canapé puisqu'il l'occupa de nouveau par la suite. Le court pamphlet, je pense qu'il ne fut pas montré en Charente. Mais je fis tourner, comme ça se faisait au Québec, la VHS autour de moi et auprès de mes amis anars à qui également je présentai Pierre. 
Pierre a disparu il y a déjà quelques années, à 62 ans. Je garde ses lettres longues et passionnées, le souvenir de nos soirées arrosées, de nos débats cinématographiques et politiques, de son slogan préféré Nous vaincrons !, de la sortie de son film Octobre – sa participation au Festival de La Rochelle avait suscité l'intérêt d'un petit distributeur –, le sourire de sa femme, également cinéaste, qui projetait la mystérieuse adaptation du bouquin d'Orwell, Dans la dèche à Paris et à Londres. Je pense que ça ne s'est jamais fait. Comme ne s'est jamais faite l'indépendance de la Belle Province pour laquelle Pierre avait consacré sa vie.
La mort, dans l'ombre de l'actualité, de Passek le passeur de films remue toutes ces images, et quelques autres. C'est un peu par hasard que j'ai appris la nouvelle. Sur un blogue belge. Les grands médias de chez nous, trop occupés par la déroute hollandaise, la Valls à deux temps, le piteux François Pignon et des défunts plus imposants, n'ont pas jugé bon de lui consacrer la moindre ligne. On m'avait raconté que cet amoureux du Portugal s'était installé dans ce pays une fois la retraite prise. Il est mort à Paris le 4 décembre à 80 balais. 



lundi 5 décembre 2016

Du jardinage


On nous invitait dans de sombres cuisines, dans de petits salons d'une laideur fraternelle pour d'énormes ventrées d'aubergines, de brochettes, de melons qui s'ouvraient en chuintant sous les couteaux de poche. Des nièces, des ancêtres aux genoux craquants – car trois générations au moins se partageaient ces logis exigus – avaient déjà préparé la table avec excitation. Présentations, courbettes, phrases de bienvenue dans un français désuet et charmant, conversations avec ces vieux bourgeois férus de littérature, qui tuaient leur temps à relire Balzac ou Zola, et pour qui J'accuse était encore le dernier scandale littéraire. Les eaux de Spa, « L'Exposition coloniale »… quand ils avaient atteint le bout de leurs souvenirs, quelques anges passaient et l'ami peintre allait quérir, en déplaçant force vaisselle, un livre sur Vlaminck ou Matisse que nous regardions pendant que la famille observait le silence comme si un culte respectable auquel elle n'avait pas part venait de commencer. Cette gravité me touchait. Pendant mes années d'études, j'avais honnêtement fait de la « culture » en pot, du jardinage intellectuel, des analyses, des gloses et des boutures ; j'avais décortiqué quelques chefs-d'œuvre sans saisir la valeur d'exorcisme de ces modèles, parce que chez nous l'étoffe de la vie est si bien taillée, distribuée, cousue par l'habitude et les institutions que, faute d'espace, l'invention se confine en des fonctions décoratives et ne songe plus qu'à faire « plaisant », c'est-à-dire : n'importe quoi. Il en allait différemment ici ; être privé du nécessaire stimule, dans certaines limites, l'appétit de l'essentiel. La vie, encore indigente, n'avait que trop besoin de formes et les artistes – j'inclus dans ce terme tous les paysans qui savent tenir une flûte, ou peinturlurer leur charrette de somptueux entrelacs de couleurs – étaient respectés comme des intercesseurs ou des rebouteux.

Nicolas Bouvier, L'Usage du monde, 1963

dimanche 4 décembre 2016

Apéro à la con


Un métier sans avenir


Je l'ai vue débarquer du train de Carcassonne
Où je l'avais connue par hasard en été.
Tout seul, loin de Paris, je ne connaissais personne.
Ce fut un bel amour, criant de vérité.
Je l'ai vue débarquer un dimanche à la gare,
Le sourire éclatant, la valise à la main.
Tout dans l'anatomie mais rien dans le cigare.

