lundi 20 janvier 2020

Full-contact


France culture aime voyager dans ses archives et exhumait récemment cet entretien de Jacques Meunier avec l'indispensable Nicolas Bouvier. Un régal. Que l'on complètera en (re)lisant L'Usage du monde ou Le Poisson-scorpion, régulièrement réédités, voire sa poésie qualifiée par lui-même de « full-contact » et publiée au Seuil, qui n'est seulement l'antre du barbant omniprésent Rosanvallon… 


samedi 18 janvier 2020

Tu m'attends ?

Tu lis quoi, de la poésie ?, tu me paies une bière ?, moi aussi, je suis poète, pas mal, cette table, tu contrôles la salle, l'air de rien, avec ton bouquin en évidence, ça doit être facile, les filles, elles aiment les hommes qui lisent, tu chopes encore à ton âge ?, ça te dérange pas si je m'assieds ?, j'aime bien cette forme du verbe, je suis un puriste en fait, j'aime la langue, je suis peut-être un poète minable, mais je t'assure je suis poète h24, j'ai même publié un livre il y a deux ou trois ans, chez un petit éditeur qui a disparu depuis, elles sont fraîches ici, les bières ?, qu'est-ce tu lis ?, fais voir, excellent, ce titre, Valet, connais pas, tu permets ? Observe avec quelle infatigable volonté la paresse décime ses pires ennemis, ah oui, pas mal, c'est un contemporain ?, moi aussi, je suis paresseux, mais je prends de la poudre le soir pour compenser la dizaine de 8.6 que je m'envoie depuis le petit déj', pour décimer mes pires ennemis moi aussi, et je prends aussi d'autres trucs, je suis toujours défoncé, t'aimes ça, toi ?, les joints ça m'assomme, je n'en prends que lorsque je veux tout oublier, dormir, là, j'ai un peu de c., si t'en veux, je te paie une ligne, on va aux chiottes, j'ai sur moi de quoi prendre encore quelques bons flashs, la coke, c'est de moins en moins cher, aujourd'hui, y'a plus que ça qui n'augmente pas, regarde ce bar, quand je l'ai connu, je pouvais me torcher pour à peine dix euros, aujourd'hui, pour la même somme, je commence à peine à sentir le goût de l'alcool, je sais pas pour toi, mais moi, dans l'intimité, je veux dire, j'ai du mal à lâcher la purée, à éjaculer quoi, je me demande si c'est pas dû à toutes ces produits que je prends, ou aux médocs, tout conjugué peut-être, ça arrive, je bande souvent mou, lorsque je suis avec une fille, elle peut prendre son pied plusieurs fois avant que j'y parvienne, parfois on s'endort sans que je jouisse, ce qui est chiant, c'est quand la nana est la seule à s'endormir parce que je tarde trop, ça m'est arrivé déjà deux ou trois fois, faudrait que je ralentisse la dope, mais je ne sais pas écrire autrement, ni vivre autrement, ça me va, la barbe ? ou tu penses que je devrais laisser que la moustache ?, et les cheveux ?, pas trop décolorés ?, ça fait pas vulgos ?, j'ai pas l'air mais je suis un beau mec, avant, je posais pour des magazines, des pubs, mais là, je suis trop bousillé, c'est peut-être aussi dû aux électrochocs, j'en ai subi pas mal, à 26 ans, j'en suis à mon douzième ou treizième internement, j'en ai épuisé des psys, je suis shizo, et dépressif, et puis je tape ma mère quand j'ai une crise, taper dans le sens physique, hein, car voler, ça, j'ai pas besoin de crise, je vole tout ce que je peux, ce que je préfère, c'est quand ma mère organise un dîner, ou une fête, là, je tape les sacs à main et les portefeuilles, dans les soirées où je suis invité aussi, mais je reçois de moins en moins d'invit' à vrai dire, pour la thune, j'ai une allocation, je suis reconnu adulte handicapé, j'ai pas vraiment de loyer heureusement, j'ai un studio Paris Habitat, grâce à une relation de ma mère et ma condition, et les APL, mais ça ne suffit pas, ma mère, c'est une pauvre femme, je l'ai toujours vue ramer, elle est bonne à rien, c'est la honte de la famille, tout ce qu'elle a fait dans sa vie, c'est s'occuper de sa mère, ma grand-mère, qui a passé les trois quarts de sa vie en HP, je ne la supporte plus, je lui mets des claques, chez elle, où j'ai toujours ma chambre, ou dans la rue, l'autre fois au Monop', c'est elle qui me fait interner, ensuite ça la met dans tous ses états et elle passe son temps à faire ses aller-retours à Ville-Evrard, je lui rappelle sa mère, elle m'apporte parfois de l'alcool qu'elle pique chez Monop', on est de sacrés chouraveurs dans la famille, mais je préfère ça que tailler des pipes ou me faire mettre, oui, ça te choque ?, au début, c'est ce que je faisais, je m'étais inscrit sur un site de rencontres, tu parles, un site de putes, oui, j'ai eu quelques rencards, mais tu ne sais pas sur qui tu vas tomber, j'en avais marre de tous ces vieux qui peuvent plus baiser sans raquer, ça n'a rien de déshonorant, quand on est poète, faut se débrouiller pour vivre, pour se défoncer, s'amuser un peu dans cette sale existence, tu crois qu'ils faisaient quoi Rimbaud, Villon ou je sais plus qui ?, les armes, comme Rimbaud, je peux pas, je suis viscéralement pacifiste, poète et pacifiste, même si j'aime profondément la vitesse, y'a que quand j'ai une crise que je suis violent, parfois je tape mon chat, ou quand je récite mes poésies en public, je suis en transe, t'en reprends une ?, tu pourrais me prêter un billet ?, je te le rends demain, je reviens, je vais m'en faire une, t'es sûr que t'en veux pas ?, moi, je lis plus, ça me rend dingue, les livres, j'en ai enquillé, depuis mon plus jeune âge, par centaines, Walser, Apollinaire, Baudelaire, Mallarmé, Ronsard, Vigny, Char, Jacottet, Toulet, Rutebeuf, Pennequin, Tarkos, Éluard, Desnos, Reverdy, Follain, j'en oublie là, le plus grand, c'est Artaud, devine c'est quoi, mon prénom ?, la musique, pareil, j'écoute plus rien, j'ai trop abusé de la techno, je suis crevé, tu sais que ma gonzesse s'est barrée ?, ça faisait pas six mois qu'on se connaissait, elle est tombée enceinte, j'étais fou de joie, on s'est bien défoncé tous les deux, mais elle en a eu marre, pour le gosse, tu comprends ?, pas grave, sa mère a de la thune, elle va pouvoir l'aider, pas comme la mienne, mon gosse va pas crever la dalle, putain, je vais être père, tu te rends compte ?, mais là, ça m'angoisse de rentrer tout seul dans mon studio, tu habites loin d'ici ?, on peut aller se prendre un pack à l'épicerie du coin, je la connais bien, juste cette nuit, je te lirai mes poèmes, tu m'attends ?

