vendredi 15 juin 2018

L'Espagne à Passy

Parce qu'il n'y a pas que le foot
ou la littérature dans la vie,
la onzième édition de Différent !,
dit L’autre cinéma espagnol
se tiendra du 20 au 26 juin au très chic
Cinéma Majestic Passy
18, rue de Passy
75016 Paris

M° Passy/La Muette

Comme toujours, films inédits, invités, flamenco, vino y jamón
et un hommage au grand Juan Diego, en sa présence.
Le programme complet en cliquant ici.



lundi 11 juin 2018

Un mouvement sauvage


Niza inspecta son propre visage tandis que le barbier préparait le savon. Quelque chose dans sa peau, ou dans ce qui palpitait sous sa peau, offrait une nouveauté. Pour la première fois depuis des années,  diriger la branche européenne de Bening Warren ne lui procurait aucun vertige. Ce matin-là, à la première heure du jour, il avait renoncé à son poste et signé un départ à l'amiable. La décompression qui se lisait sur son visage lui semblait étrange. Il était à la fois heureux et vide. La sensation de repartir à zéro n'était pas désagréable. Il avait toujours aimé les déménagements. Ils affolaient sa femme. La perspective de faire des cartons l'angoissait. Et si l'on oubliait quelque chose d'important ? En revanche, pour lui, un déménagement était tout le contraire de la fin du monde : c'en était le commencement. C'était un bouleversement, une chose presque incroyable, mais en bien. Changer de ville, ou, comme il était sur le point de le faire, de pays, équivalait à une renaissance. Toute nouvelle installation démontrait que l'essence de la vie résidait dans le mouvement.
Il eut le sentiment d'être un jouet pour adulte, de verre, dans les mains de d'Ambrosio. Il n'en avait jamais vu d'aussi grandes et, cependant, elles se montraient délicates et précises. A mesure que le rasoir filait sur sa peau il se sentit ramollir. Il ferma les yeux. Et pensa à son retour à Madrid. Dans quelques heures, tout allait se précipiter : la prise de pouvoir, la formation de son équipe, les nominations, la planification, l'agenda des réformes, le changement de modèle économique prôné par Alvarellos : « Si tu acceptes le portefeuille,  tu devras mettre en œuvre les grandes privatisations qui seront le moteur de cette législature et de la suivante », lui avait-il déclaré.
Dans l'esprit d'Alvarellos, enflait l'idée de mettre dans les mains du privé l'ancien service public le plus vite possible et d'en faire ainsi un service privé étatique analogue. Il était urgent de placer à la tête des entreprises encore publiques des personnes de confiance pour en piloter la privatisation et qui resteraient en place une fois celle-ci conclue. 
Il n'avait jamais voulu penser qu'un jour il participerait à un gouvernement. Mais, une fois qu'il eût parcouru les somptueux couloirs du Club Orlan et répondu au téléphone, que le cabinet lui passât Alvarellos qui lui demanda si devenir minsistre de l'Economie pouvait lui faire plaisir, il comprit qu'effectivement, il désirait franchir ce cap. Il n'est pas rare de découvrir soudain que certaines choses que nous pensons avoir invariablement ignorées ont toujours été présentes en nous. 