Ell' m'a sauté au cou au bar de l'arrivée,
Ell' m'a dit « Mon amour, j'ai tout lâché pour toi,
Mon pays, mes amis, ma vieill' mère adorée ;
Ce que je veux, mon chéri, c'est vivre sous ton toit ».
La fill' qui tomb' du ciel, j'avais pas l'habitude.
J'ai pris ça sous mon aile, comme un p'tit chat perdu.
Ell' rêvait de Paris comme on rêve des Bermudes,
Ell' me trouvait sublime, donc ell' m'avait mal vu !

J'lui ai expliqué que la vie était dure;
Que le Quartier Pigalle était un beau quartier,
Où l'on pouvait encore découvrir l'aventure ;
Il fallait tout d'mêm' bien qu'elle apprenne un métier !
Moi qui la croyais pure, qui la croyais naïve,
Je l'ai laissée courir en la suivant de loin.
Comme elle était mignone, qu'elle était persuasive,
En rien de temps, c'était la plus connue du coin.

Depuis j'ai mon duplex au dix-huitième étage
D'un immeuble de verre et tout climatisé.
Elle a fait v'nir sa sœur de son lointain village.
Vous pouvez v'nir chez moi, y a tout pour s'amuser.
Bien sûr, j'ai des amis qui me font des reproches,
Il paraît qu'j'ai choisi un métier sans avenir,
Mais avec tout l'pognon dont j'ai bourré mes poches ;
Je leur dis bien des choses… J'ai tout l'temps d'voir venir.
Bernard Dimey, Le Petit Maquereau, in Je ne dirai pas tout, Christian Pirot éditeur

jeudi 1 décembre 2016

A peu près


Secondes


Compte tenu du peu de temps dont nous diposons
pour vivre et penser aux choses, je consacre
un délai à peu près correct à ce
           papillon.

20


Une chaude après-midi, 
Pine Creek, Montana
le 3 septembre


Richard Brautigan, C'est tout ce que j'ai à déclarer
œuvre poétique complète,
trad. Thierry Beauchamp, Frédéric Lasaygues, Nicolas Richard,
éd. Le Castor Astral, 2016 

 

mercredi 30 novembre 2016

Toute une vie


J'ai enfin acquis la certitude qu'il est possible de courir tous les risques de la liberté – mais que celui de son absence n'est pas supportable. Je n'écris plus. Parfois, seulement, je lis ce qu'ils écrivent ces jouvenceaux et ces salauds éternellement vieux. Satiram scribere, comme ce serait facile, sur leurs petits vomis. Mais je n'en peux plus.

***
" Ils nous auront, ils nous auront tous... Ils ne sont pas pressés, ils ont le temps... ", me disait hier M. J'aurais voulu lui répondre : "Mais non! J'ai une idée sensationnelle qui démolira leurs plans vite fait bien fait. Tu sais ce qu'on va faire? On va mourir avant qu'ils nous aient eus. Si on meurt avant qu'ils nous aient eus, ils ne sous auront pas, tu piges? Et toc! Faut pas se laisser faire!"

***
...Cacher sa vie dans l'antre de la tête pour dix, quinze, trente-cinq ans...

***
Il y a une chose que je sais depuis toujours, je la sais depuis 1948 : contre le communisme, je suis et serai prêt à m'associer avec n'importe quisauf les communistes. d'où, en 1968, l'embarras devant ma léthargie et mon manque d'enthousiasme de la part de certains de mes amis qui ne comprenaient pas cette attitude. Une seule seconde d'alliance avec "eux", aussi brève et temporaire fût-elle, était pour moi impossible, impensable, inacceptable je me serais renié moi-même, j'aurais tout renié. Mon combat vital contre eux était une question de pureté, dégoûté que j'étais par leur saleté, leur infamie, leur menterie... Doit-on se réconcilier avec des gens qui vous ont étouffé, étranglé pendant vingt ans, vous ont privé de parole et tué, qui vous ont dépouillé de votre jeunesse et dérobé toute forme d'existence humaineau moment où ils vous offrent la perspective de terminer votre vie aux frais de l'Etat dans le confort approximatif d'un hospice de vieillards ? Pas une seule seconde un Dubceck(1) ou un Smrkovsky(2) ne m'ont été plus proches que Novotny(3) ou Hendrych(4), pas une seule seconde je n'ai ressenti envers eux le moindre soupçon de loyauté.