jeudi 16 janvier 2020

Aux armes !


Ce soir, l'ami Pierre Senges présentera son dernier texte publié, dans le dix-huitième arrondissement parisien. Un film de Laurel et Hardy, dirigé par Clyde Bruckman (qui vient alors de co-signer avec Keaton Le Mécano de la Générale) et supervisé par Leo McCarey (futur réalisateur de La Soupe aux canards, de Elle et Lui…) semble constituer (je ne l'ai pas encore lu) le point de départ du livre. Ce court-métrage contient la plus longue bataille de tartes à la crème et, puisque selon Stan Laurel, chaque projectile sucré devait avoir un sens, Senges semble s'être lancé dans le non-sens, supposant la présence de « significateurs de tartes » sur le plateau, tout en nous fournissant les secrets de la compagnie chargée de fabriquer ces fameuses armes crémeuses.
Rendez-vous à 19h00, à l'excellente librairie L'humeur vagabonde. Pas sûr que l'on y croisera quelque anarco-entarteur belge, mais on tâchera, sans trop se salir, d'y être.

Ci-dessous le film en question – ce qu'il en reste –, piqué ici.


mercredi 15 janvier 2020

Le blanc entre les lignes

 
Craig Bagno


Plus loin, toujours dans Solstices terrassés, Valet note :

La feuille blanche, si docile et si ferme, attend que je lui cède une partie de mon être, de cet être qui n'a point besoin de béquilles pour marcher, ni de code pour penser. Et si l'extrême pudeur se dérobe à elle-même, c'est uniquement pour rester seule, à l'image de l'épaisseur du silence limitrophe, dont les yeux acceptent le bruissement du crayon. Me confondre avec la feuille blanche est une œuvre dangereuse. Il faut accepter sa dure exigence, sa souplesse. Quand j'écris, je me rapproche d'un dieu qui m'habite et me parle. Entreprise hasardeuse, et dont la feuille blanche est maîtresse et victime. Car c'est elle qui commande et qui en souffre. Au lieu des signes de tendresse, je la couvre de fourmis minitieuses et de blattes besogneuses. Et s'il faut être hors de soi pour dévoiler sa détresse, l'écriture du poète serait sans recours. Et la feuille innocente en serait l'ultime témoin et complice. Il lui reste le blanc entre les lignes pour prier.

Que pourrais-je vous donner de plus grand que mon gouffre ?,
éd. Le Dilettante

mardi 14 janvier 2020

Ce qu'on peut toucher


De la dernière partie de Notre Lâcheté, dont la lecture est parfois bien éprouvante tant sont prenants la noirceur et le désespoir, la lâcheté et l'impuissance du narrateur, mais aussi de celle qui est devenue sa femme, leur perversité, la violence, l'impureté clinique de la langue de Berthier, qui confirme le piège précis mis en place par ces deux personnages, je relis et note ce féroce paragraphe.

Le soir nous allâmes dîner sans un mot, sans échanger un regard. Et je me couchais tout de suite après, pendant que Paule faisait des rangements, toujours sarcastique et distante. Elle n'était plus qu'une vieille épouse blasée, mesquine et tatillone, qui puait l'ennui des manies quotidiennes. Et quand elle vint se coucher près de moi, elle me tourna résilument le dos, et sa chair ne fut plus qu'une chose encombrante et inutile que la décrépitude rendait très ridicule. Pourquoi m'étais-je marié avec ça, lié à ce corps sans usage ? Le plaisir physique faisant défaut, il ne restait plus que le dégoût, le néant et l'ennui atroce. La vraie tragédie commençait, qui ne consistait pas en cris, en coups, en révoltes, mais à se voir, en toute lucidité, retourner au néant. Ma femme ne me faisait plus penser qu'à un cadavre qu'on enfuoit pour s'en débarrasser ; et moi, je n'étais plus qu'une prostituée dont on ne veut plus.