Juan Tallón, Salvaje Oeste,
éd. Espasa, 2018, trad. maison

mardi 5 juin 2018

Fabriquer une bombe

Mikel Ponce

Iñaki Uriarte m'avait convié à dîner à vingt-et-une heure au restaurant Monterrey de Bilbao. Enfin, nous allions faire connaissance. Il faisait chaud et doux à la fois. Dans ce genre de circonstance, je sors toujours avec une veste, mais à la main, histoire de tenir quelque chose. Je me demandais si j'allais rencontrer l'homme dont la biographie inscrite sur le rabat de ses Journaux se résume à : « Iñaki Uriarte est né à New York (1946), est originaire de Saint-Sébastien et réside à Bilbao » ou un autre. Je préférais qu'il s'agisse d'un autre, comme celui qui dans un des textes de ses Journaux se présente ainsi : « Il m'est arrivé de fabriquer une bombe. De dealer de la drogue. Une femme m'a quitté, j'en ai quitté une autre. Une fois, ma maison a brûlé, j'ai été cambriolé, j'ai subi une inondation et une sécheresse, j'ai eu un accident de voiture, j'ai été l'ami d'un homme mort assassiné et enterré par ses assassins dans son propre jardin. J'ai connu un homme qui en avait tué un autre, et aussi quelqu'un qui a fini par se pendre  ».
Uriarte m'attendait en terrasse en compagnie de son ami Miguel González San Martín, écrivain et chroniqueur au journal El Correo, avec qui il dîne une fois par semaine. La vitesse des voitures qui circulaient sur Gran Vía les ébouriffait. Iñaki avait entre les doigts une cigarette entièrement blanche, comme le cercueil d'un enfant. Quelle chevelure, ai-je pensé, et quelle douceur dans le moindre de ses gestes. Parfois, la vie était essentiellement esthétique et le reste importait peu. Une fois les présentations faites, j'ai demandé si le Monterrey avait été choisi parce que c'était le lieu où l'on sentait le mieux le pouls de la ville. Ils m'ont regardé avec étonnement, et j'ai expliqué que, selon un ami sculpteur, pour appréhender une ville comme Ourense, il faut visiter la boutique de jardinage Ojeda ainsi que la quincaillerie Americana. Nul besoin d'aller voir As Burgas (eaux bouillantes), la rue de la Promenade ou la cathédrale. En revanche, lorsque l'on se rend dans ces magasins et que l'on observe le comportement des clients et celui des employés, on découvre les vulgaires secrets de la ville.
J'aurais pu passer des heures à admirer l'élégance avec laquelle Uriarte tutoyait les journées. Rien ne peut lui ôter le plaisir de vivre et de ne faire que ce dont il a envie, ce qui consiste le plus souvent à ne rien faire. Récemment, il a ainsi renoncé à sa nationalité américaine. « A cause de Trump, bien sûr », allais-je dire lorsqu'il précisa qu'être à la fois Espagnol et Américain vous confrontait à un nombre de guichets deux fois supérieur à celui d'un Espagnol tout court. « La goutte d'eau, ce fut la banque qui m'a fait des histoires lorsque j'ai voulu ouvrir un compte ».
Malgré la tranquilité dont il fait preuve dans sa relation au monde, j'avais l'impression qu'il était sur ses gardes, craignant que ne survînt la bêtise et qu'il fallût prendre la fuite. Je sais, par ses Journaux, qu'il ne supporte pas la grandiloquence. Il aime être attentif à la nature, tout en se gardant de trop intervenir en sa faveur. Il abjure le sale boulot. Il n'écrit plus, me confessa-t-il. Juste quelques notules d'information qu'il publie dans El Correo et qu'il ne signe pas. En réalité, il n'a jamais écrit que pour lui. Quelque part, il affirme qu'un Journal est essentiellement un monologue, et qu'il « est hors de question de faire des simagrées théoriques pour m'adresser à moi-même ».  A une époque, des amis ont beaucoup insisté et il a fini par publier ses textes aux éditions Pepitas de calabaza. Il en a écarté une partie, pour le moment inédite, mais qu'il pourrait repêcher si un jour les Journaux sont réunis en un seul voulume. 
Vers la fin du repas, nous avons évoqué Philip Roth, dont nous avions la veille appris la disparition. Uriarte l'avait lu et éprouvait pour lui une véritable admiration. Le Prix Nobel est venu sur le tapis, et c'est ainsi qu'a surgi une anecdote en relation avec les textes écartés des Journaux. Parmi les écrits constituant le premier tome (1999- 2003), il avait supprimé une note qui, si elle avait été publiée, dit-il amusé, aurait fait de lui un visionnaire. Un « accès de folie prophétique » lui avait fait écrire que le Nobel ne serait jamais attribué à Roth, mais qu'un jour, il reviendrait certainement à Alice Munro. Tous deux étaient de grands écrivains, mais par ailleurs, Roth était « un imbécile » et Munro « une femme délicieuse ». Une confession avancée avec presque une pointe de honte pour avoir traité Roth d'imbécile dans un texte secret. Puis, il a continué à fumer. Il a fumé toute la soirée. « C'est bon pour ma santé », dit-il.