***
On doit attendre la quarantaine, apprendre leur langue, vivre dans les années 70 du XXe siècle – pour se mettre à détester les Américains (les Russes, je les déteste depuis 1945, je savais pourquoi, je le sais toujours), pour se rendre compte de leur conformisme, de leur niaiserie nouille, de leurs clichés, de la stérilité de leurs rapports humains, de leur subtilité factice (la subtilité ne peut pas être commune). Mais finalement, je me rends compte que la jovialité, la rudesse bon-bougre, l'optimisme crâneur des films américains me tapaient déjà sur les nerfs en 1949.

(1) promotteur du "socialisme à visage humain"
(2) un des principaux acteurs du Printemps de Prague
(3) président de la République, remplacé par Dubceck
(4) chef de la section idéologique du PC


Né en Moravie du Sud, en 1931, Jan Zabrana voit sa mère, institutrice militant pour la social-démocratie, condamnée à dix-huit ans de prison après le coup de Prague en 1948. Il est exclu de l’université en 1952 alors que son père, également instituteur, est condamné à dix ans de prison ferme.
Jan Zabrana s'installe à Prague où il travaillera comme ajusteur-mécanicien dans une usine de construction de wagons puis comme aiguiseur dans un atelier d'émaillage. Par la suite, il deviendra traducteur du russe et de l’anglais. Il meurt en 1984, laissant quelques romans policers et un journal de plus de 1 000 pages. L'édition française, parue chez Allia en 2006, traduite par Marianne Canavaggio et Patrik Ourednik, portée à notre connaissance par un inestimable ami, et vendue pour la modique somme de 6,10 €, concerne uniquement la période de normalisation imposée en 1969.

Marche arrière

Pas de promesse pas de projet
pas même une caresse
je ne veux aucune explication
entendre causer de maison
ne m'offre aucune consolation
ne me balance plus
le mot fidélité

pas même sincérité
fais comme tu peux, fais comme tu veux
ne te soucie pas de moi
pas un instant, c'est trop pesant
balance-moi juste un sourire
un seul
comme la neige dans son linceul
et toutes ces conneries-là

avant mon dernier soupir
et imagine que tu fais ce sourire 
à quelqu'un que tu aimes 
relève alors ta jupe
et montre-moi ton cul.
Charles Brun, Poésie urbaine

lundi 28 novembre 2016

Déguisements




Nous allons vers une droite universelle, vers une époque d'un certain triomphalisme, qui ne durera pas longtemps, basé sur la sensation qu'il n'y a au monde qu'une seule vérité, à savoir le néocapitalisme et le néolibéralisme, un marché et un système de surveillance de tout cela. Je ne sais combien ça durera. Ça durera le temps que découvrions de nouveau que, derrière cet ordre, existe le désordre de toujours et qu'il génère de nouveau les mêmes injustices, les mêmes inégalités, l'absence de solidarité habituelle, mais renforcée par un néototalitarisme que l'on ne manquera pas de déguiser en néolibéralisme. 

Manuel Vázquez Montalbán (1939-2003)

Un de ces quatre


Via Louxo's Enjoyable


Havre-Caumartin - Saint-Lazare


De Havre-Caumartin jusqu'à Saint-Lazare
Je cherche un Rohypnol en marchant au hasard
J'suis pas bien flamboyant, j'ai p'têtre l'air d'un crevard
Mais un de ces quatre matins, j'serai cousu de dollars.

Devant la pharmacie au métro Rambuteau
Je vends du Subutex aux gentils toxicos
Ça part comme des p'tits pains, j'me fais plein de gonos
Schering-Plough, j'suis l'meilleur de tous tes commerciaux.

