mercredi 21 octobre 2020

Premier chapitre


 

Elle se tourna contre moi, pressant ses seins, son ventre, contre mon corps. M'embrassant dans le cou. Me chuchottant dans l'oreille : je t'aime.

Je t'aime... Pour le coup, ça me réveilla. C'était le sept cent trentième matin qu'elle me disait : « Je t'aime ». 

Verbe du premier groupe. Galvaudé. Haïssable.

Je grognais quelque chose qui pouvait passer pour un : « Moi aussi ». Ça la conforta ― réconforta ― pour la sept cent trentième fois. Constance. Constance!

Elle posa sa main sur mon sexe. Puis sa bouche.

Tous les matins, je me réveillais dans sa bouche et on peut dire que je commençais ma journée dans son sexe. Ou ailleurs.  

Elle s'appelait Constance. Et c'était ma femme. Je ne l'aimais pas. Ni elle. Ni personne. Raisonnablement, je ne tolérais que moi.

Jeudi 14 janvier. Je me taris en elle. Elle dut être satisfaite. Elle gémit, me dit : mon amour, me mordit l'oreille et me sussura : c'était bon, Sam... c'était merveilleux.

Vastitude de sa connerie. 

Je lui plantais mes dents dans un sein. Pour me venger. Elle cria. C'était de plaisir...

Elle prit ma main droite et la posa contre son ventre à la lisière de son sexe poisseux. Elle se leva sur un coude, me regarda. Moi aussi. 

Elle devait sûrement personnifier l'amour. La plénitude de la femme accomplie. L'après-extase. Moi, je voyais autre chose : cinquante-quatre kilos d'os et de viande. Ma main était toujours captive. Ses gros yeux bleus me dévoraient. S'humidifiaient. C'est à ces moments-là qu'elle me faisait le plus penser à ses soeurs qui regardent les trains.

Ma femme est une vache : premier chapitre.


lundi 19 octobre 2020

Nuits sans sommeil



 

pour l'épater

certainement 

confondant somnambule

et funambule

pour la faire rire

je marchais sur le fil

yeux fermés  

bras tendus

sans filet  

jonglant avec mes chaussons

à travers la chambre

frôlant la mort 

à six ans

un coup de vent

une tape sur l'épaule

et c'en était fini 

de cette pauvre vie

comblé de ses faveurs 

je plongeais vite dans le lit

encore chaud

ensemble

nous moquions

les peurs de notre frère

le fantôme du petit homme

planqué derrière les rideaux

prêt à bondir sur lui

elle ignore aujourd'hui

ma complice de l'enfance

l'angoisse des nuits blanches

insomnies infinies

jonglant

avec mes pauvres rimes 

solitaire sur la terre

elle ne voit que le soleil

qui poudroie

l'herbe qui verdoie

mes filles qui s'ignorent

sauront-elles un jour

la mort de

ces images ?

 

 

Charles Brun, je me tue à te dire qu'on ne va pas mourir

 

 

vendredi 16 octobre 2020

Le lait de printemps


 

Les filles assises aux terrasses des bars en attendant les résultats des examens ont des formes de femme, mais leurs visages sont transparents comme les grains de blé vert que tu froisses le dimanche pour te rafraîchir, ou simplement pour jouer dans le creux de ta main.
Le lait de printemps n'a pas de goût.

 

Georges L. Godeau, Votre vie m'intéresse,
ed. Le dé bleu


mardi 13 octobre 2020

Le verdict

 

Hannah Starkey

 

Et la parole de pierre tomba
Sur mon sein encore vivant.
Ce n'est rien. J'étais préparée.
De toute façon, je m'y ferai. 

Aujourd'hui, j'ai beaucoup à faire ;
Il faut que je tue ma mémoire jusqu'au bout,
Il faut que l'âme devienne comme de la pierre.
Revivre, il faut que je l'apprenne. 

Sinon... Le chaud bruissement d'été
Est comme une fête derrière ma fenêtre.
Depuis longtemps je pressentais
Ce jour si clair et la maison déserte. 