Après avoir refermé le livre, je le rouvre et trouve dans l'avant-propos de Ghislain Pierre, enfin lu, le passage d'un entretien avec Berthier, lui-même cité par François Mauriac lors d'une conférence donnée en 1927, et dont je note ici quelques paroles. 

Je ne crois qu'aux réalités précises, qu'à ce qu'on peut toucher avec les mains et je vis surtout en moi-même. Aussi, quand j'écris, je cherche à rendre surtout le volume des choses et leur chaleur, leur densité, leur molesse ou leur fermeté. L'exacte pesanteur de la vie. Je veux faire toucher. Je n'écris que pour les mains...

Je reviens maintenant à l'autre livre posé sur ma table de chevet, Que pourrais-je vous donner de plus grand que mon gouffre ?, de Paul Valet, que je lis au compte-goutte, et dont je note ici l'une des entrées de Solstices terrassés, relation d'un séjour en hôpital psychiatrique, en 1973. 

Entre l'écoulement et l'écroulement de toute chose, il y a un abîme. C'est là où passe le poète avec sa pauvre parole traîtresse, si lourde à porter. Et quel statut y-a-t-il pour celui qui assume la détresse souveraine, antérieure à celle conuue des mortels ? Et pourquoi le poète ? Pourquoi accepte-t-il cet envers redoutable, qui sans répit le pénètre et le taraude ? Il n'en sait rien. Evadé de la répugnance salvatrice du quotidien, le poète incarne l'être parfaitement raté, déséquilibré, inutile. La réussite est pour lui déchéance, et la victoire — effondrement. Il en tire une fierté à rebours, et une force négative foudroyante. Regardez bien ses yeux. Fuyez le poète !

Ce que je fais, en sortant face au vent.

vendredi 10 janvier 2020

Curieusement

https://twitter.com/itspeteski

Nous utilisons tous aujourd'hui un tas d'applications dans tous les domaines, mais curieusement, personne ne fait plus preuve de la moindre application, quel que soit son domaine.

Charles Brun, Désinscriptions en cours

jeudi 9 janvier 2020

Notre lâcheté



Hasard des publications, et des lectures, un autre ouvrage du Dilettante me passionne déjà. J'en savais peu de chose, si ce n'est ce qu'en révèle la préface survolée. C'est un livre unique. Car le seul de son auteur, un certain Alain Lemière, un proche de Louis Guilloux, et qui publie ce livre en 1930, sous le pseudonyme de Berthier. L'éditeur de l'époque porte bien son nom : Au sans pareil. Il est question dans ce court texte de la violence, des renoncements, des ténèbres que nous portons en nous, de notre lâcheté. De sexualité. De prostitution. Des filles de passage. De solitude. En le reniflant ainsi, par facilité, je pensais avoir affaire à un roman proche de celui, excellent, de Jean Meckert, Les Coups. Mais j'espérais secrètement qu'il n'en était rien. Les premières pages me consolent. Je pense avoir dans les mains tout autre chose. Et un grand livre de 125 pages. Unique à plusieurs titres, semble-t-il. J'y retourne...

Je voudrais oublier mon passé. Je voudrais ne plus me retrouver, toujours, aux quatre coins de ma vie, avec cette tête que je déteste, avec cette allure, cet air veule que m’ont donnés mes éternelles capitulations. Je voudrais échapper à cette figure qui me condamne à l’isolement. À la bassesse. Et anéantir ce sourire ironique dont chaque désillusion a mieux fouillé le dessin.
Être cette jeune fille qui passe, avec son monde particulier, ou cette femme qui, tout à l’heure, au café, se plaignait de ses tracas ancillaires : « Elles veulent toutes être dactylographes... » J’ai cru la haïr, je l’enviais : jamais je ne pourrai m’intéresser à ces choses. Je sais maintenant que je suis limité par moi-même de toutes parts. Je suis en prison dans mes tendances, dans la vie que j’ai vécue. On n’est borné que par soi. Je tenais déjà tout entier dans le premier baiser que j’ai donné.
Sur une banquette de molesquine, la tête dans le creux d’épaule d’une fille charnue – Christiane – je baisais le haut de sa poitrine ; elle caressait majoue... Mille fois, j’avais rêvé pareille minute ; mais auprès d’une autre femme, dans un tout autre lieu. Pourtant, je ne fus pas désappointé. Je savais me contenter d’un pis-aller, déjà, et ne croyais plus peut-être qu’il pût exister d’autre amour.
« Que tu es brutal !... » me reprocha la fille quand je l’enlaçai : j’avais si peur qu’elle se refusât au dernier moment que je profitai sauvagement du premier geste qui offrit. Mais j’avais toujours entendu gémir les chiens, les chats, n’importe quel être que je saisissais pour le sentir vivre entre mes mains...


Alain Berthier, Notre lâcheté, éd. Le Dilettante
(à paraître le 12 février)

mardi 7 janvier 2020

Infaillible regard


Le vertige 
Est mon point de repère




Ma parole d'assaut
Est un désastre en marche

Je traverse mon visage
Ravagé comme une ville

Je traverse mon époque
Fulgurante et débile

Une rigueur sauvage
M'envahit quand j'écris

Le vouloir vivre
Fait ramper la vie

L'espoir et la peur
Pulvérisent l'Esprit

La lâcheté enfante la raison
La raison enfante la folie

La pensée qui se pense
Dévore ses entrailles

Quand tout croule
L'Ecroulement se fige

Infaillible est le regard
De l'Oubli qui survit

lundi 6 janvier 2020

Remake



Elle estimait que sa vie devait se dérouler dans une comédie musicale en Scope et Technicolor, chorégraphiée par Stanley Donen et Gene Kelly, aussi s'imaginait-elle droite, parfaite, sans défaut, filant dans sa robe à paillettes vers un happy-end, sans pause ni encombre, femme fatale d'une heure cinquante-sept.