Dans l'couloir du D5 sur l'chemin du mitard
J'me force à pas masquer, juste pour faire chier l'bricard
Rohypnol et 8/6 m'ont tendu un traquenard
Mais un de ces quatre, j'serai cousu de dollars.
Thierry Pelletier, La Petite Maison dans la zermi, éd. Libertalia


dimanche 27 novembre 2016

Manque d'amour et de politesse

Vladimir Sokolaev via semiotic apocalypse

La Maison des Pauvres


N’empêch’ si jamais j’ venais riche,
Moi aussi j’ f’rais bâtir eun’ niche
Pour les vaincus... les écrasés,
Les sans-espoir... les sans-baisers,

Pour ceuss’ là qui z’en ont soupé,
Pour les Écœurés, les Trahis,
Pour les Pâles, les Désolés,
À qui qu’on a toujours menti
Et que les roublards ont roulés ;

Eun’ mason.. un cottage,. eun’ planque,
Ousqu’on trouv’rait miséricorde,
Pus prop’s que ces turn’s à la manque
Ousque l’on roupille à la corde ;

Pus chouatt’s que ces Asil’s de nuit
Qui bouclent dans l’après-midi,
Où les ronds-d’-cuir pleins de mépris
(Les préposés à la tristesse)
Manqu’nt d’amour et de politesse ;

Eun’ Mason, Seigneur, un Foyer
Où y aurait pus à travailler,
Où y aurait pus d’ terme à payer,
Pus d’ proprio, d’ pip’let, d’huissier.

Y suffirait d’êt’ su’ la Terre
Crevé, loufoque et solitaire,
D’ sentir venir son dergnier soir
Pour pousser la porte et... s’asseoir.

Quand qu’on aurait tourné l’ bouton
Personn’ vourait savoir vot’ nom
Et vous dirait — « Quoi c’est qu’ vous faites ?
Si you plaît ? Qui c’est que vous êtes ? »

Non, pas d’ méfiance ou d’ paperasses,
Toujours à pister votre trace,
Avec leur manie d’étiqu’ter ;
Ça n’est pas d’ la fraternité !

Mais on dirait ben au contraire :
— « Entrez, entrez donc, mon ami,
Mettez-vous à l’ais’, notre frère,
Apportez vos poux par ici. »

Pein’ dedans gn’aurait des baignoires,
Des liquett’s propes... des peignoirs,
D’ l’eau chaud’ dedans des robinets
Qu’on s’ laiss’rait rigoler su’ l’ masque,
Des savons à l’opoponasque,
Des bross’s à dents et des bidets.

Pis vite.. on s’en irait croûter
Croûter d’ la soup’ chaude en Hiver
Qui fait « plouf » quand ça tomb’ dans l’ bide,
Des frich’tis fumants, des lentilles,
Des ragoûts comm’ dans les familles,
Des choux n’avec des pomm’s de terre,
Des tambouill’s à s’en fair’ péter.

Et quand qu’ ça s’rait la bell’ saison
On boulott’rait dans le jardin
(Gn’en aurait un dans ma Mason
Un grand... un immense... un rupin)

Ousqu’y aurait des balançoires,
Des hamacs... des fauteuils d’osier
(Pou’ pouvoir fair’ son Espagnole)
Et ça s’rait d’ la choquott’ le soir
Quand mont’rait l’ chant du rossignol
Et viendrait l’odeur des rosiers.

Mais l’Hiver il y f’rait l’ pus bon :
Ça s’rait chauffé par tout’s les pièces ;
Et les chiott’s où poser ses fesses
J’ f’rais mett’ du poil de lapin d’ssus
Pou’ pas qu’ ça vous fass’ foid au cul.