Juan Tallón, Una noche con Iñaki Uriarte,
chronique Restez bourrés,
El Progreso
, 5 juin 2018, trad. maison

samedi 2 juin 2018

La moitié des femmes



Gina Berriault est morte en 1999 d'une « courte maladie », selon sa famille. Elle avait 73 ans. Elle était plongée dans un livre intitulé The Great Petrowski lorsque fut diagnostiqué le stade terminal de sa maladie. Elle eut le temps d'achever sa rédaction, mais pas de le voir publié. « Je lui ai apporté les épreuves à l'hôpital, histoire de lui remonter le moral », racontait son éditeur, Guy Biederman. Elle avait passé toute sa vie en Californie. Née Arline Shandling à Long Beach, ses parents étaient issus d'une famille juive originaire de Lituanie et de Lettonie. Sa mère est tombée aveugle lorsque Gina était encore adolescente. Dans un texte publié par The Confidence Woman, elle se souvenait d'elle, assise à côté de son petit transistor et écoutant ses feuilletons, agitant la main devant ses yeux lorsqu'elle essayait de donner une forme aux ombres. « J'avais 14 ans lorsque l'obscurité s'est refermée sur elle et que je me suis mise à écrire ». Son père éditait des revues professionnelles et possédait une de ces anciennes machines à écrire toute en hauteur. « C'est sur cette machine que j'ai commencé lorsque j'étais au collège », affirma-t-elle dans The Literary Review.
Berriault a signé quatre romans et un nombre incalculable de nouvelles. En 1996, elle en réunissait 35 dans un volume intitulé Women in Their Beds, aujourd'hui traduit en espagnol par Olivia de Miguel Crespo pour les éditions Jus. Elle a écrit durant 40 ans, suscitant à peine l'attention de la critique. En revanche, elle fut admise au club très select d'auteurs qualifiés d'écrivains pour écrivains. Il est bien difficile de se débarrasser des étiquettes. On a dit de sa prose qu'elle était « musicale et mesurée et qu'elle ajoutait un vernis sophistiqué aux vérités qu'elle débusquait ». Le critique Lynell George affirmait que son écriture était « imprégnée d'une résonnance inquiétante. Comme un secret accidentellement révélé ».
En 1997, Women in Their Beds fut couronné de nombreuses récompenses dont le National Book Award et le Pen Faulkner. L'un des jurés de ce dernier prix affirma que dès la première phrase « nous comprenons que nous sommes sur le point de vivre ce que seule la grande littérature peut produire, la découverte, comme disait Virginia Woolf, des réalités secrètes ». Dans son article pour la New York Times Book Review, Tobin Harschaw notait qu'il fallait faire un grand effort « pour trouver parmi ces nouvelles une seule phrase n'atteignant pas la perfection d'une perle »
Le récit qui donne le titre au recueil, se déroule dans le San Francisco des années 1960, et nous conte l'expérience de trois amis, acteurs et dramaturges, Angela, Dan et Lew,  employés temporairement dans un hôpital en tant que travailleurs sociaux, « faisant de leur esprit un purificateur d'air dans cette imposante suite de bâtiments de briques rouges et de béton sale ». Dan possède un master en sciences politiques et Lew, une licence en arts de la scène, tandis qu'Angela, une comédienne de seconde zone, cantonnée aux petits rôles, et héroïne de cette nouvelle, n'a aucun diplôme. « Fais comme si tu en avais : offre-toi un master de sociologie et une licence en psycho. Imagine que tu dis la vérité comme lorsque tu es sur scène », lui suggèrent ses camarades.
Le travail d'Angela consiste à parcourir l'aile du bâtiment réservée aux femmes, afin d'indiquer à celles dont le nom apparaît sur sa liste le lieu où elles doivent se rendre, un autre hôpital, un centre  de rééducation, un foyer ou si elles doivent finalement regagner leur lit, chez elles, qu'elles en aient envie ou pas. C'est en méditant sur ces destins qu'Angela met en place des liens imaginaires entre les vies des patientes, au point d'en arriver à la théorie que les femmes sont inséparables de leurs lits. « De par le monde, en ce moment-même, la moitié des femmes sont dans un lit, le leur ou celui d'un autre, qu'il fasse jour ou nuit, qu'elles le désirent ou pas », affirme-t-elle. L'ensemble du livre fait l'éloge de cette idée, toutes les nouvelles nous montrant, à un certain moment de leur existence, les personnages, majoritairement des femmes, dans leur lit. 