 

Anna Akhmatova, in Requiem,
trad. Paul Valet, ed. Minuit

samedi 10 octobre 2020

Une vie dans l'ombre

 

Je sortais de la projection d'un de ses derniers films. Impossible de retrouver le titre, je les confonds tous désormais. J'y avais été perdu, somnolé et une pluie pénétrante m'avait cueilli à la sortie du ciné. J'avais naturellement trouvé refuge devant un comptoir encore ouvert à deux pas de la salle. Après quelques mousses bien méritées, rapidement la crête rouge en raison d'un régime alimentaire discutable, il a surgi de je ne sais où, posant sa main sur mon épaule droite, se collant à moi, ç'en était gênant. J'ai fait un demi-pas de côté, discrètement, je ne voulais pas être déplaisant. Mes souvenirs sont aujourd'hui un peu vagues, nous avons beaucoup bu, fermant ce premier bar et en squattant deux ou trois autres jusqu'à une heure avancée de la nuit. Je n'ai jamais revu ce type, j'ignore son nom et à quoi il pouvait bien ressembler, une silhouette aux contours flous.  

 

Vous avez digéré la chose ? Je vous ai vu, vous étiez au cinquième rang, légèrement sur la gauche. Pauvre Jean-Luc ! Je vous paie un verre ? C'est vraiment imbitable. Vous savez, ça fait un moment que je ne vais plus voir ce qu'il bricole, tout seul comme un grand, dans son coin... Oh, oui, une bonne vingtaine d'années, je dirais. Depuis que nous nous sommes brouillés à vrai dire. Je vais vous dire un truc que je n'ai jamais dit à personne, vous m'êtes sympathique et comme moi, vous l'avez certainement aimé et êtes déçu par ce qu'il est devenu, le Mao suisse. Je vais vous dire, ça va certainement vous paraître fou, on se connaît à peine, mais Godard, c'est moi ! Oui, ça peut sembler curieux, surréaliste, invraissemblable, vous allez me prendre pour un mythomane, tout ce que vous voulez, mais je vous assure, tout ce que je vais vous dire est vrai, je l'ai bien connu, Jean-Luc, nous étions très proches. Dès le début. C'est moi qui lui ai présenté Brialy, qui à l'époque n'était qu'un gigolo, comme Delon d'ailleurs... Bref, peu importe. Il l'a fait jouer dans un de ses courts métrages. Vous connaissez ce film. Ce n'était pas son premier, mais il s'y est tellement pris comme un manche, multipliant les prises de vue, confiant dans son talent d'improvisateur et surtout le talent des autres, obsédé par la petite comédienne normande, comment s'appelait-elle déjà ?, Nicole Berger, oui, c'est ça, bref, il s'est retrouvé en salle de montage complètement dépassé. Avec la monteuse, Cécile je crois qu'elle s'appelait, on a pris les choses en main et le résultat est honorable. Il a été encensé. Jean-Luc avait déjà signé pour A bout de souffle, sur deux pages écrites par François. Belmondo traînait dans le coin, passait aux Cahiers avec d'autres de la bande du conservatoire, Marielle, une fois est venu mais sa gueule à l'époque, ce n'était pas possible, d'ailleurs, vous pouvez le vérifier, pas un seul réalisateur de la vague Vague n'a fait appel à lui... Bref, Jean-Luc devait encore se faire la main avant le long selon le producteur, et a improvisé un truc dans une chambre de bonne avec Belmondo. Les mêmes problèmes se sont de nouveau posés. Il était  incapable d'écrire un scénario qui se tienne. Et mine de rien, 10 minutes sont bien plus difficiles à concocter qu'une heure et demie. Cette fois, il essayait de coucher avec Anne Colette, la petite normande avait réussi à lui échapper, et le tournage fut chaotique, et il y avait donc encore beaucoup de métrage. Là-dessus, vous connaissez l'histoire, Belmondo se casse sous les drapeaux, et j'ai alors une idée géniale, je dis à Jean-Luc, double-le, fais toi-même la post-synchro, les gens vont adorer cette fantaisie, entendre la voix du créateur et ils ne verront que du feu sur les manques du film. Et ça n'a pas loupé. Godard nous a invités, Cécile et moi, à dîner dans un grand restaurant du côté des Grands-Boulevards. Il y avait bien sûr la petite Anne qu'il voulait impressionner, mais quand même, ce n'était pas habituel que Godard régale... Cécile Decugis, ça me revient le nom de la monteuse. On se marrait bien, avec elle. On était très soudés dans la salle de montage, et on a sauvé à nous deux A bout de souffle. C'est moi qui ai eu l'idée de ces coupes dans les plans séquence, et elle m'a soutenu entièrement. Collage, j'avais suggéré ce concept aux amis critiques et ça a été repris dans le monde entier. Un génie était né. Salué par tous les grands. Le cinéma ne serait jamais plus comme avant. La petite Cécile s'est retrouvée en taule peu après. Elle avait hébergé des militants du FLN. Pour rendre service à ce con de Vautier. Deux ans à la Roquette. Seul Truffaut est venue la voir, l'a soutenue financièrement. Elle avait monté Les 400 Coups et le Pianiste, comme vous savez. Vous croyez que Jean-Luc a fait quelque chose pour elle ? Rien. Il s'est vaguement inspiré de ses mésaventures dans Pierrot le fou, et encore, sur mes conseils, pour donner un peu de relief au personnage d'Anna Karina. C'était même pitoyable, il se désintéressait totalement de cette pauvre Anna, la rupture était annoncée. Vous vous souvenez, cette histoire de fausse-couche, Anna a quand même