Et pis dans les chambr’s à coucher
Y gn’aurait des pieux à dentelles,
D’ la soye... d’ la vouat’... des oneillers,
Des draps blancs comm’ pour des mariés,
Des lits-cage et mêm’ des berceaux
Dans quoi qu’on pourrait s’ fair’ petiots ;

Voui des plumards, voui des berceaux
Près d’ quoi j’ mettrais esspressément
Des jeun’s personn’s, prop’s et girondes,
Des rouquin’s, des brun’s et des blondes
À qui qu’on pourrait dir’ — « Moman ! »

Ça s’rait des Sœurs modèl’ nouveau
Qui s’raient sargées d’ vous endormir
Et d’ vous consoler gentiment
À la façon des petit’s-mères,
À qui en beuglant comme un veau
(La cabèch’ su’ le polochon),
On pourrait conter ses misères :

— « Moman, j’ai fait ci et pis ça ! »
Et a diraient : — « Ben mon cochon ! »
— « Moman, j’ai eu ça et pis ci. »
Et a diraient : — « Ben mon salaud ! »

« Mais à présent faut pus causer,
Faut oublier... faut pus penser ,
Tâchez moyen d’ vous endormir
Et surtout d’ pas vous découvrir. »

Ma Mason, v’là tout, ma Mason,
Ça s’rait un dortoir pour broyés
Ousqu’on viendrait se fair’ choyer
Un peu avant sa crevaison

Loin des Magistrats de mes ...
Qu’ont l’ cœur de vous foute en prison
Quand qu’on a pus l’ rond et pus d’ turne.

Mais pour compléter l’illusion
Qu’on est redevenu mignon
Tout’s mes Momans à moi, à nous,
Faurait qu’a z’ayent de beaux tétons,
Lourds, fermes, blancs, durs, rebondis
Comm’ les gros tétons des nounous
Ou des fermièr’s de Normandie ;

Et faurait qu’ ces appâts soyent nus.
Mêm’ les gas les pus inconnus,
Auraient l’ droit d’y boir’, d’y téter
Au moment ousqu’y tourn’raient d’ l’œil.

S’ils faisaient la frim’ d’êt’ pas sages
Dans leur plumard ou leur fauteuil
On s’empress’rait d’ leur apporter
Les tétons sortis du corsage,
Pleins d’amour et de majesté.

Je vois d’ici mes Nounous tendres
Introduir’ dans les pauvres gueules
De tous les Errants de Paris
Le bout de leurs tétons fleuris.

Et j’ vois d’ici mes pauv’s frangins
Aux dents allongées par la Faim
Boir’ les yeux clos et mains crispées
Par la mort et par le plaisir.

Et pour jamais et pour jamais
(Le museau un peu pus content)
J’ les vois un à un s’endormir

Le bout d’un téton dans les dents...


Jehan-Rictus, Les Soliloques du pauvre

samedi 26 novembre 2016

Sauve qui peut (le cinéma)