Juan Tallon, Mujeres en la cama,
chronique Restez bourrés,
parue dans El Progreso, 29 mai 2018,
trad. maison

jeudi 31 mai 2018

Oui mais où ?

Matthew Genitempo

Se retirer. Où ? Et qui le pourrait ? D'un continent on s'évade. De l'espèce, non.

Henri Michaux, Coups d'arrêt, Editions Unes

vendredi 25 mai 2018

Dans la peine


anonyme

Pour toucher, pour voler un peu de vérité humaine, il faut approcher la rue. L'homme se fait par l'homme. Il faut plonger avec les hommes de la peine, dans la peine, dans la boue fétide de leur condition pour émerger ensuite bien vivant, bien lourd de détresse, de dégoût, de misère et de joie. Avec les hommes de la peine, il faut vivre dans le coude à coude. Mélanger aux leurs sa sueur, les suivre dans leurs manifestations grandioses et bêtes. Parler leur langue. Toucher leurs plaies des cinq doigts, boire à leurs verres, pleurer leurs larmes, faire gémir leurs femmes, partager leurs pauvres espoirs et leurs petits bonheurs.
Louis Calaferte, Requiem des innocents, Julliard, 1952

jeudi 24 mai 2018

A quoi ça sert…

L’isolement est épouvantable. L’écrivain est un fou qui a droit à sa folie : il peut tourner et retourner ses obsessions en dehors du monde normal, dix heures par jour. A la longue, on finit par ne plus supporter le son de sa propre voix, la répétition. Surtout, l’écrivain n’a pas d’autre cause que lui-même. Je me demande à quoi sert tout ça…

Depuis hier, et pour une semaine, on peut (re)voir sur le site d'Arte l'entretien réalisé en 2010 par William Karel et Livia Manera, Philip Roth, sans complexe – en tous cas, une partie car il y aurait une centaine d'heures de rushes, à quand l'intégrale ?




mercredi 23 mai 2018

Mémo


Nus, gauches, simples et vulgaires, 
ils n'ont parfois rien pour plaire
vaniteux, obscènes, ou tout petits,
ils m'obsèdent pourtant surtout la nuit,
comme j'observe sur la terrasse
la fille d'en face qui devant moi se prélasse
malappris, malséants, malotrus,
traîtres, glissants ou mal foutus,
grandiloquents, frimeurs, flous, 
froussards, frelatés, fous,
refoulant dans ma grande bouche
comme après une bonne cuite
lorsque je prends devant le métro
le petit matin pour le soir
et les trottoirs pour mes dégueuloirs
consolateurs, sans futur et imparfaits 
je leur tends à tous la main
pour les faire miens.


Charles Brun, Poésie urbaine

vendredi 18 mai 2018

Cela fait peur

Brassaï via Semiotic apocalypse


La vie, aussi vite que tu l'utilises, s'écoule, s'en va, longue seulement à qui sait errer, paresser. A la veille de sa mort, l'homme d'action et de travail s'aperçoit – trop tard – de la naturelle longueur de la vie, de celle qu'il lui eût été possible de connaître lui aussi, si seulement il avait su de continuelles interventions s'abstenir.

Ce que tu as gâché, que tu as laissé se gâcher et qui te gêne et te préoccupe, ton échec est pourtant cela même, qui ne dormant pas, est énergie, énergie surtout. Qu'en fais-tu ?

En combien d'autres sociétés, d'autres climats, d'autres époques aurais-tu pareillement été un raté ? Question à te poser.
Cela fait peur, mais peut guérir de beaucoup d'autosatisfaction injustifiée. 

Même si tu as eu la sottise de te montrer, sois tranquille, ils ne te voient pas. 

Cherche à te passer de « leur » appui. Dès l'instant que tu cries au secours, tu perds tes moyens, tes réserves secrètes disparaissent, tu n'existes plus. Tu coules. 