fait une tentative de suicide pendant le tournage de Vivre sa vie. Jean-Luc était complètement effondré. Anna ne voulait plus le voir. Elle se sentait trahie. Cet enfant, c'était très important pour elle. Jean-Luc a obéi. Il a fui le plateau quand Anna est sortie de l'hosto des semaines plus tard. Et c'est moi qui ai fini le tournage en grande partie. Sur la fin, j'ai réussi à les réconcilier, du moins à leur faire entendre raison. Ils étaient devenu un mythe. Le succès les dépassait, ils étaient si jeunes... Mais bon, rien ne fut plus comme avant dans leur couple. Jean-Luc était fou d'elle, mais il sentait bien que quelque chose était définitivement brisé. Bref, on ne va pas faire France dimanche. N'empêche que quand il s'est entiché de la petite Wiazemsky, qu'il avait découverte dans Au hasard Balthazar, c'est moi qui suis allé consoler Anna. Et c'est moi qui ai conseillé à Jean-Luc d'épouser la petite. Vous n'imaginez pas le scandale : Anne était mineure à cette époque, c'était la petite-fille de Mauriac, elle avait réussi à échapper au vieux Bresson qui bavait dessus toute la journée en bandant comme un âne, et voilà que le génie suisse la poursuit avec ses bouquets de fleurs à deux sous et ses calembours de troufion. D'accord, ça existé de tous temps dans le cinoche, Weinstein n'a rien inventé, mais en 1966-67, on n'avait pas les réseaux sociaux, le féminisme, les Femen et Me Too, toutes ces conneries, et je peux vous dire, il l'a échappé belle, Jean-Luc. Tout ça pour faire son plus mauvais film des années 60, La Chinoise. Je me souviens que la critique était dépitée. Mais quand 68 est arrivé, on a qualifié Godard de visionnaire, laissez-moi rire, il était totalement perdu en ce temps-là entre sa nouvelle poupée, la politique et le LSD, quand un seul verre de vin suffisait jusque-là à le rendre pompette. Il est question de tout cela, et de moi aussi au passage, dans ce film avec le fils Garrel, dont j'ai bien connu le père, sorti il y a un an ou deux...  C'est vers cette époque que nous nous sommes brouillés pour la première fois. En partie à cause de la politique. Il partait en vrille, le pauvre Jean-Luc qui avait toujours éprouvé de fortes sympathies pour l'extrême-droite, qui vient d'une famille collabo, comme vous le savez, il s'en est toujours vanté... Il est toujours resté antisémite d'ailleurs, comme vous l'avez encore vérifié ce soir... On s'est retrouvé une dizaine d'années plus tard. C'est lui qui est venu me chercher. Je n'avais rien demandé. Il voulait revenir à la fiction, poussé par ce sacré lascar de Karmitz, un juif pourtant, mais encore un Mao, réalisateur raté, engagé pardon, devenu comme vous le savez exploitant de salles, puis producteur et distributeur. Je l'ai fait rencontrer Duras, dont j'étais proche, je louais une de ses chambres de bonne, rue des Saint-Pères et on picolait pas mal le soir, là ou à Trouville. Et puis, Carrière a été imposé par Karmitz au scénario, mais reste plus grand-chose de ce qu'il a écrit, c'était juste un nom pour l'affiche du film, comme Huppert ou Dutronc. Jean-Luc savait que plus personne ne l'attendait, la Vague ne prenait plus. Il devait sacrifier aux vedettes, se mettre un peu en retrait. Sauve qui peut, oui... Heureusement, avec ses films politiques, il avait appris un peu le montage et je n'avais plus à me taper la tête contre les murs de la salle de montage. Mais je restais son premier spectateur et conseillais telle ou telle coupe. Son statut le bouffait, il était devenu le Pape du cinéma, et il se forçait à jouer le jeu, essayait d'imaginer constamment de nouvelles idées de mise en scène, pas dans ses films, mais dans ses interventions, à la télé, dans des interviews... C'est là qu'il était encore intéressant, c'est là que le cinéma s'est réfugié. Les films, il s'en détachait totalement et c'est moi qui recollais les morceaux, qui faisait tenir l'entreprise. Et puis, il y avait sa nouvelle bonne femme, Anne-Marie.. Vous avez remarqué, ce fétichisme du prénom Anne, Anna, Anne-Marie... Quel con... Petit à petit, elle m'a remplacé dans la conception des films, elle est même devenue réalisatrice. Il n'avait, pensaient-ils tous les deux, plus besoin de moi. Résultat, aucun de ses films de ces vingt dernières années ne restera. Plus personne, à part la clique des critiques qui a besoin de se palucher sur quelques noms tels des ados attardés sur des magazines de cul, ne s'intéresse à son cinéma. Il a fini par tomber de son piédestal et se noyer dans le lac. L'autre fois, oh, ça doit remonter à un mois maintenant, il m'a laissé un message. Pour savoir ce que je devenais, si on pouvait se voir lors de son prochain passage à Paris, ou si j'avais envie de passer quelques jours à Rolle... D'où ma présence dans la salle ce soir. Mais je ne lui ai pas répondu, et je ne le ferai pas. Tout ça est mort et enterré. C'est le dernier des Mohicans, avec Rozier, et lorsqu'il partira, ne vous inquiétez pas, on fera comme s'il avait eu du génie jusqu'au bout, et, je m'en fous un peu, j'ai toujours aimé ma place, je n'ai jamais eu l'ambition de faire des films, d'être dans la lumière, mais personne ne parlera de moi, je vous l'assure... 