Charles Brun, Désinscriptions en cours

vendredi 3 janvier 2020

2020, année du gouffre



La blancheur humide de ton corps céleste m’envahit avec une rigueur désinvolte que le vent soulage. À travers le lierre qui te ronge, ô blancheur des blancheurs, tu étales généreusement ta lèpre innocente. Tu exultes, quand tu respires à travers les bras ensorcelés du sommeil qui te nourrit et t’affame.
Paul Valet


L'année, que je souhaite à tous les égarés visitant parfois ce blogue, excellente dans la mesure de l'impossible, ne pouvait mieux commencer avec l'annonce de la parution imminente de Que pourrais-je vous donner de plus grand que mon gouffre ? aux éditions du Dilettante, composé d'un texte inédit, intulé Translucide, et de poèmes publiés en revue. Mais aussi, la réédition chez Gallimard, en février, de La parole qui me porte et autres poèmes. Enfin !

mardi 31 décembre 2019

Allez, rentre chez toi !

Ce soir, bien entendu, nous serons tous à notre poste, au garde-à-vous, devant le poste pour écouter notre jeune et beau guide, et si intelligent que le plus souvent nous sommes bien incapables de le suivre.
Aussi ne puis-je résister à poster ici un petit montage trouvé sur la plate-forme vidéo appartenant à une multinationale bien connue et bienfaitrice de l'humanité, plaquée sur une chanson tout de même très vulgaire, merde !, et homophobe, zut !, de l'ami Saez sur son dernier album. Avant que tout disparaisse...




Et en prime, en bonus, en exclusivité, et en avant-première, la chanson du même que tous nous reprendrons ce soir en chœur pour fêter la fin de cette année exécrable...

samedi 28 décembre 2019

Alice

Robert Herman


j'ai sincèrement joué le jeu
gardé les buts
repoussé la moindre occasion
de tout raconter
multipliant les parades
j'ai nié au mieux de notre jeunesse
les idéaux le moral
au plus bas
essoufflé
accouru à vos invitations
porté l'étoile
rafflé vos cocktails
bouffé à tous vos râteliers
succombé à vos sirènes
et avalé avec finesse vos particules
et vos salades
je me suis
connecté
abonné
profilé
et accepté de me faire baiser
souriant à peine à vos promesses
rêvé ma solitude 
humide
j'ai fait la vaisselle et sorti les poubelles
respecté les horaires
atteint les objectifs
aveuglément suivi vos conseils
subi vos ordres
étouffé mes désirs
j'ai glissé dans la fine peau
d'un emballage d'éthylène 
vierge et vide
fondé une famille 
je me suis fait humilier 
asphyxier
sucer 
jusqu'au coccyx
j'ai fait miennes vos angoisses
pénétré vos ténèbres
le plus clair de mes nuits 
blanches sans défense 
rallumé le feu 
martelé de fausses croyances
recommandé vos offenses
applaudi à tous vos discours
un jour en france 
à vos filles fait la cour
multiplié les drames de cœur
et je crois avoir brouté 
l'un des derniers coquelicots
mais donné tout de même
reconnaissez-le
plus de plaisir que d'illusions
je me suis moqué des chagrins
que je m'étais choisis
accaparé sans le voir
par des histoires
qui ne me regardaient pas
hantées par la main-de-gloire
seul enfin m'ont laissé 
mes salauds préférés
comme un homme à la mer
couchant avec ma liberté
trop grande 
dans ce siècle déjà mort
dites
quand reviendrez-vous
Alice ?

Charles Brun, Avalanche 

mardi 24 décembre 2019

Les géants de l'angoisse

Sepp Dreissinger


Monsieur le Ministre, Mesdames et Messieurs,
Il n'y a rien à célébrer, rien à condamner, rien à dénoncer, mais il y a beaucoup de choses dérisoires ; tout est dérisoire quand on pense à la mort.
On traverse l'existence, affecté, inaffecté, on entre en scène et on la quitte, tout est interchangeable, plus ou moins bien rodé au grand magasin des accessoires qu'est l'Etat : erreur ! Ce qu'on voit : un peuple qui ne doute de rien, un beau pays — des pères morts ou consciencieusement dénués de conscience, des gens dans la simplicité et la bassesse, la pauvreté de leurs besoins... Rien que des antécédents hautement philosophiques, et insupportables. Les époques sont insanes, le démoniaque en nous est un éternel cachot patriotique, au fond duquel la bêtise et la brutalité nous sont devenues les éléments de notre détresse quotidienne. L'Etat est une structure condamnée à l'échec permanent, le peuple une structure perpétuellement condamnée à l'infamie et à l'indigence de l'esprit. La vie est désespérance, à laquelle s'adossent les philosophies, mais qui en fin de compte condamne tout à la folie.
Nous sommes autrichiens, nous sommes apathiques ; nous sommes la vie en tant que désintérêt généralisé pour la vie, nous sommes, dans le processus de la nature, la mégalomanie pour toute perspective d'avenir.
Nous n'avons rien à dire, si ce n'est que nous sommes pitoyables, adonnés par imagination à une monotonie philosophico-économico-mécanique.
Moyens à fin de déchéance, créatures d'agonie, tout s'explique à nous, et nous ne comprenons rien. Nous peuplons un traumatisme, nous avons peur, à juste titre nous avons peur, car nous apercevons déjà, bien que confusément, à l'arrière-plan : les géants de l'angoisse.
Ce que nous pensons l'a déjà été pour nous, ce que nous ressentons est chaotique, ce que nous sommes reste obscur.
Nous n'avons pas à avoir honte, mais nous ne sommes rien non plus et ne méritons que le chaos.
En mon nom et au nom des personnes distinguées en même temps que moi par ce jury, je remercie très expressément tous ceux ici présents.