Henri Michaux, Poteaux d'angle, Gallimard

mardi 15 mai 2018

Verdicts

Pierre Belhassen

Ta vie prouve que nous ne sommes pas ce que nous faisons, mais qu'au contraire nous sommes ce que nous n'avons pas fait, parce que le monde, ou la société, nous en a empêchés. Parce que ce que Didier Eribon appelle des verdicts se sont abattus sur nous, gay, trans, femmes, noir, pauvre, et qu'ils nous ont rendu certaines vies, certaines expériences, certains rêves, inaccessibles.
Edouard Louis, Qui a tué mon père, Le Seuil, 2018

dimanche 13 mai 2018

Inutile


Un jour j'ai fait vœu d'inutilité.
Le principe était simple, le projet ambitieux :
Un inutile ne sert à rien.
Or on ne remplace pas ce qui ne sert à rien.
Donc un inutile est irremplaçable.
(…) Le vœu d'inutilité, je m'étais bien assis dessus, dans le convoi des travailleurs de l'aube.
Je n'ai pas tenu mes promesses, mais j'ai tenu, je ne sais pas quoi mais j'ai tenu, têtu, réfractaire et grognon, franc-tireur et faux cul, tire-au-flanc, dégonflé mais bravache, j'ai tenu tête et j'ai tenu la route, et vaillant, défaillant, debout, assis, couché, j'ai tenu le crachoir sans doute, mais je n'ai pas tenu mon vœu. Je n'avais pas l'inaptitude nécessaire, le sommeil assez lourd, pas si sourd j'ai entendu le monde et j'ai courbé l'échine, j'ai fait tourner le monde et marcher la machine, service-service, et j'ai marché dans la combine. C'est vrai qu'on ne sert pas à grand-chose, ni bien longtemps, on s'use vite, mais quand même. C'est vrai aussi qu'à peine produit on doit se reproduire, on rentre dans le moule, on devient un modèle standard, outillé, utilisé, à toutes les sauces, social. Il y a toujours quelque chose à faire, une bricole à marchander, une marchandise à bricoler. On se veut savant, à bonne école et à bon compte, on sait des choses, on est juste technique, on monte en puissance pour tomber en disgrâce, on s'affaisse, on s'efface, on perd pied périmé, rétréci, réformé, formaté, au format de la boîte. Dernier service funèbre. On dégage le plateau. Générations. La mienne n'en finit pas de se dégénérer.
Je m'étais installé à l'automne chez ma mère le temps qu'elle meure à l'hôpital et j'y étais encore après les fêtes. La dernière fois que j'avais vu Maman, elle ne m'avait pas reconnu, je ne l'avais pas reconnue non plus, elle n'avait plus figure humaine. Elle avait perdu la tête, la raison de vivre, et l'appétit, ses dents, ses cheveux et puis elle a perdu la vie, pour ne pas gêner plus longtemps. J'avais moi-même failli tout perdre en mourant d'un cancer, et je n'avais rien gagné en guérissant.
Je n'avais plus de génération propre.
Personne n'avait besoin de moi, le fils d'une maman morte, mais je pouvais encore servir. À toute chose malheur est bon, mais à quoi ?

Hervé Prudon, Les Inutiles, Grasset, 2002

mardi 8 mai 2018

Sans voix



que ferais-je sans ce monde sans visage sans questions
où être ne dure qu'un instant où chaque instant
verse dans le vide dans l'oubli d'avoir été
sans cette onde où à la fin
corps et ombre ensemble s'engloutissent
que ferais-je sans ce silence gouffre des murmures
haletant furieux vers le secours vers l'amour
sans ce ciel qui s'élève
sur la poussière de ses lests

que ferais-je je ferais comme hier comme aujourd'hui
regardant par mon hublot si je ne suis pas seul
à errer et à virer loin de toute vie
dans un espace pantin
sans voix parmi les voix
enfermées avec moi

Samuel Beckett, Poèmes, Minuit

vendredi 4 mai 2018

Mon ombre



Je m’efforcerai d’écrire ce dont je me souviens, ce qui demeure présent à mon esprit de l’enchaînement des circonstances. Peut-être parviendrai-je à tirer une conclusion générale. Non, j’arriverai tout au plus à croire, à me croire moi-même, car pour moi, que les autres croient ou ne croient pas, c’est sans importance. Je n’ai qu'une crainte, mourir demain, avant de m’être connu moi-même. En effet, la pratique de la vie m’a révélé le gouffre abyssal qui me sépare des autres : j’ai compris que je dois, autant que possible, me taire et garder pour moi ce que je pense. Si, maintenant, je me suis décidé à écrire, c’est uniquement pour me faire connaître de mon ombre – mon ombre qui se penche sur le mur, et qui semble dévorer les lignes que je trace. C’est pour elle que je veux tenter cette expérience, pour voir si nous pouvons mieux nous connaître l’un l’autre.
Sadegh Hedayat, La Chouette aveugle,
trad. Roger Lescot, éd. Corti