 

 

vendredi 9 octobre 2020

La poésie sauvée des eaux

Toni Frissell

Un ami qui sait l'horreur que j'éprouve pour la poésie me signale ce matin que le prix Nobel de littérature vient d'être décerné à une poétesse (c'est comme ça qu'on dit ou la nouvelle novlangue inclusive et dégenrée nous a inventé autre chose ?) Il s'agit d'une Américaine heureuse comme son nom l'indique, Louise Glück. L'info a certainement échappé à la plupart des amateurs de littérature et si l'on se prend à la traquer sur les sites d'infos, on finit par la trouver noyée sous les nouvelles nouvelles du virus, de Trump, des flics agressés, de la mise en vente des archives de L'Equipe, des querelles d'ego à LR, des fraudeurs dans le champ de l'environnement, de la commercialisation, enfin, du blé OGM, des otages français au Mali,
du foot français et de ses droits TV, etc. Il faut dire aussi, nos maisons d'édition étant ce qu'elles sont, que la lauréate n'a jamais eu l'honneur d'être publiée en volume chez nous ― la poésie, vous comprenez, ça ne se vend pas, mieux valent les récits savonnés sous les bras des Carrère, Beigbeder, Valognes ou Bidule qui se vendent donc, paraît-il, comme des petits pains reconstitués. Et puis, semble-t-il, les journalistes et autres pronostiqueurs de courses hippiques seraient colère contre l'académie Nobel car leurs poulains avaient bien plus fière allure et ça plastronnait sans gêne côté patronymes ronflants et ventes assurées. Quant aux libraires je les imagine également quelque peu dépités. A quoi sert un Nobel qu'on ne peut pas vendre ?, se lamentent-ils. En 2011, le lauréat était un Suédois au nom imprononçable, également poète, mais il existait au moins un recueil de cette tarlouze chez Poésie/Gallimard... Stockholm s'en contrefout et nous annonce que Louise Glück est couronnée « pour sa voix poétique caractéristique, qui avec sa beauté austère rend l’existence individuelle universelle »... Prend ça dans la gueule, la relance ! Pour peu que le prochain Goncourt soit remis à Sarah Chiche...