On trouvera ce discours, prononcé par Thomas Bernhard lors de la remise du prix d'Etat autrichien de littérature en 1967, dans le fameux petit recueil intitulé Mes Prix littéraires, traduit par Daniel Mirsky. On y lira également un texte, composé une dizaine d'années plus tard, souvenir hilarant de cette cérémonie et de ce milieu de la culture qu'exécrait tant l'auteur de Gel. Savoureux.

lundi 23 décembre 2019

Si je pouvais faire mieux…

Jacques Sassier/Gallimard

Ecouter la voix de Louis Calaferte, une rareté, une consolation. France culture diffusait la nuit dernière une de ses précieuses archives, un entretien de l'auteur de Septentrion avec Alain Veinstein, datant d'octobre 1993. Quelques mois avant sa disparition, Calaferte se montre toujours aussi passionnant et incisif. Indispensable. C'est à écouter ici ou à télécharger sur le site de la radio.



Comme 45 minutes, c'est un peu court, j'en ajoute 7 — malheureusement le générique en avale une —, en collant ci-dessous l'un des rares passages de Calaferte à la télévision. C'est un an avant. Certes, on peut se demander s'il tiendrait aujourd'hui les mêmes propos sur ces concitoyens… Mais à quoi bon ?

vendredi 20 décembre 2019

Mort de la littérature et du Père Noël


- Du coup, vous allez faire quoi ?
- Rien. Du moins, je l'espère. J'ai toujours détesté Noël. Ces grèves tombent à point. Jamais je n'ai autant aimé rester coincé...
- Tiens, toi qui aimes Bukowski, tu connais cette citation ?
Noël sert à rappeler à ceux qui sont seuls, qu'ils sont seuls
A ceux qui n'ont pas d'argent, qu'ils n'ont pas d'argent
Et à ceux qui ont une famille de merde, qu'ils ont une famille de merde.
- Tu lis Bukowski, maintenant ?
- Pas vraiment.
- Tu sors ça d'où, alors ?
- Instagram, je crois...
- ...Si on avait dit un jour à Bukowski qu'il finirait par être cité sur instamachinchose...
- J'ai lu quelque part que c'était l'auteur le plus volé aux Etats-Unis.
- Une chose est sûre : c'est, avec Cioran, l'auteur le plus cité généralement par des gens qui ne se sont jamais donné la peine d'ouvrir un de ses livres, qui n'en connaissent que les citations que d'autres publient sur les réseaux...
- ...Des gens comme moi, tu veux dire ?
- Je ne te le fais pas dire...
- Mais toi aussi, tu as contribué à ces citations que l'on trouve sur la toile...
- Lorsque je cite quelque chose, c'est un poème que je viens de lire dans un recueil, un passage d'un livre, d'un entretien... Je cite pour moi, pour ne pas oublier. C'est purement égoïste. Je ne contribue ni ne collabore à rien.
- Pour moi, c'est une littérature trop noire, je ne peux pas lire des pages et des pages sur ce ton... Une phrase, de temps à autre, ok, mais...
- ...Oublions ça. La littérature, ça ne t'a jamais beaucoup intéressé.
- Tu sais, ça n'intéresse plus grand-monde aujourd'hui...
- Se cree el ladrón que todos son de su condición.
- Ce qui veut dire ?
- Un petit effort. Ecoute bien : Se cree el ladrón que todos son de su condición.
- Ladrón, c'est le verbe aboyer, c'est ça ?
- Pas vraiment. Un ladrón, c'est un voleur.
- Je n'ai rien compris, alors.
- Mot à mot, le voleur pense que tout le monde est de la même nature, de la même famille, la même condition...
- Quel est le rapport avec la littérature ?
- Si tu lisais davantage, tu ne poserais pas la question.
- Tu m'as perdu, là...
- Nous sommes tous perdus... Remets-nous une tournée.
- Ok, on ne parle pas de littérature, tu veux qu'on revienne aux grèves ?
- Surtout pas. Tu ne vas pas me les brouter avec l'actualité les rares fois que l'on se voit encore... Qu'est-ce que tu vas me raconter ? Que c'est l'enfer ? Que les usagers sont pris en otage ? Que cette réforme est bonne pour tout le monde ?
- Ça va, ne t'énerve pas...
- Tu vois, ne pas pouvoir aller réveilloner dans la belle famille, ça m'évite ce genre de débat, et d'engueulade.
- Mais c'est un sujet important.
- Pas pour être débattu au comptoir de chez Ahmed ou dans la belle-famille. Tiens, prête-moi un instant ta prothèse.
- De quoi tu parles ?
- De ton téléphone intelligent.
- Pour quoi faire ?
- Donne et ferme-la... Attends. Tu vois, si tu veux pouvoir parler de cette réforme scélérate, il faut pouvoir argumenter. Et auparavant se documenter, lire, s'instruire. Tiens, ici, tu liras un document rédigé par une économiste atterrée. 
- 20 pages !
- Oui, si on veut être un peu sérieux, ça demande un petit effort. Le cerveau doit être disponible, et doit fonctionner autrement que comme caisse de résonance des médias mainstream. Tu le télécharges et tu lis ça à tête reposée, si j'ose dire. Et on en reparle.
- T'as trouvé ça sur tes médias alternatifs et gauchistes ?
- Si on reste dans la caricature, la réponse est oui. Ça te permettra de dormir tranquille. Mais, tu vois, c'est là que je touve des choses qu'on ne trouve pas ailleurs.
- Comme quoi ?
- Comme des nouvelles de Julian Assange.
- Qui ?
- Julian Assange, tu n'en as jamais entendu parler ? Tiens, ici, tu auras un résumé de l'histoire, ça ne te fatiguera pas trop. Et si tu veux creuser, mieux comprendre le monde dans lequel tu vis, tu liras ça ou/et ça
- Oui, ça me dit quelque chose, maintenant. C'est pas le type qui était réfugié à l'ambassade de je ne sais plus quel pays sud-américain ?
- Exact. T'en parle-t-on sur Instagram ? Ou y met-on simplement des citations et des seins barrés ?
- C'est vrai que ça faisait longtemps que je n'en avais pas entendu parler.
- Normal. Une info chasse l'autre. Un événement en remplace un autre. Show must go on, comme on dit à la Maison blanche, et partout ailleurs... 
- Il n'avait pas été accusé de viol ?
- Un pipeau médiatico-politique. Assange a été lavé de tout soupçon. Mais le type est en train de crever dans une prison, et dans l'oubli de tous aujourd'hui. Il va être extradé chez Trump où il est passible de 175 années de prison. Mais nous, nous parlons de Macron, le jeune, dynamique et incompris père Fouettard qu'emmerdent ces sales syndicalistes puant la bière et la vinasse et ces cheminots privilégiés qui bloquent le pays. Tu sais quoi ? On va en reprendre une à la santé de ces salauds de travailleurs et à la mort du Père Noël !