jeudi 3 mai 2018

Almost

En revoyant récemment un certain nombre de films de John Cassavetes, j'ai de nouveau été frappé par un détail, sur lequel je me suis enfin légèrement penché, non sans quelque vertige, la musique. Les chansons plus exactement. Dans ses films, se côtoient des standards comme I Can't Give You Anything but Love ou une reprise de Kinky Reggae, et des airs originaux, de rien, qui remuent de la tête aux pieds, comme No One Around to Hear it ou le sublime Almost in Love with You, chanté par Jack Sheldon, composé par Bo Harwood pour Meurtre d'un bookmaker chinois et réutilisé dans Love Streams.



Comme tous les collaborateurs de l'artisan Cassavetes, Bo Harwood a essayé plusieurs casquettes : ingénieur du son, compositeur, monteur, acteur… Dans un sujet réalisé récemment pour l'éditeur Criterion, Harwood, stupéfait par le Flower Power, affirme avoir tout appris aux côtés de John avec lequel il travaille jusqu'au dernier film dont celui-ci est entièrement l'auteur, bien que tiré d'une pièce de Ted Allen, Love Streams (1984) – deux ans plus tard, à la demande de Peter Falk, Cassavetes remplace Andrew Bergman sur le tournage Big Trouble, comédie dispensable, mais qui sera officiellement son dernier film.


Peu après la sortie de Love Streams, la regrettée émission Cinéma, Cinémas diffusait cinq minutes du documentaire que le critique du Los Angeles Weekly, Michael Ventura venait de réaliser sur son tournage, I'm Almost Not Crazy. On y revoit avec délectation Cassavetes au travail, ses semi-maîtrisées improvisations,  puis rappeler sa conception de la mise en scène sans filet.


samedi 28 avril 2018

Comme quoi...


Le scénario avait été écrit dix ans auparavant, une affaire de famille, le film entré en production à cette époque, puis abandonné, nouvellement remis à l'ordre du jour une ou deux fois, rejeté, transformé en un autre film, repris après, et puis ce fut la rencontre exceptionnelle avec la débutante interprète, le tournage tout juste pas fauché, arrêté un an, repris avec encore moins d'argent, le long montage, la sortie et le plus grand succès du cinéaste — comme quoi... Quelques jours plus tard, au micro de Claude-Jean Philippe, Maurice Pialat revient, sans aucune complaisance et presque pas d'amertume, sur l'aventure de son film A nos amours. C'était en 1983. Et cette nuit sur France culture. On peut, comme d'habitude, le podecaster sur le site de la radio ou l'écouter ici.






lundi 23 avril 2018

Prospection de futilités



Quand, à la devanture des librairies, nous ne verrons plus aucun roman, un pas aura été fait – peut-être en avant, peut-être en arrière… Du moins toute une civilisation fondée sur la prospection de futilités succombera. Utopie ? divagation ? ou barbarie ? Je ne sais. Mais je ne puis m'empêcher de penser au dernier romancier (…)
Ne soyons pas inutilement amers : certaines faillites sont parfois fécondes. Ainsi celle du roman. Saluons-la donc, allons même la célébrer : notre solitude s'en trouvera renforcée, affermie. Coupés d'un débouché, acculés enfin à nous-mêmes, nous pourrons mieux nous interroger sur nos fonctions et nos limites, sur l'utilité d'avoir une vie, de devenir un personnage ou d'en créer un. Le roman ? Veto opposé à l'éclatement de nos apparences, point le plus éloigné de nos origines, artifice pour escamoter nos vrais problèmes, écran qui s'interpose entre nos réalités primordiales et nos fictions psychologiques. Nous n'admirerons jamais assez tous ceux qui, lui imposant des techniques qui le nient, une atmosphère qui l'infirme, des exigences qui le dépassent, concourent à sa ruine, et à celle de notre temps dont il est à la fois la figure, la quintessence, la grimace…