mercredi 7 octobre 2020

Des différents courants de la poésie

Man Ray

 

Roman inachevé et jusqu'ici inédit en français, Les Déboires d’un vrai policier a été traduit par Jean-Marie Saint-Lu pour le volume deux des Œuvres complètes de Roberto Bolaño publié par L'Olivier cette année. «Le policier, précisait le Chilien,  est le lecteur, qui cherche en vain à mettre de l’ordre dans ce roman démoniaque ». En voici les premières lignes...


Pour Padilla, se souvenait Amalfitano, il existait une littérature hétérosexuelle, homosexuelle et bisexuelle. Les romans, d'une façon générale, étaient hétéroxuels. La poésie, en revanche, était absolument homosexuelle. Dans l’immense océan de celle-ci, il distinguait plusieurs courants : pédés, tantes, tapettes, folles, fiottes, lopettes, gonzesses et tarlouzes. Toutefois, les deux courants principaux étaient celui des pédés et celui des tantes. Walt Whitman, par exemple, était un poète pédé, sans l'ombre d'un doute, et Octavio Paz tante. Borges était une tarlouze, c'est-à-dire qu'il pouvait tour à tour être pédé ou simplement asexuel. Ruben Darío était une folle, en fait la reine et le paradigme des folles (dans notre langue, bien sûr ; dans le vaste monde, ce vaste monde des autres, le paradigme était toujours Verlaine le Généreux). Une folle, d'après Padilla, était plus près de l'asile de fous fleuri et des hallucinations à vif tandis que les pédés et les tantes erraient de façon syncopée de l'Ethique à l'Esthétique et inversement...


Roberto Bolaño, Les Déboires d’un vrai policier


vendredi 2 octobre 2020

La situation est grave

Jean-Christophe Béchet

 

 

― Je ne sais pas à quoi c'est dû. Le masque peut-être. Une morosité dans l'air, un sentiment d'abattement, de solitude...

― Ils ont gagné. Et ce n'est pas nouveau. Ni surprenant.

― De qui tu parles ?

― De ceux qui ont toujours écrit l'histoire.

― Pas compris...

― Pas grave...

― Mais tu vois ce que je veux dire ?

― A peu près...

― C'est peut-être notre dernier verre avant un bon moment...

― C'est avant tout le premier depuis un bon moment... 

― La situation est grave...

― Tu crois ?

― Tu n'as pas vu les chiffres ?

― Non. Et toi non plus...

― Alors, ça y est, tu penses qu'on nous ment, que les chiffres sont manipulés...

― On ne prend pas en compte les mêmes données...

― Regarde, même Trump est positif.

― Enfin quelque chose de positif... C'est vrai ?

― Ça fait la une de tous les sites d'info. 

― On en est là ?

― C'est la moindre des choses.

― Tu crois ?

Lui qui se vantait de ne pas être malade, d'ingurgiter toute la journée le remède du Marseillais...

― Il va en profiter pour reporter les élections...

― Tu vois le mal partout !

― Non, je vois mal partout. Et toi aussi.

― Tu te crois malin ?

― J'aurais aimé l'être, ça m'aurait évité bien des soucis... Si on parlait d'autre chose ?

― La crise ?

― Pitié...

― Nous sommes face à l'une des crises économiques les plus fortes de l'histoire et toi, tu ne veux pas le voir...

― Je te l'ai déjà dit : Je vois mal. Et c'est pareil pour tout le monde.

― Où veux-tu en venir ?

― Vouloir ? Je ne veux absolument rien... A part une nouvelle tournée.

― Tous les secteurs sont touchés, ça va être l'hécatombe... 

― Enfin...

― Tiens, tu as entendu parler de ces vols sans destination ?

― A la dérobée ?

― Dans l'espace. Des vols d'avions.

― On a enfin compris que tout déplacement est inutile ?

― Peut-être. En tous cas, en raison de la pandémie, des frontières fermées, certaines compagnies ont décidé d'affréter des vols sans destination. 

― Qu'est-ce que tu racontes?

― Je crois que ça se passe en Australie. Attends, je cherche...