https://thisisnthappiness.com/



mardi 17 décembre 2019

Les fantômes d'une chambre en ville



Radio France entame sa quatrième semaine de grève et de programmes musicaux. Dimanche soir pourtant, est parvenu à se glisser à travers la grille de France culture et jusqu'à nos oreilles un étonnant et très personnel documentaire de Katell Guillou, réalisé par Véronique Lamendour, autour du dernier grand film de Jacques Demy, Une Chambre en ville — où il est justement question de grève, en musique... 
L'occasion d'écouter de nouveau la délicieuse et inestimable Camille Taboulay, toujours aussi passionnante quand il s'agit du réalisateur nantais. Participent également à l'émission Dominique David (cousine du cinéaste), Patrice Martineau (second assistant sur le tournage du film), Christophe Patillon (historien), Gérard Tripoteau (ancien ouvrier aux chantiers navals)… et la voix d’Amélie, que je vous laisse découvrir ici.



samedi 14 décembre 2019

De la folie


René Groebli

...quand je retrouvais mon calme, il m'apparaissait que les hommes font leur malheur par incapacité de se contenter de ce qu'ils ont. On finit par haïr ce qui nous entoure, alors qu'on était bien tranquille, et l'on se jette dans l'inconnu. On finit par prendre en horreur la vie présente. On ne peut plus supporter son bonheur, et l'on va s'exposer à des dangers réels. C'est excusable d'agir ainsi quand on ne risque pas grand-chose, mais quand notre vie est en jeu, c'est de la folie...
Emmanuel Bove, Non-Lieu, 1946

lundi 9 décembre 2019

C'est pas facile tous les jours

Trente ans plus tard, je suis reparti en voyage avec ma sœur, sur son invitation. Après l'URSS, place au Yucatán. Comme il était hors de question que tout ne fût que soleil, cumbia et couleurs primaires, j'avais emporté dans ma valise un roman lu il y a trente ans. L'ami Hubertus, qui le découvrait il y a peu sur les conseils de Louis Watt-Owen, m'avait convaincu de retomber dans Le Piège (1945). Il est toujours délicat de retrouver ses amours de jeunesse. Ce drôle de livre m'avait tellement bousculé à l'époque que j'avais accepté d'aller en voir une adaptation scénique, une performance one-man-showée de Didier Bezace à la Cartoucherie, si je me souviens bien. En faisant du protagoniste coincé sous l'Occupation le narrateur de son spectacle, le metteur-en-scène-comédien jouait sur une sorte de gimmick à répétition, C'est pas facile tous les jours, une expression dont j'allais abuser par la suite lorsqu'il me fallait dédramatiser les situations dites compromises. Aujourd'hui, cette trouvaille me paraît avoir été une mauvaise interprétation tant l'ingénuité et la bêtise de Bridet le rendent incapable de ce genre de distance. Si l'ironie de Bove est bien présente dans ce texte comme dans ses autres romans et nouvelles, elle n'est jamais appuyée et semble elle aussi coincée entre les pages de ce récit implacable, annoncé d'emblée sans issue.
Rien ne dévoile mieux nos intentions qu'une longue impuissance. A toujours demander sans obtenir, on finit par donner de soi l'idée qu'on ne réussira jamais, qu'on appartient à cette catégorie d'hommes dont les désirs sont trop grands pour leurs possibilités.
Ces deux phrases simples et impeccables suffisent à décrire Bridet dans les premières pages, à justifier le titre du roman.
Ce fut à ce moment qu'une idée extraordinaire lui vint à l'esprit, une de ces idées simples qui, selon ce que nous y mettons de nous-mêmes, paraissent géniales ou insignifiantes. Elle lui fit brusquement retrouver toutes ses forces. Cette idée était que, quoi qu'il fit, il ne pouvait plus échapper à la mort et que, puisqu'il fallait mourir, autant mourir courageusement.
Et ce fut ce qu'il fit.
Et ces deux paragraphes désespérément ironiques, et situés vers la fin du livre, traduisent un rare éclair de lucidité chez Bridet. Conscient enfin du piège dans lequel il s'est lancé les yeux fermés. 
Un chef-d'œuvre.

