mardi 25 février 2020

Fermer les yeux


j'écris contre le silence 
dans lequel je suis né 
et où l'on m'a confiné
contre la paresse et l'ennui
j'écris contre la fuite et la défaite
le mur de la solitude
l'attirance des ténèbres
contre l'appel des sirènes
j'écris contre le séduisant cynisme 
les faciles emportements 
contre ces illusions de phrases 
pleines de mots 
contre la permanente confusion
de la pensée
j'écris j'écris pour m'y obliger
pour essayer 
même mal
pour ne pas en avoir l'air
pour la liberté d'arrêter
j'écris pour ne plus lire un temps
les autres
pour ne pas distribuer
des coups à tout-va
lécher la folie
pour n'être interrompu
interdit
fatigué que par un seul
j'écris pour conjurer l'essort
échapper à la médiocrité de nos vies
à la vérité
pour abuser la galerie
t'entendre m'attendre
fermer les yeux
tourner le dos au vertige
et reculer d'un pas
j'écris pour tout reprendre de a à z
biffer les fautes
caviarder les formules
sabrer les élans
m'effacer
j'écris pour ne plus avoir à le faire

Charles Brun, Désinscriptions encore en cours

lundi 24 février 2020

Pour survivre



Le maçon somnambule

Moi maçon somnambule
Sur mon échafaudage vacillant
Nuit et jour sans répit
Je manie les paroles
Comme des pierres pleines
Pour élever mon fantôme de maison
Sans toit sans raison
Jusqu'à l'oubli supérieur



Le retourné

Encore hier
J'étais fort 
Aussi fort que vous

J'escaladais vos nuages
Aux rampes d'escalier
Je débouchais dans vos villes
Aux crampes écarlates

D'échec en échec
Ma route était sûre

Aujourd'hui 
Je me laisse envahir
Par les morts

De puissants chars des morts
Ont déferlé sur mes chemins
Dévasté mes terrains
Renversé mes remparts
Labouré mes limites
Ravagé mes lumières

Encore hier
J'étais rose
Aussi rose que vous

Me voici noir
Comme une terre
Retournée


Pour survivre

Dans ce monde clos de morts
Où l'espoir enterre l'espoir

Il me reste le Refus
Pour survivre



Paul Valet, La parole qui me porte et autres poèmes,
Poésie/Gallimard, 2020

jeudi 20 février 2020

Parlons chagrin

Harry Gruyaert

c’est la première fois
qu’un président de la république dit clairement
la chatte se frotte 
contre mon bras
l'exécutif se félicite d’aller plus loin
une caresse 
je retrouve mes 12 ans
la question du jour 
tandis que volent
les poils dans le café
décret publié ce matin
elle ronronne un temps
haro sur le milliardaire
prend la fuite
les manifestants seront-ils au rendez-vous
notre reportage dans un instant
j'écoute ta brûlure dans mon dos
la seule qui ait conservé son péristyle
essuie la vaisselle de la veille
le député s’inquiète lui pour l’emploi dans la région
et rêve d'une rumba 
faisant trembler la rose d'Hiroshima
dans les barres d’immeubles
c’est là où il faut mettre des gens
encore une nuit sans sommeil
une journée encore
sans ton corps
retour sur cette double-mise en examen
de la soupe industrielle en boîte crânienne
ils ont tous deux été laissés libres
mais avec interdiction de se rencontrer
je prierai pour ne pas piquer du nez
sur la route 
le socialisme cool
c'est ce qui vient des réseaux sociaux
à peine le temps
de tout vider
l’amour n’était pas un tabou dans l’antiquité
prendre une douche 
75 millions en moins
il fait presque jour
nous allons progressivement sortir de ce dispositif
je plonge la tête sous le drap
un mot du temps
et dépose un long baiser dans la chaleur humide du creux de ton épaule gauche
comptez de 10 à 18 partout ailleurs
place au chagrin
prochain bulletin dans une heure

Charles Brun, Désinscriptions définitives

mardi 18 février 2020

Dans la gueule !

La Cinémathèque française
propose une
Rencontre avec Pierre Senges
samedi 14 mars 2020, 18h30
Salle Jean Epstein

Une séance spécialement conçue autour du livre hilarant de Pierre Senges, Projectiles au sens propre (éd. Verticales, 2020).
La discussion, animée par Gabriela Trujillo, sera précédée de la projection des courts métrages burlesques suivants :
Charlot au music-hall, Charles Chaplin (1915)

Pie Alley, Anonyme (1928)

Once Over, Leslie Goodwins (1927)

sans oublier La Bataille du siècle, Clyde Bruckman, Hal Roach (1927)


La Cinémathèque française
51 Rue de Bercy
75012 Paris
M° Bercy, Lignes 14 et 6


samedi 15 février 2020

Pas d'inquiétude


Humeur
Une profonde fatigue physique et morale est installée en vous depuis longtemps. Ne perdez pas de temps à la combattre, en arrêtant l'alcool ou en consultant par exemple. Il n’y a plus rien à faire. Surtout dans ce pays.