― Non, ce n'est guère utile...

― Si, si, tu mets toujours en doute ce que je t'apprends.

― Détrompe-toi, je mets en doute l'utilité d'apprendre ce que tu t'empresses de me raconter.

― Voilà:la compagnie aérienne australienne Qantas a programmé un vol un peu particulier : un voyage panoramique, pour lequel aucun passeport ni quarantaine ne sont requis. Vol au départ et à destination de Sydney. Il s'adresse à tous ceux qui, selon la compagnie, veulent simplement s'envoler, ceux à qui les voyages en avion manquent... Tu vois?

― Je préfère ne pas.

― Vendredi dernier, en 10 minutes à peine, l'intégralité des tickets, dont les prix oscillent entre 500 et 2 300 euros, pour ce vol du Boeing Dreamliner 787 a été achetée par des Australiens en mal de cabines pressurisées. « C'est probablement la vente de billets la plus rapide de l'histoire de Qantas », indique un porte-parole du groupe. 

― Range-moi cette machine, on va se débrouiller devant notre comptoir préféré, comme deux vieux loups des steppes perdus...

― Le vol aura lieu en compagnie d'une « célébrité surprise », précise-t-on.

― Plus on est de cons...

― Tu ne te rends pas compte de l'impact...

― N'utilise jamais plus ce substantif devant moi. Pas plus le verbe qu'on en a formé...

― Impact ?

― Tu veux que je te baffe devant tout le café?

― Bref, pour ces compagnies, c'est un moyen d'amoindrir les pertes financières impac.. dues à la crise...  «Les voyages et l'expérience du vol manquent clairement aux gens. S'il y a une demande, nous allons vraiment songer à effectuer davantage de ces vols, en attendant que les frontières soient rouvertes.»

― Je n'en peux plus...

― Attends : des compagnies asiatiques ont déjà organisé ce genre de faux voyages cet été, sur le thème d'Hello Kitty ou de Hawaï. Singapore Airlines, qui prévoit de supprimer 4300 postes dans ses rangs, envisage de proposer dès le mois prochain une série de «vols pour nulle part»... blablabla.. Evidemment, certains internautes s'insurgent sur instagram...

― On peut ainsi s'insurger chez Zuckerberg? Ça, c'est une info !

― Bref, des gens soulignent l'effet néfaste de ces vols sur l'environnement... 

― Et rien sur la santé mentale de nos contemporains?

― Un internaute assez drôle imagine que ce genre de vol offre aux passagers une vue panoramique sur les impacts du réchauffement climatique, pendant que l'avion crachera des émissions carbone...

― Ahmed, remets-nous une tournée ou je m'en vais baffer l'humanité entière! C'est quand le prochain confinement?


 

mercredi 30 septembre 2020

Anonymes


Du 14 octobre au 23 janvier prochain,
la galerie Lumière des roses de Montreuil nous propose une exposition inouïe de photographies anonymes du début du siècle dernier tout simplement intitulée Inuit.

C'est au 12-14 rue Jean-Jacques Rousseau et ouvert du mercredi au samedi de 14h à 19h.
Le vernissage aura lieu samedi 10 et dimanche 11 octobre de 14 à 20h.

Renseignements :
01 48 70 02 02
contact@lumieredesroses.com

lundi 28 septembre 2020

Sauvée

 