Revenu dans la grisaille d'ici, j'ai ouvert la suite, un volume regroupant les deux derniers romans de Bove, Départ dans la nuit et Non-Lieu, publié à l'Imaginaire en 1992, année qui marque mon départ de la librairie pour aller traduire à Beaubourg des films mexicains… 
Ce doit être le seul livre de l'auteur que je n'ai pas volé. Et en lisant les premières pages, il me semble que c'est également le seul que je n'ai pas lu. Il arrivait certainement quelques années après la période exclusivement consacrée à Bove. Je sens ce matin que cette découverte inespérée pourrait redonner quelque couleur à un quotidien violemment sombre et me consoler de la perte des paysages mayas. 

jeudi 21 novembre 2019

Complètement Stone

F. C. Gundlach

L'autre jour, je suis tombé sur un exemplaire de l'autobiographie de Keith Richards, Life, survolée à l'époque de sa publication, parce que pavé épouvantablement mal foutu et traduit à l'emporte-pièce. J'ai de nouveau pesté, mais me suis laissé prendre. Et j'avoue m'être bien marré, seul aux toilettes, en lisant le passage qui concerne la rencontre avec Godard, vers 1968. Extraits.

Que ça nous plaise ou pas, la politique s'est chargée de venir à nous en la personne de Jean-Luc Godard, le grand révolutionnaire du cinéma. Fasciné par ce qui se passait à Londres cette année-là, il a voulu réaliser un film complètement différent de ce qu'il avait fait jusque-là. Pour se mettre dans l'ambiance, il a sans doute goûté à des substances qui n'ont pas trop dû lui réussir : question d'habitude. Très franchement, je pense que personne n'a jamais été capable de calculer où il voulait en venir avec son film Sympathy for the Devil. Il s'agit pour l'essentiel de l'enregistrement du morceau du même nom par nous en studio (…) je suis content qu'il ait filmé ces répètes, mais Godard, quel numéro ! Je n'en croyais pas mes yeux : on aurait dit un employé de banque français ! Qu'est-ce qu'il pensait faire de ce machin ? Il n'avait aucun plan précis à part quitter la France et choper l'ambiance de la scène londonienne. Le film est un tissu de conneries, avec des jeunes vierges sur une péniche de la Tamise, des giclées de sang et une scène faiblarde dans laquelle des soi-disants militants des Black Panthers échangent maladroitement des flingues dans une décharge à Battersea. Jusque-là ses films étaient plutôt maîtrisés, presque hitchcockiens, mais c'était une année où on faisait tout et n'importe quoi, avec pas mal de n'importe quoi. Je veux dire que, bon, quel besoin Jean-Luc Godard avait-il de s'intéresser à la petite révolution hippie en cours chez les Anglais pour essayer de montrer que c'était quelque chose d'autre ? Mon explication, c'est que quelqu'un avait mis de l'acide dans son café et qu'il a passé cette année foireuse en surchauffe idéologique permanente.
Il s'est même débrouillé pour mettre le feu aux studios Olympic !…



lundi 18 novembre 2019

File dans ta tombe sans faire de saletés –

Yasuhiro Ishimoto

tout le monde s'en fout
tout le monde s'en contrefout
tu savais pas ?
tu l'avais oublié ?
tout le monde s'en bat les reins

même ces empreintes de pas
qui semblent aller quelque part
ne mènent nulle part

tu peux apprendre les choses par cœur
mais tout le monde s'en fout —
c'est la première leçon
qui mène à la sagesse

apprends-le

et personne n'a l'obligation de s'en soucier
personne n'est censé en avoir quelque chose à foutre

la sexualité et l'amour sont évacués
comme de la merde

tout le monde s'en branle

apprends-le

croire en l'impossible est un
piège
la foi tue

tout le monde s'en balance –
les suicidés, les morts, les dieux
ou les vivants

pense au vert, pense aux arbres, pense
à l'eau, pense à la chance et à la gloire de
toute sorte
mais garde-toi
le plus tôt possible
de dépendre de l'amour
ou d'attendre qu'on t'aime
en retour

personne n'en a rien à foutre.