Santé
Vous risquez de retomber dans un problème chronique d'allergie ou autre, sans en connaître les raisons. Encore moins la durée. Et les hôpitaux sont débordés et manquent de personnel. N'espérez pas finir sous de bons hospices.


Travail
Vous avez toujours manqué d'ambition. Votre travail vous ennuie et, malgré vos qualités, vous avez beau chercher, traverser la rue, vous n’en trouvez pas d’autre. Ne vous inquiétez pas, à votre âge et avec votre parcours chaotique, rien de plus normal.

Finances
En raison de votre emploi non-qualifié et au salaire corrélatif, votre compte en banque est en déséquilibre constant. Vous avez beau ramer pour redresser la barre, il est trop tard. Vous ferez partie jusqu'au bout de ces gens qui ne sont rien.

Amour
Avec la Lune en Scorpion, votre sensibilité est malmenée. Vos sentiments sont excessifs, vous avez du mal à vous contrôler. De plus, vous passez votre temps à penser à cette femme pour qui vous n’êtes plus rien. L'amour est une illusion et Dieu est mort. Vivez dans le présent. Notre conseil : abonnez-vous à Netflix plutôt qu’à Tinder ou Meetic.

Charles Brun, Désinscriptions en cours

mercredi 12 février 2020

Une odeur infecte


Je fais une rapide recherche au lever du lit. 1981, année de sa parution en espagnol. 1982, Prix Nobel. Je ne trouve pas la date de publication de sa traduction française. Le nom de García Márquez ne figure plus sur la liste des auteurs de la maison Grasset-Hachette-Lagardère. Il n'est plus qu'un sujet, celui d'une biographie d'un certain Gérald Martin. Un livre est mis en avant sur le site de Grasset, Le Consentement
Peu importe.
Je n'ai jamais été un littéraire. Et encore moins, mon père. Jusqu'alors, je ne l'avais vu lire que Le Parisien ou France-Soir. Rarement L'Equipe. En 1981, François Miterrand est élu président le jour de son anniversaire. Est-ce l'année où, pour ses 53 ans, ma sœur et moi lui offrons Crónica de una muerte anunciada ? L'avons-nous acheté un an plus tard, après la distinction internationale, pourtant décernée en décembre ? Une chose semble aujourd'hui certaine, nous n'avons probablement jamais, à cette époque, entendu parler du realismo mágico. Pourtant. Pourtant, ma sœur, mon aînée, lisait. Tout ce qui lui passait sous la main, ou presque. Dans ces années, ma mère avait rapporté à la maison, totalement dépourvue de livres si l'on excepte les ouvrages scolaires, les prix de fin d'année et un dictionnaire, une partie de la bibliothèque dont un de ses employeurs se débarrassait. Je doute que le Colombien figurât parmi les nouveaux venus. 1982, c'est l'année du bac, puis de la fac. Ma mémoire joue les abonnées absentes. Je ne sais plus si je fais connaissance d'Ignacio dès ma première année à Jussieu. Mais je me souviens que García Márquez était l'un de ses auteurs fétiches, qu'il le citait régulièrement. Communisme tropical et cinéma. L'Amérique du sud commence à m'intéresser. Mais par le tango. Et son football, seule culture héritée alors de mon père — les bars viendront plus tard.
Je ne sais plus si je vole déjà des livres. Ce cadeau d'anniversaire, que je revois mon père lire au lit, nous le payons ma soeur et moi en vidant notre tirelire sur le compoir de la librairie espagnole de la rue de Seine, depuis disparue — la librairie, pas la rue... Enfin, faut voir. C'est aussi me semble-t-il le premier livre que je lis en espagnol. En fouillant les rayons littérature étrangère de la Fnac, terrain privilégié de mes prises de guerre — au nom d'une semi-morale libertaire, je m'interdisais d'agir dans les boutiques indépendantes — je dégotais, aux côtés de titres de Fante, Bove, Ramuz, Beckett, Topor ou Cioran, dérobés sur d'autres étagères, quelques textes supplémentaires du pote à Fidel en V.O.