Cioran, Au-delà du roman, in La Tentation d'exister (1956)

samedi 21 avril 2018

Dernières nouvelles du meilleur des mondes

Ce matin, en prenant mon café et avant de filer au travail, encore sonné par les textes de Prudon lus en pagaille hier soir par Bonnaffé et sa bande — vous avez perdu quelque chose ! —, je survolais ici et là, mais c'est pareil, les nouvelles, neuves et anciennes, divertissantes et louches, paupières encore collées, sans trop y croire. Entre mensonges, manipulation, paranoïa et bêtise généralisées, fake et check news, tout semblait merveilleusement important et harmonieux dans le meilleur des mondes, de la Corée du Nord qui se montre enfin raisonnable, à l'évacuation sans histoire de Tolbiac, en passant par la nouvelle compagne de Valls et le jeune chêne que Macron s'apprête à offrir à Trump.
***
Manuel Valls, donc. L'homme qui rebondit. L'ancien maire d'Evry, sollicité paraît-il par Ciudadanos, parti centriste 2.0, serait actuellement en train d'étudier sérieusement la possibilité d'aller redresser l'Espagne en se présentant à la mairie de Barcelone, avec, bien entendu, derrière la tête (plate) l'idée (tout aussi plate) de faire la nique aux indépendantistes catalans. Ces gens-là, ça ose tout. Malin comme un vieux singe du cirque médiatico-politique, Manuel sait qu'il lui faut régulièrement se dénuder sous les sunlights. En début de semaine, le Catalan opportuniste annonçait en exclusivité à Paris-Match, qui n'a plus de Johnny à se mettre sur la couv', sa séparation d'avec Anne Gravoin, dont j'ignorais jusqu'ici l'existence, violoniste de son état, lis-je. Puis, quelques heures plus tard, le parfait petit Manuel révélait à un autre support publicitaire, VSD, que j'ignorais être encore en vie, son idylle avec Olivia Grégoire, inconnue à mon bataillon de professionnels de la profession, passée par la pub, les missions ministérielles, et aujourd'hui députée macronienne, porte-parole du groupe LREM et membre de la Commission des finances, et surtout, une dizaine d'années plus jeune que la musicienne, sacré Manu. Ici ou à Barcelone, l'inénarrable hurluberlu devrait bien s'entendre avec celle qui, nous dit-on, se définit elle-même comme un « Jack Russel et un bulldozer »...

***
Sécurité toujours, avec l'arrivée en trombe des voitures-radars privées. Embarqués à bord de plusieurs centaines de véhicules banalisés, les radars flasheront désormais à tout-va sur les autoroutes et départementales, normandes dans un premier temps puis sur l'ensemble du bitume hexagonal. Le respect de la loi et du code de la route a donc été confié à une société privée filiale de Challancin, groupe sympathique et familial, spécialisé dans la sécurité et la propreté. D'autres boîtes devraient rapidement lui emboîter le pas pour se partager le gâteau national des excès de vitesse. Demain, comme on le sait, le privé se substituera entièrement à l'Etat qui, pour le moment, s'emploie à déchiqueter sans répit ce que l'on nommait encore hier le tissu social. C'était ça ou l'extrême-droite, nous n'avions pas le choix, souvenez-vous...
***
Sécurité encore avec le démantèlement de la « Commune de Tolbiac ». Une opération rondement menée à l'aube par les forces de l'ordre musclées comme les aime Gérard Collomb, navigateur-en-chef et en eaux troubles. Une évacuation sans heurts donc. Mis à part, peut-être, un étudiant dans le coma après une chute provoquée par un policier, comme l'affirme le site Reporterre. Nouvelle que le service high-tech de Libé, « Checknews », s'est empressé de flouter, se contentant de mentionner le manque de preuves, et s'alignant sur le communiqué de la préfecture, le petit doigt sur la couture du pantalon d'uniforme policier : tout s'est déroulé dans le calme et sans incident, comme à Notre-Dame-des-Landes...
Plus le flux de l'info est contrôlé, plus on en sait moins. La majorité des médias concentrés a préféré se focaliser sur la dégradation des lieux par ces enfoirés de jeunes gauchistes et la facture dont l'ensemble des Français devront s'acquitter. Pas le souvenir de tels calculs après les frappes chirurgicales de notre pays en Syrie. En cherchant un peu, ailleurs sur la toile, un même chiffre revient pourtant : 16,3 millions serait le montant de l'opération française, sous les ordres de l'ami Trump et au nez et à la barbe des Nations-Unies. Démonstration de force qui semble avoir impressioné le joufflu dictateur nord-coréen qui affirme suspendre son programme nucléaire et se dit prêt à rencontrer son homologue amerloque.
 ***
Dictature toujours avec ce magnifique cadeau de la France aux Etats-Unis. Dans le cadre de ce que l'Elysée qualifie de « Rencontre entre amis », Emmanuel Ier se rendra la semaine prochaine aux States avec maman et, dans le sac à main Vuitton de celle-ci, un jeune plant de chêne « symbolisant, dixit toujours l'Elysée, la force de la soumission des relations » entre la France et le pays de Mickey Donald. Cette bouture d'un chêne du Nord de la France sera, espère-t-on, plantée sur la pelouse de la Maison-Blanche. Au nom certainement des valeurs démocratiques que partagent ces pays amis.
***
En voilà un qui, selon Le Figaro, a tourné la page, loin de la politique. Son nom, Françis Fillon. L'article est illustré par un portrait de l'ancien Premier ministre, et malheureux candidat aux dernières présidentielles, en costume (offert ?) de coureur automobile, posant sur un bolide aussi lumineux que son sourire de seigneur certain de piloter au-dessus des lois et d'échapper à une justice trop lente et laxiste avec les hommes de son extraction. Je n'ai pas lu le papier, réservé aux abonnés, et ne saurais jamais si Penélope lui sert de copilote ou si ses piges accaparent tout son temps précieux...