Vous savez, je viens d'une famille modeste, en Auvergne. Une fratrie de 4. Mon père, agriculteur, et ma mère, femme au foyer, comme on disait, n'avaient pas le bac. Ce sont des empêchés. Car mon grand-père paternel était instituteur. Au collège, je vous parle d’une époque d’avant le collège unique, mon père, issu d’une famille de 10 enfants, n’avait pas de bons résultats, décrochait. Il a été orienté vers le métier de tourneur-fraiseur à l’âge de 15 ans. Vous savez, dans les familles nombreuses, on ne fait pas de cas des individualités : ça passe ou ça casse... Ma mère présente un profil semblable. En seconde, son père a refusé qu'elle redouble.  Il l’a poussée vers un CAP de vendeuse afin qu’un jour, elle puisse reprendre la boulangerie familiale. Mais elle s'est enfuie, puis a rencontré mon père...
J’ai 11 ans lorsque ma mère décède brutalement. Le chagrin est de courte durée car je suis l’aînée et je dois m'occuper de mon frère et de mes deux sœurs. La vie n’est pas simple, vous pouvez sans mal l'imaginer.
Comment m'en sortir ? J'ai la chance d’être bonne élève et je décide de tout miser sur les études. Mon prof de lettres conseille à mon père de me faire postuler pour les grandes hypokhâgnes. Il hésite, j’insiste et je suis admise au lycée Henri IV. A Paris
! Ce sera un véritable choc culturel pour moi. Je n’ai pas vraiment profité de la vie parisienne, ou de ma prépa, car je n'ai pas un rond contrairement à mes camarades qui la plupart ont de l'argent et, par leur milieu, possèdent tous les codes. Je rate normale sup. J'enchaîne les diplômes : licence, maîtrise, puis le Capès que je réussis du premier coup. Mais je n'ose pas me présenter à l'agrégation. Je ne me sens pas légitime. Mes profs de fac me poussent pourtant, me conseillant de faire un rapport de stage pour la passer. Mais je n'ai aucun revenu, mise à part une bourse et mon père ne peut pas m'aider, mon frère et mes sœurs sont encore à sa charge. Il me faut un poste et je deviens prof. Je me dis que Camus n'a jamais pu passer l'agrégation, tuberculeux et trop fragile, les médecins le lui avaient interdit. Sartre lui, bien né et en bonne santé, avait tous les codes, toutes les ressources morales et physiques pour réussir... Ce n'est que l'année dernière que j'ai passé l'agrégation et que je l’ai réussie. Entre-temps, j’ai rencontré un homme, avec qui j’ai eu deux enfants. Je cherchais, je pense, une certaine normalité et ne voulais pas voir que ce type était un imbécile. Ma fille n’avait pas cinq ans lorsque nous nous sommes séparés. Je me  retrouve seule car le juge m’accorde la garde des enfants.
J’essaie, dans mon métier, dans ma vie, de lutter contre le déterminisme social car je sais combien il est plus difficile de se construire, se réaliser, quand on n'a pas un socle initial qui nous le permet. Du moins, à égalité d'intelligence ou de désir, est-ce bien plus long, bien plus compliqué, pour certaines personnes que pour d'autres. 
Dans un sens, je peux dire que la littérature m’a sauvée.
Évidemment, ce sont nos histoires personnelles qui nous lient à des auteurs. Camus, dont je vous parlais, j'ai l'impression qu'il a écrit toute son œuvre pour moi. Quelqu’un comme Yourcenar aussi... C’est peut-être ça, un chef-d'œuvre, l’impression que son universalité ne parle qu’à vous seul.
Annie Ernaux m’a également beaucoup marquée. La Place, notamment, où elle raconte la distance culturelle, et sociale, qui s'établit avec son père lorsqu'elle se lance dans ses études. Une écriture dite blanche, sans affects qui a la froideur mais aussi l'intensité du constat (un peu comme chez Modiano). Et en lisant La Femme gelée, j’ai beaucoup pensé à ma mère, mais aussi à la vie à laquelle j'ai en partie échappé. L'importance de Virginia Woolf et notamment, bien sûr, de son essai Une chambre à soi. Et René Char… D'autres aussi, mais je ne veux pas vous embêter avec ces listes, somme toute certainement classiques. De plus, je ne parle que de moi. Et vous
, alors?

 

 

 

dimanche 27 septembre 2020

Comment expliquer ça ?

 