Je ne sais pourquoi cette image unique de mon père lisant au lit avant sa sieste du dimanche m'est revenue ce matin. J'ai voulu l'écrire, mais un mot a chassé l'autre, pris à son tour pour un autre, père pour amour, page pour héritage, ratures pour littérature et ainsi de suite jusqu'à la chute sans fin dans les ténèbres. J'ai laissé le texte pour plus tard et pris la route du boulot. Sur le scooter, comme bien souvent, la suite du texte, de nouvelles ratures, la résurgence décousue d'autres lectures m'aidaient à combattre le froid et l'ennui. Je repensais aux mots de la chérie au réveil, Tu devrais soumettre à Jean-Paul Dubois une suite ou une variante à Vous plaisantez, monsieur Tanner qui conterait notre quête désespérée d'un toit, avec cette ribambelle de personnages plus invraissemblables les uns que les autres, leur odeur infecte... La découverte de Dubois, justement, me demandais-je en route, ce fut quand ? A peine plus tard. J'ai encore en tête une chronique littéraire sur le Canal historique tenue par un certain Alexandre Jardin qui vantait les mérites de Tous les matins, je me lève. Avait-elle suffi à me convaincre de lire un auteur français contemporain ? Ou bien, plus certainement, l'aphorisme tiré d'Ecartèlement que le Toulousain avait mis en exergue de son premier roman ? Quelle musique le Roumain de la rue de l'Odéon avait-il offert à la lucidité et au courage de se lever ? J'essayais en vain d'en retrouver les notes en dévalant la côte de la Boissière lorsque je me surpris à ignorer grossièrement un bras en uniforme bleu marine me faisant signe sur le rond-point parfumé dès le matin à la friture industrielle des fast-food en drive in. De peur de perdre un oeil, je me ressaisis, ralentis, obéis à l'injonction de couper le moteur et affichait subtilement mon indéfectible anarchisme de pacotille dans le refus de répondre au bonjour de ces trois pauvres énergumènes. Je recherchais toujours l'aphorisme exact, plié intérieurement de rire, et fouillais désespérément le bazar de mon portefeuille avant de tendre à l'un ma carte d'identité, à l'autre la grise et enfin la verte. Pas moyen de retrouver les mots de Cioran cités par Dubois. Peut-être l'un d'entre eux les connaissait-il par coeur ? L'idée de leur poser tranquillement la question fut rapidement écartelée. Le débat qu'elle pouvait susciter m'aurait fait perdre temps, voire emploi sans parler de mon intégrité physique. Après leurs vérifications qui me semblèrent minables et interminables, le plus jeune du gang mit ma photo d'identité sous mes yeux et pénaud glissa Vous avez l'air d'un tueur à gages là-dessus. J'étais sur le point de répondre qu'en réalité, j'étais un terroriste du black bloc kurde pro-islamiste mais ne sachant où l'acheter, le courage, j'eus l'idée de garder le silence et mes deux yeux. Ma sédition exemplaire se limita à ne pas répondre à leur Bonne journée, monsieur. Et à quelques insultes crachées mentalement en pétaradant sous leur nez et en repensant à tous ces Max Lampin quotidiens sur qui l'on aimerait déverser une pleine benne d'excréments, en commençant par tous ceux qui m'ont enquiquimerdé aujourd'hui m'empêchant d'en finir avec ce texte. 




NB : je garde précieusement cachée dans ma bibliothèque l'édition originale de ce chef-d'œuvre de Roland Topor, datant je crois de 1968, trouvée comme il se doit à la Fnac. Elle sera l'héritage de mes filles, qui en rafolent. Les autres se consoleront en apprenant que la maison Wombat vient tout juste de rééditer la chose.

NB 2 : ne cherchez plus, je viens de retrouver les mots de Cioran. C'est cadeau.
Si on avait une perception infaillible de ce qu'on est, on aurait tout juste encore le courage de se coucher, mais certainement pas celui de se lever.

vendredi 7 février 2020

Petit rappel


...Parler du mono­pole ou même de l’usage de la vio­lence légi­time relève d’une erreur de droit. Il n’y a pas de mono­pole de la vio­lence légi­time pour l’État. Ça n’existe pas dans le droit pénal. Toute vio­lence, quelle qu’elle soit, est une infrac­tion pénale. Vous pou­vez ensuite avoir des faits justifica­tifs ou des causes d’exonération de responsa­bili­té pénale. La légi­time défense en est une, elle s’applique à tout le monde, aux poli­ciers comme aux citoyens. Deux cri­tères la défi­nissent : l’absolue néces­si­té et la pro­por­tion­na­li­té. Les policiers y sont eux aus­si sou­mis...

extrait d'un long et passionnant entretien de la revue Ballast
avec l'avocat Arié Alimi.
à lire en liquant ici.