Pour un travail avec des lycéens, concomitant du décès de Coutard, je me suis retrouvé, avec appréhension, devant des passages de films de Godard. Ceux des débuts, A bout de souffle, Le Mépris, Pierrot le Fou... Sur un ordi, les plans de ce dernier film m'ont de nouveau sidéré. Il fallait que je sélectionne des extraits et j'étais incapable de couper. Tout me paraissait exemplaire.
Je me suis souvenu comment le premier film de Godard m'avait bouleversé à leur âge. Je parle du premier Godard qu'il me fut donné de voir, Sauve qui peut (la vie) J'avais 17 ans et ça se passait dans le cinéma du centre commercial de ma ville de banlieue où je n'avais vu jusque là qu'un western avec mon père et peut-être une comédie avec ma soeur... Je n'y compris pas grand-chose. Ce regard froid sur l'amour - ou tout au moins le couple - frappait juste. Et ne se contentait pas que de me frapper. D'une cabine au coin de la rue, j'avais tenté d'inviter une camarade de classe dont je me croyais amoureux et elle m'avait envoyé promener, me condamnant à l'étouffement dans cette boîte dont je ne parvenais plus à sortir. J'avais vu le film avec Pascal. Qui me parlait de Godard, Eustache, Rohmer, Truffaut, Ozu, Bresson, noms alors de moi inconnus. Pascal qui m'avait fait découvrir Bove et le vol de bouquins…
Les livres, bien qu'il y soit souvent fait référence à Duras, étaient au centre du film de Godard, m'annonçant leur rôle de consolation, m'incitant à suivre le chemin de Pascal. Je compris également que le cinéma, ça pouvait être ça. Je me trompais bien évidemment. Il fallait penser le cinéma aurait pu être cela - cette liberté de récit, ce rêve d'art total, que je ne retrouverais que dans certains romans -, le fut un court moment, ne le sera jamais plus. Fort heureusement, j'étais plutôt limité intellectuellement, inculte, pauvre et naïf et plongeai dès lors timidement dans une fascination pour la salle obscure et les films de Godard. J'ai progressivement découvert toute sa filmographie, et celle de ses vagues potes, celle de ses maîtres et les films de ses quelques invraissemblables disciples. Je respirais, lisais, parlais, chantais, baisais, chiais Godard. Le moindre entretien avec le Suisse était avalé, relu, soigneusement conservé. Ses films, et quelques autres, me permettaient de ne pas entrer totalement dans la vie d'adulte, de ne jamais envisager de plan de carrière, Permanent vacations. L'année du cinquantenaire de la cinémathèque, Dieu en personne est venu présenter une bobine d'une poignée de films et des rushes de Soigne ta droite. Je pense que j'étais le premier taré à se geler les couilles en attendant Godard et l'ouverture des portes du temple. Quelques années plus tard, encore libraire et vraiment par hasard, je me suis retrouvé à écrire sur le cinéma. Et l'un des premiers papiers publiés concernait la reprise d'Alphaville.
Un jour, je me suis aperçu que ma vie était un joyeux naufrage, épouvantablement mis en scène, et que les bouquins m'importaient plus que le cinéma, ce qu'il était déjà devenu. Constat douloureux il va sans dire. Par je ne sais quelle absurde croyance, et trahison à ma jeunesse, j'avais essayé d'être enfin adulte, avoir un travail, des enfants... Il va sans dire que mon petit Titanic n'a guère été remis à flot et que le seul émerveillement rencontré au cours du désastre programmé fut de faire découvrir à mes filles, très jeunes, des bribes de mes anciennes amours.
J'ai montré quelques extraits aux lycéens. Du A bout de souffle - Allez vous faire foutre -, du Pierrot - Qu'est-ce que je peux faire ? -, du Mépris - Un monde qui s'accorde à nos désirs... J'en ai vu dormir, d'autres se réjouir... 
En écoutant ce matin ce très court entretien avec Godard diffusé en 1966 et égaré dans une récente nuit de France Culture, un frisson m'a parcouru la cervelle à hauteur de ce que j'avais paumé en chemin, et tel un mort j'ai vu ma vie défiler devant mes yeux...





jeudi 24 novembre 2016

Quand vous aurez compris

Patrice Molinard

Voilà bientôt vingt ans que je me beaujolise
Dans tous les mauvais lieux ouverts après minuit
Je commence à pencher comme la tour de Pise
Je m’accoude au Pont-Neuf la Seine va sans bruit
Et je dis au clochard « tu vois, c’est la Tamise »

Alors on va s’asseoir on fouille un peu ses poches
On parle d’Henry IV et d’un certain troquet
Qui reste ouvert la nuit
Et qui n’est pas trop moche
A cinq ou six cents mètres là-bas sur les quais
Et on a le cœur pur comme un cristal de roche

Le désir impérieux de raconter sa vie
Son service militaire ses embarras d’argent
Son besoin d’amitié la jeunesse partie
La connerie surtout de la plupart des gens
Le rouquin renversé et que la manche essuie

Alors on se relève on longe les murailles
On s’en va jusqu’au Louvre et jusqu’à l’Opéra
On a la jambe molle et la voix qui s’éraille
On va retourner boire lequel des deux paiera
On a l’œil un peu vague et le sang qui se caille

A sept heures du matin au métro Pyramides
Un loufiat mal luné met ses tables dehors
On dit n’importe quoi j’ai les yeux tout humides
Mon copain de la nuit a l’air d’être ivre mort
Je le laisse tout seul achever son suicide

Voilà bientôt vingt ans peut-être davantage
Que je fais le guignol à n’importe quel prix
Entre le delirium la sagesse et la rage
Revenez donc me voir quand vous aurez compris
Et ne condamnez rien avant d’avoir mon âge

Bernard Dimey, La Tamise