Harry Gruyaert


Rétrospectivement, je m’aperçois que ce besoin de boire était, au début, une affaire de mentalité, de nerfs, d’exubérance. Comment expliquer ça ?
Je vais l’essayer. Physiologiquement, du point de vue du palais et de l’estomac, l’alcool ne cessait de m’inspirer du dégoût. Les meilleures liqueurs ne me séduisaient pas plus que je n’avais apprécié la bière à l’âge de cinq ans, ou l’âpre vin à sept ans. Dès que je me trouvais seul, à écrire ou à étudier, je n’y pensais plus. Mais je vieillissais, je devenais prudent, ou sénile, comme on voudra. Les propos que j’entendais en société me plaisaient beaucoup moins qu’autrefois, si bien que c’était une torture pour moi d’écouter les platitudes et les stupidités des femmes, les arrogantes prétentions et les discours pompeux de pygmées à demi cuits. C’est le tribut qu’on doit payer quand on a trop lu ou qu’on est soi-même un imbécile, et il importe peu d’approfondir l’origine de mon mal : l’essentiel, c’est que je souffrais. Pour moi disparaissaient la vie, la gaieté, l’intérêt que je trouvais jadis dans mes relations avec mes semblables.
Je m’étais élevé trop haut parmi les étoiles ou peut-être me réveillais-je d’un sommeil trop profond, le surmenage n’avait pas provoqué chez moi de crises de nerfs. Mon pouls battait normalement. L’excellente condition de mon cœur et de mes poumons continuait à faire l’admiration des docteurs.
Tous les jours j’alignais mes mille mots. J’accomplissais avec une ponctualité rigoureuse et mêlée de joie tous les devoirs que m’imposait la vie. La nuit, je dormais comme un enfant. Mais... Mais à peine en compagnie des autres hommes, j’étais envahi par une sombre mélancolie ; dans le fond, j’avais envie de pleurer. Je ne trouvais plus la force de rire devant les solennelles proclamations d’individus que je tenais pour d’encombrants idiots. Je ne retrouvais pas non plus mon léger persiflage d’antan pour répondre aux babillages superficiels de femmes qui, sous leurs airs de sottise et de douceur, restent aussi primitives que les femelles préhistoriques, aussi naturelles et redoutables dans la poursuite de leur destinée biologique, bien qu’elles aient remplacé leur peau de bêtes par des fourrures plus rares.
Je n’étais pas pessimiste, je le jure. Je m’ennuyais, voilà tout. Trop souvent j’avais assisté au même spectacle, entendu les mêmes chansons et les mêmes plaisanteries. J’avais trop fréquenté le théâtre et j’en connaissais si bien le machinisme que ni les artifices de l’acteur en scène, ni les rires et les chants ne parvenaient à couvrir chez moi le crissement des poulies derrière les décors.
Ça ne vaut pas le coup de pénétrer dans les coulisses ; on risque d’y découvrir un ténor à la voix angélique en train de rosser sa femme. C’est pourtant ce que j’avais osé, et j’en payais les conséquences. J’étais peut-être un imbécile, mais qu’importe ? Le fait est que mes rapports sociaux avec les hommes devenaient de plus en plus pénibles. D’autre part, je dois dire qu’en de rares, très rares occasions, il m’arrivait de rencontrer des âmes d’élite ou des idiots de mon espèce avec qui je pouvais passer des heures magnifiques dans les champs d’étoiles ou dans le paradis des fous (…)

 

Jack London, John Barleycorn,
Le Cabaret de la dernière chance
,
trad. Louis Postif, ed. Libretto

 

 

mardi 22 septembre 2020

D'excellentes pâtes



 

Voici un nouveau grief que j’ai à formuler contre John Barleycorn. C’est de ces excellentes pâtes qu’il s’emparede ces hommes qui ont de l’estomac, de la noblesse, de la chaleur et le meilleur des faiblesses humaines. John Barleycorn éteint leur flamme, détrempe leur agilité, et quand il ne les tue pas ou ne les rend pas fous tout de suite, il en fait des êtres lourds et grossiers, en tordant et déformant leur bonté originelle et la finesse de leur nature.
Oh 
!
je parle maintenant d’après l’expérience acquise par la suiteque le Ciel me garde de la plupart des hommes ordinaires, de ceux qu’on ne peut ranger dans la série des bons garçons, ceux dont le cœur et la tête restent froids, qui ne fument, ne boivent ni ne jurent; ils sont bons à tout sauf à montrer du courage, du ressentiment, du mordant, parce que leurs fibres débiles n’ont jamais ressenti cet aiguillon de la vie qui vous fait sortir de vous-même et vous pousse aux actes de folie et d’audace.
Ceux-là, on ne les rencontre pas dans les bars,
on ne les voit pas se rallier à des causes perdues, ni s’enflammer sur les chemins de l’aventure, ni aimer éperdument comme les amants élus de Dieu. Ils sont trop occupés à se tenir les pieds au sec, à ménager la régularité de leur pouls et à affubler de succès mondains leur esprit médiocre.

 

Jack London, John Barleycorn,
Le Cabaret de la dernière chance
,
trad. Louis Postif, ed. Libretto