mercredi 29 janvier 2020

Ouvrir les yeux

Helmut Baar

Lundi, les circonstances, mauvaises, m'ont entraîné dans une errance sous la pluie glaciale. Des mois que je n'avais pas roulé dans les rues parisiennes, toujours plus encombrées de deux roues, avec ou sans moteur, d'engins indéfinissables pour le quinqua abruti que je suis, de chaussées rétrécies, de travaux en tous genres et de particules de moins en moins fines. 
Inadapté à l'époque, je garde cette aversion incurable pour les achats en ligne. M'est encore collée à la peau du crâne ce goût démodé, proscrit, pour la flânerie, la surprise, la découverte. Des mois que je me dis, Bon, faut que j'aille faire un saut chez Gibert, ils ont tel titre en solde, introuvable ailleurs, tel autre. Mais ce lundi, une fois sur place, je fus vite étourdi par la clientèle qui, certes clairsemée, constituait rapidement, pour le solitaire que je suis désormais, une foule terriblement asphyxiante. L'amnésie, elle aussi certainement incurable, me gagnait ou tout simplement se révélait dans toute sa splendeur à la lumière des néons. Je me suis donc limité à fouiller les étagères de quelques valeurs sûres. Des auteurs fétiches dont il me reste un ou deux titres à lire, parfois plus. Combien sont-ils, ces écrivains consolateurs, qui me réchauffent la carcasse, ces livres qui absorbent tout ce qui me reste d'esprit après seulement quelques lignes ? Je ne suis reparti qu'avec un seul volume. Car en solde, oui, mais à 15 balles tout de même. Une petite économie de 8.50 euros si je compare le prix avec celui de l'exemplaire neuf. Les salauds, ils proposent leurs bouquins d'occasion à des sommes de plus en plus élevées. Et finissent par pousser les pauvres lecteurs pauvres vers le piège de la toile qui tôt ou tard finira par les écraser. C'est décidé, je le prends mais on ne m'y reprendra plus. Ce livre, dense, c'est le premier récit de Thomas Bernhard, Gel, publié en 1963, année comme on le sait épatante, et qu'il évoque à plusieurs reprises dans le savoureux recueil Mes Prix littéraires. Que vaut ce premier essai au regard des titres suivants, contient-il déjà tout ce que j'aime de l'obsessionnel Bernhard, vais-je retrouver ce style d'imprécateur incomparable malgré la présence de paragraphes,  malgré les 30 ans de l'auteur... Ce genre de questions stupides me turlupinaient depuis un moment. Me livrant dès lors à cette occupation des plus étranges, une quête d'un autre monde, celui d'avant, il ne me fallut que quelques pages pour tenir la réponse. 
Je situe l'intrigue, hantée par la solitude et l'idée du suicide. Le narrateur, étudiant en médecine, est chargé d'enquêter sur un peintre un peu fantasque par le frère de celui-ci. A cette fin, il s'installe dans l'auberge du village de la montagne autrichienne où croupit, coupé du monde et haï de tous, le peintre Strauch. L'approche se révèle finalement assez simple, naturelle et les deux hommes vont passer ensemble 27 jours. Ce récit de désapprentissage est essentiellement constitué de longs monologues du vieux fou que le rapporteur nous livre sans ménagement aucun. La traduction est de Boris Simon et Josée Turk-Meyer.
« Un cerveau est pareil à un Etat politique, dit le peintre. Tout à coup y règne l'anarchie. » J'étais dans sa chambre, attendant qu'il ait mis ses souliers. « Nos pensées s'affrontent en nous. Les unes plus agressives que les autres, dit-il. Elles concluent souvent des alliances comme le font les hommes, pour, peu après, ne pas les respecter. Etre compris et vouloir être compris : une imposture. Basée sur toutes les erreurs des sexes. » Il dit encore qu'au fond d'une nuit éternelle, les contrastes extrêmes dominent le jour dont l'effet n'est qu'apparence. « Les couleurs, voyez-vous, sont tout. Donc les ombres sont un tout aussi. Les contrastes ont une grande valeur au point de vue coloris. » Pour maintes choses, c'est comme pour les vêtements qu'on achète, qu'on met plusieurs fois, qu'on enlève ensuite pour ne plus jamais les remettre, ou qu'on peut avoir la chance de revendre, ou qu'on garde, au fond d'un bahut. Ils prennent le chemin du grenier ou de la cave. « On peut prévoir d'après le soir ce que sera le matin suivant, dit-il, et pourtant le matin apporte toujours une suprise. Il n'existe pas d'expérience au sens strict, personne de vraiment équilibré. » Qu'il existerait quand même des recours contre l'abandon, contre le naufrage. « Mais moi, je n'ai jamais possédé ces recours. Pour le moment, l'intérêt essentiel, le soutien même de la vie, perd toute valeur.
« L'effort escalade une montagne de déceptions, dit-il. A une réussite succède une chute brutale et d'autant plus brutale que celui qui croit atteindre le sommet découvre chaque fois que le sommet n'existe pas. J'avais votre âge que déjà depuis un certain temps j'éprouvais un apaisement à savoir que rien ne vaut un effort. Et en même temps, cette conviction me tourmentait. Aujourd'hui, cela m'effraie de nouveau. Dans cette frayeur, je suis tout désorienté. »
Il qualifia son état d'esprit d'« expéditions dans les jungles de la solitude ». « C'est comme si, dit-il, je devais parcourir des millénaires, poussé par quelques brefs instants là, derrière moi, qui me fouaillent. » Que jamais il n'avait manqué de privations, qu'il ne s'était jamais dérobé à l'exploitation des autres, que d'ailleurs il n'avait pu s'y dérober. « Je faisais encore confiance aux hommes, alors que je savais déjà qu'ils me trompaient, que depuis longtemps je connaissais leur dessein de me détruire. » Qu'il ne s'était plus accroché qu'à lui-même, « comme on s'accroche à un arbre pourri, mais à un arbre tout de même », et que sa raison et son cœur avaient été poussés loin de lui, à l'arrière-plan. 
Plus loin, dans le chapitre suivant :
« Mon temps a passé, comme un temps qu'on n'a pas désiré vivre. Oui, jamais je n'ai désiré mon temps. La maladie a surgi là, précisément où il n'y avait plus rien... Mes recherches se sont arrêtées, tout à coup, je me suis rendu compte : non, je ne franchirai pas ce mur. C'était ainsi : il me fallait trouver un chemin que je n'avais pas encore pris... Les nuits sans sommeil, ternes, grises... de temps en temps, je sursautais : et je comprenais peu à peu comment tout ce qui avait été pensé, imaginé, devenait faux, sans valeur, tout... Une chose après l'autre, logiquement, devenait insensée, inutile... et je découvrais que les hommes ne veulent pas qu'on leur ouvre les yeux. »