 ***
Ce soir, à Montreuil, dans le cadre d'un hommage personnel et égoïste à Hervé Prudon, et en attendant la publication de poèmes inédits annoncée pour octobre ou le printemps prochain, j'ouvrirai une petite bouteille de vin naturel, histoire de ne pas trop brûler l'oesophage, et boirai en pensant sans modération à ce fabuleux amoureux de cette chienne de langue qui écrivait, peu avant de quitter notre planète chérie, sur l'un de ses nombreux cahiers noircis de verres sombres...
boire me fait prendre l’air
prendre le large prendre le temps : poser mon congé
et si je finis la bouteille
c’est par amour du vide
et parce que j’aime le goût de boire


vendredi 20 avril 2018

Le vendredi, c'est poésie


Je vous rappelle pour la dernière fois,
après ce sera trop tard,
l'hommage à Hervé Prudon
c'est ce soir

Olivier Roller
 
A 20H00
 Maison de la Poésie
Passage Molère
157, rue Saint-Martin
75003 Paris
01 44 54 53 00


La connerie, c’est comme partout, celui qui connaît pas, il a vite fait de se perdre et de s’enfoncer.

jeudi 19 avril 2018

Seul



bois seul
bouffe brûle fornique crève seul comme devant
les absents sont morts les présents puent
sors tes yeux détourne-les sur les roseaux
se taquinent-ils ou les aïs
pas la peine il y a le vent
et l'état de veille

Samuel Beckett, Poèmes, suivi de mirlitonnades, Minuit

samedi 14 avril 2018

C'est quoi, la poésie ?

 
David Dare Parker via flash of god


Je fuis généralement les colliers de coquillages, les dessins d'enfants, les cadeaux pour la fête des pères, toutes ces niaiseries qui sortent de mains dites innocentes, guidées par des enseignants peu scrupuleux et qu'il nous faut trouver merveilleuses. Hier, à la médiathèque, certainement concoctée à l'occasion du dernier Printemps des poètes, une affichette perdue entre deux affreuses peintures m'a donné envie d'aller faire la cuisine avec ma mère...

La poésie
- C'est quelque chose qui fait du bien, c'est la joie (Joachim)
- C'est comme dormir (Maëllis)
- C'est bien comme danser. C'est le bonheur (Nesrine)
- Des fois, c'est la tristesse. C'est comme une fontaine (Nina)
- C'est une écriture, c'est une musique. C'est des massages (Anis)
- C'est sortir au soleil (Sarah)
- C'est quand on va dehors et qu'on fait une bataille de boules de neige (Antonin)
- C'est le soleil (Maélia)
- C'est la mer (Lana)
- C'est des bisous (Lucas)
- C'est comme faire à manger avec sa maman (David)