mardi 28 janvier 2020

Une nouvelle imposture

Javier Molina

Cette nuit, une pastille m'a aidé à dormir presque d'un trait, à ne pas sentir ma poitrine écrasée, la douleur dans le bras, l'esprit ruiné et à genoux. Le réveil fut laborieux. Ce n'est que ce matin, au bureau, que me revient ce rêve curieusement serein. Je jetais des mots sur un écran, traquant des phrases dans l'obscurité, avant de m'apercevoir que cette prestidigitation n'était que mécanique récitation, qu'une femme, sur un blogue, un livre, les avait déjà posés rouge sur blanc. Rien ne m'étonnait, j'acceptais naturellement cette nouvelle imposture. Je savais au plus profond de moi que la potion m'avait fait manquer de vivacité, que ce texte était bel et bien né en moi, mais qu'une autre avait été plus rapide. 

Charles Brun, Désinscriptions en cours, vol. 3



samedi 25 janvier 2020

La carte de l'apaisement


les cendres rougissaient encore 
3h40
j'ai posé le stylo 
honteux les yeux fermés 
frappés par les manchettes
ahuri
au bord du KO
je les revoyais défiler
le gotha des entreprises promettent un nouveau capitalisme
il y a dans notre république aujourd'hui ce que j'appelle un séparatisme
54% des Français défendent l'usage de la force par les policiers
6 conseils pour limiter votre impact sur la planète 
13% des enseignants en grève
7 suspects présentés à la police
6 questions sur une maladie mortelle
5 idées de mots doux pour voisins trop bruyants
essayez la dictature et vous verrez
les sinistrés commencent à évaluer les dégâts
j'ai vu les deux mois sans salaire
les syndicats doivent-ils craindre une fronde dans leurs rangs
les puissants ne veulent plus d’une retraite qui soit le produit d’une solidarité collective 
premier président américain à participer à une marche anti-avortement
et d'autres encore
et encore
pluie d'iguanes et nuées de criquets
heureusement les cacahuètes cette année sont moins salées et plus croquantes 
faut-il acheter sa voiture avant le nouveau barème 
comment la Banque centrale européenne influence votre vie
j'essayais d'imaginer la carte de l'apaisement et
paramétrais les cookies
encore et encore 
l'espèce humaine n'a aucune immunité
et les corbeaux planent toujours sur la Vologne 
on fait sauter les bouchons
l'affaire qui fait trembler Hollywood
je croyais que le viol était quelque chose qui se commettait dans les rues sombres
achetez dans le neuf avec votre smartphone
un jeune homme de 19 ans tué par balles au pied de son immeuble
et si votre logement vous rapportait de l’argent en servant de décor au cinéma
saturé par les data centers le réseau électrique d’Ile-de-France va-t-il craquer
plus loin plus bas ailleurs
ailleurs
les leçons oubliées d’Auschwitz
tollé dans le monde de la justice
bientôt une comédie musicale autour des tubes de Michel Sardou
j’étais dans une optique djihadiste, mais pas terroriste 
soulagement
ses cocktails simulent les effets de l’alcool... sans en contenir !
la grève ne prend pas, car les musées ou les salles de spectacles sont attachés à ce que l’art continue
le fondateur de Wikileaks sorti de l'isolement après une série de pétitions de son équipe juridique et de ses codétenus
3h40
j'avais arrêté d'écrire
poursuivre était 

Charles Brun, Désinscriptions en cours

lundi 20 janvier 2020

Full-contact


France culture aime voyager dans ses archives et exhumait récemment cet entretien de Jacques Meunier avec l'indispensable Nicolas Bouvier. Un régal. Que l'on complètera en (re)lisant L'Usage du monde ou Le Poisson-scorpion, régulièrement réédités, voire sa poésie qualifiée par lui-même de « full-contact » et publiée au Seuil, qui n'est seulement l'antre du barbant omniprésent Rosanvallon… 


samedi 18 janvier 2020

Tu m'attends ?

Tu lis quoi, de la poésie ?, tu me paies une bière ?, moi aussi, je suis poète, pas mal, cette table, tu contrôles la salle, l'air de rien, avec ton bouquin en évidence, ça doit être facile, les filles, elles aiment les hommes qui lisent, tu chopes encore à ton âge ?, ça te dérange pas si je m'assieds ?, j'aime bien cette forme du verbe, je suis un puriste en fait, j'aime la langue, je suis peut-être un poète minable, mais je t'assure je suis poète h24, j'ai même publié un livre il y a deux ou trois ans, chez un petit éditeur qui a disparu depuis, elles sont fraîches ici, les bières ?, qu'est-ce tu lis ?, fais voir, excellent, ce titre, Valet, connais pas, tu permets ? Observe avec quelle infatigable volonté la paresse décime ses pires ennemis, ah oui, pas mal, c'est un contemporain ?, moi aussi, je suis paresseux, mais je prends de la poudre le soir pour compenser la dizaine de 8.6 que je m'envoie depuis le petit déj', pour décimer mes pires ennemis moi aussi, et je prends aussi d'autres trucs, je suis toujours défoncé, t'aimes ça, toi ?, les joints ça m'assomme, je n'en prends que lorsque je veux tout oublier, dormir, là, j'ai un peu de c., si t'en veux, je te paie une ligne, on va aux chiottes, j'ai sur moi de quoi prendre encore quelques bons flashs, la coke, c'est de moins en moins cher, aujourd'hui, y'a plus que ça qui n'augmente pas, regarde ce bar, quand je l'ai connu, je pouvais me torcher pour à peine dix euros, aujourd'hui, pour la même somme, je commence à peine à sentir le goût de l'alcool, je sais pas pour toi, mais moi, dans l'intimité, je veux dire, j'ai du mal à lâcher la purée, à éjaculer quoi, je me demande si c'est pas dû à toutes ces produits que je prends, ou aux médocs, tout conjugué peut-être, ça arrive, je bande souvent mou, lorsque je suis avec une fille, elle peut prendre son pied plusieurs fois avant que j'y parvienne, parfois on s'endort sans que je jouisse, ce qui est chiant, c'est quand la nana est la seule à s'endormir parce que je tarde trop, ça m'est arrivé déjà deux ou trois fois, faudrait que je ralentisse la dope, mais je ne sais pas écrire autrement, ni vivre autrement, ça me va, la barbe ? ou tu penses que je devrais laisser que la moustache ?, et les cheveux ?, pas trop décolorés ?, ça fait pas vulgos ?, j'ai pas l'air mais je suis un beau mec, avant, je posais pour des magazines, des pubs, mais là, je suis trop bousillé, c'est peut-être aussi dû aux électrochocs, j'en ai subi pas mal, à 26 ans, j'en suis à mon douzième ou treizième internement, j'en ai épuisé des psys, je suis shizo, et dépressif, et puis je tape ma mère quand j'ai une crise, taper dans le sens physique, hein, car voler, ça, j'ai pas besoin de crise, je vole tout ce que je peux, ce que je préfère, c'est quand ma mère organise un dîner, ou une fête, là, je tape les sacs à main et les portefeuilles, dans les soirées où je suis invité aussi, mais je reçois de moins en moins d'invit' à vrai dire, pour la thune, j'ai une allocation, je suis reconnu adulte handicapé, j'ai pas vraiment de loyer heureusement, j'ai un studio Paris Habitat, grâce à une relation de ma mère et ma condition, et les APL, mais ça ne suffit pas, ma mère, c'est une pauvre femme, je l'ai toujours vue ramer, elle est bonne à rien, c'est la honte de la famille, tout ce qu'elle a fait dans sa vie, c'est s'occuper de sa mère, ma grand-mère, qui a passé les trois quarts de sa vie en HP, je ne la supporte plus, je lui mets des claques, chez elle, où j'ai toujours ma chambre, ou dans la rue, l'autre fois au Monop', c'est elle qui me fait interner, ensuite ça la met dans tous ses états et elle passe son temps à faire ses aller-retours à Ville-Evrard, je lui rappelle sa mère, elle m'apporte parfois de l'alcool qu'elle pique chez Monop', on est de sacrés chouraveurs dans la famille, mais je préfère ça que tailler des pipes ou me faire mettre, oui, ça te choque ?, au début, c'est ce que je faisais, je m'étais inscrit sur un site de rencontres, tu parles, un site de putes, oui, j'ai eu quelques rencards, mais tu ne sais pas sur qui tu vas tomber, j'en avais marre de tous ces vieux qui peuvent plus baiser sans raquer, ça n'a rien de déshonorant, quand on est poète, faut se débrouiller pour vivre, pour se défoncer, s'amuser un peu dans cette sale existence, tu crois qu'ils faisaient quoi Rimbaud, Villon ou je sais plus qui ?, les armes, comme Rimbaud, je peux pas, je suis viscéralement pacifiste, poète et pacifiste, même si j'aime profondément la vitesse, y'a que quand j'ai une crise que je suis violent, parfois je tape mon chat, ou quand je récite mes poésies en public, je suis en transe, t'en reprends une ?, tu pourrais me prêter un billet ?, je te le rends demain, je reviens, je vais m'en faire une, t'es sûr que t'en veux pas ?, moi, je lis plus, ça me rend dingue, les livres, j'en ai enquillé, depuis mon plus jeune âge, par centaines, Walser, Apollinaire, Baudelaire, Mallarmé, Ronsard, Vigny, Char, Jacottet, Toulet, Rutebeuf, Pennequin, Tarkos, Éluard, Desnos, Reverdy, Follain, j'en oublie là, le plus grand, c'est Artaud, devine c'est quoi, mon prénom ?, la musique, pareil, j'écoute plus rien, j'ai trop abusé de la techno, je suis crevé, tu sais que ma gonzesse s'est barrée ?, ça faisait pas six mois qu'on se connaissait, elle est tombée enceinte, j'étais fou de joie, on s'est bien défoncé tous les deux, mais elle en a eu marre, pour le gosse, tu comprends ?, pas grave, sa mère a de la thune, elle va pouvoir l'aider, pas comme la mienne, mon gosse va pas crever la dalle, putain, je vais être père, tu te rends compte ?, mais là, ça m'angoisse de rentrer tout seul dans mon studio, tu habites loin d'ici ?, on peut aller se prendre un pack à l'épicerie du coin, je la connais bien, juste cette nuit, je te lirai mes poèmes, tu m'attends ?

jeudi 16 janvier 2020

Aux armes !


Ce soir, l'ami Pierre Senges présentera son dernier texte publié, dans le dix-huitième arrondissement parisien. Un film de Laurel et Hardy, dirigé par Clyde Bruckman (qui vient alors de co-signer avec Keaton Le Mécano de la Générale) et supervisé par Leo McCarey (futur réalisateur de La Soupe aux canards, de Elle et Lui…) semble constituer (je ne l'ai pas encore lu) le point de départ du livre. Ce court-métrage contient la plus longue bataille de tartes à la crème et, puisque selon Stan Laurel, chaque projectile sucré devait avoir un sens, Senges semble s'être lancé dans le non-sens, supposant la présence de « significateurs de tartes » sur le plateau, tout en nous fournissant les secrets de la compagnie chargée de fabriquer ces fameuses armes crémeuses.
Rendez-vous à 19h00, à l'excellente librairie L'humeur vagabonde. Pas sûr que l'on y croisera quelque anarco-entarteur belge, mais on tâchera, sans trop se salir, d'y être.

Ci-dessous le film en question – ce qu'il en reste –, piqué ici.


mercredi 15 janvier 2020

Le blanc entre les lignes

 
Craig Bagno


Plus loin, toujours dans Solstices terrassés, Valet note :

La feuille blanche, si docile et si ferme, attend que je lui cède une partie de mon être, de cet être qui n'a point besoin de béquilles pour marcher, ni de code pour penser. Et si l'extrême pudeur se dérobe à elle-même, c'est uniquement pour rester seule, à l'image de l'épaisseur du silence limitrophe, dont les yeux acceptent le bruissement du crayon. Me confondre avec la feuille blanche est une œuvre dangereuse. Il faut accepter sa dure exigence, sa souplesse. Quand j'écris, je me rapproche d'un dieu qui m'habite et me parle. Entreprise hasardeuse, et dont la feuille blanche est maîtresse et victime. Car c'est elle qui commande et qui en souffre. Au lieu des signes de tendresse, je la couvre de fourmis minitieuses et de blattes besogneuses. Et s'il faut être hors de soi pour dévoiler sa détresse, l'écriture du poète serait sans recours. Et la feuille innocente en serait l'ultime témoin et complice. Il lui reste le blanc entre les lignes pour prier.

Que pourrais-je vous donner de plus grand que mon gouffre ?,
éd. Le Dilettante

mardi 14 janvier 2020

Ce qu'on peut toucher


De la dernière partie de Notre Lâcheté, dont la lecture est parfois bien éprouvante tant sont prenants la noirceur et le désespoir, la lâcheté et l'impuissance du narrateur, mais aussi de celle qui est devenue sa femme, leur perversité, la violence, l'impureté clinique de la langue de Berthier, qui confirme le piège précis mis en place par ces deux personnages, je relis et note ce féroce paragraphe.

Le soir nous allâmes dîner sans un mot, sans échanger un regard. Et je me couchais tout de suite après, pendant que Paule faisait des rangements, toujours sarcastique et distante. Elle n'était plus qu'une vieille épouse blasée, mesquine et tatillone, qui puait l'ennui des manies quotidiennes. Et quand elle vint se coucher près de moi, elle me tourna résilument le dos, et sa chair ne fut plus qu'une chose encombrante et inutile que la décrépitude rendait très ridicule. Pourquoi m'étais-je marié avec ça, lié à ce corps sans usage ? Le plaisir physique faisant défaut, il ne restait plus que le dégoût, le néant et l'ennui atroce. La vraie tragédie commençait, qui ne consistait pas en cris, en coups, en révoltes, mais à se voir, en toute lucidité, retourner au néant. Ma femme ne me faisait plus penser qu'à un cadavre qu'on enfuoit pour s'en débarrasser ; et moi, je n'étais plus qu'une prostituée dont on ne veut plus.

Après avoir refermé le livre, je le rouvre et trouve dans l'avant-propos de Ghislain Pierre, enfin lu, le passage d'un entretien avec Berthier, lui-même cité par François Mauriac lors d'une conférence donnée en 1927, et dont je note ici quelques paroles. 

Je ne crois qu'aux réalités précises, qu'à ce qu'on peut toucher avec les mains et je vis surtout en moi-même. Aussi, quand j'écris, je cherche à rendre surtout le volume des choses et leur chaleur, leur densité, leur molesse ou leur fermeté. L'exacte pesanteur de la vie. Je veux faire toucher. Je n'écris que pour les mains...

Je reviens maintenant à l'autre livre posé sur ma table de chevet, Que pourrais-je vous donner de plus grand que mon gouffre ?, de Paul Valet, que je lis au compte-goutte, et dont je note ici l'une des entrées de Solstices terrassés, relation d'un séjour en hôpital psychiatrique, en 1973. 

Entre l'écoulement et l'écroulement de toute chose, il y a un abîme. C'est là où passe le poète avec sa pauvre parole traîtresse, si lourde à porter. Et quel statut y-a-t-il pour celui qui assume la détresse souveraine, antérieure à celle conuue des mortels ? Et pourquoi le poète ? Pourquoi accepte-t-il cet envers redoutable, qui sans répit le pénètre et le taraude ? Il n'en sait rien. Evadé de la répugnance salvatrice du quotidien, le poète incarne l'être parfaitement raté, déséquilibré, inutile. La réussite est pour lui déchéance, et la victoire — effondrement. Il en tire une fierté à rebours, et une force négative foudroyante. Regardez bien ses yeux. Fuyez le poète !

Ce que je fais, en sortant face au vent.