Charles Bukowski, in Tempête pour les morts et les vivants
trad. Tomain Monnery, éd. Au diable Vauvert, 2019

samedi 16 novembre 2019

Infréquentables

Mark Daniel


- Comment tu fais ?
- Avec.
- C'est définitif ?
- Maladif.
- T'as essayé d'arrêter ça ?
- Oui.
- Et ?
- Rien.
- Aucune amélioration ?
- Non. Donc...
- Donc tu en reprends un dernier ?
- Voilà. Note que c'est le dernier uniquement parce que boire davantage me ruinerait. Que les choses soient claires... C'est dommage d'ailleurs, car il est meilleur que celui de l'expo...
- Il n'était peut-être pas fabuleux, mais je t'ai vu te resservir à plusieurs reprises...
- C'était gratuit.
- Si tu avais pu, tu aurais acheté quelle photo ?
- Celle de la maison à la campagne me plaisait beaucoup.
- J'ai l'impression que c'était la photo préférée de beaucoup d'entre nous.
- Pourquoi tu dis nous ? Tu as eu l'impression de faire partie d'une confrérie ? D'un groupe de happy-few ? D'une caste de privilégiés ?
- Ben, non, mais...
- Mais quoi ?
- J'ai dit nous parce que, comme toi, j'étais à cette soirée...
- Ce nous ne concernait pas que nous.
- Si, je t'assure.
- Tu mens. D'ailleurs, ce que tu dis de cette photo ne saurait en aucun cas nous concerner nous seuls. Tu as observé que d'autres invités s'arrêtaient longuement devant cette photo, la commentaient, s'en délectaient, l'achetaient peut-être... Ce nous, ce n'est pas nous.
- OK.
- Tu le reconnais, ce nous concernait un ensemble de personnes bien plus large que toi et moi.
- Certes.
- Ce certes est de mauvaise foi. Fais gaffe.
- Ok, tu as raison. Tu as fini de pinailler sur les mots ?
- Les mots sont importants.
- Mais nous parlions photo.
- Une photo, c'est 1 000 mots.
- C'est quoi, cette définition ?
- C'est une boutade. Mais comme toutes les boutades, il y a du vrai en elle.
- C'est un peu cliché.
- Joli.
- Ah... Je ne l'ai pas fait exprès...
- Cela va sans dire.
- En tous cas, elle a un beau regard, ta copine...
- Tu vois, c'est devant cet autre genre de cliché, que j'aime la boutade sur la photo et les 1 000 mots..
- Tu n'en loupes pas une... Je trouve ses intérieurs, ceux de la maison ou ceux d'un café, très mélancoliques, c'est presque physique, je ne sais pas comment dire, du coup.
- Elle est très douée pour les vieilles maisons, les intérieurs, leur lumière. Pour rendre leur atmosphère. Ou son illusion. Une de ses expos leur était entièrement consacrée il y a quelques années... 
- Tu sais ce que c'est, cette maison ?
- Non, j'ai entendu dire qu'elle était à Ville-d'Avray.
- C'est une maison familiale ? On aperçoit des enfants derrière les arbres...
- Toutes les maisons sont par essence familiales. Celle-ci l'était sans aucun doute...
- L'était ?
- Elle a depuis été détruite.
- C'est pas vrai...
- J'ai entendu Carole le dire à l'un d'entre nous...
- C'est criminel.
- Le vrai terme est spéculation. Il y avait certainement des centaines d'hectares. Ils ont dû y bâtir une de ces résidences de haut standing pour cadres et agents commerciaux.
- La photo date de 2003, si je me souviens bien. Tu penses qu'on construisait encore le genre de résidences que tu évoques en 2003 ?
- Bien sûr. Elles prennent d'autres noms, ne sont plus destinées à la même classe sociale, mais le principe est le même.
- Ville-d'Avray, c'est où, exactement ? Le nom ne m'est pas inconnu, mais...
- Dans la région de Versailles, il me semble.
- On pourrait trouver ce nom dans un roman de Modiano, non ?
- Ou dans un Simenon. Mais, c'est drôle, je suis également tombé sur ce nom de ville à deux ou trois reprises ces derniers jours. Un roman récent que j'ai aperçu dans une librairie. Un dimanche à Ville-d'Avray, dans mon souvenir. Qui évoque un film des années 1960. 
- Quel film ?
- Je ne sais plus le titre, mais c'est très proche de celui du roman. Un film un peu culte. Je crois que Nicole Courcel y tient l'un des rôles principaux. 
- Nicole Courcel... Elle vit encore ? 
- Aucune idée...
- Ce nom surgi d'on ne sait où...
- Du monde d'avant. 
- Comme Ville-d'Avray...
- Tu sais, tu m'étonnes parfois.
- Pourquoi ?
- Je ne t'ai pas encore vu sortir ton téléphone intelligent pour consulter wikipedia...
- Je n'ai plus de batterie...
- Tout s'explique...
- A propos de maison, tu as suivi la polémique sur celle de Céline ?
- Non.
- Tu sais que sa veuve est morte ?... Elle avait mis la maison en viager, il y a un an.
- L'acheteur a fait une bonne affaire... 
- Il n'a pas dû attendre longtemps avant de récupérer son bien, en effet...
- Lucette était plus que centenaire... C'est quoi, la polémique ? On a manipulé Lucette pour qu'un salopard rachète la baraque pour une bouchée de pain ?
- Non, je ne crois pas. C'est Stéphane Bern...
- Qu'est-ce qu'il vient foutre ici, ce crétin ?
- Il s'oppose à ce que la maison de Céline soit transformée en musée. Il a peur que ça devienne un lieu de pèlerinage pour des gens infréquentables.
- De quel droit se prononce-t-il sur la question, cet infréquentable royaliste de mes deux ? Il a dû entendre parler de Céline à Questions pour un champion ou chez Hanouna, j'imagine...
- Tu n'oublies pas que notre président lui a confié une mission autour du patrimoine.
- Oh putain, je l'avais oubliée, cette énième cagade de l'autre illuminé ! Je me souviens, n'y avait-il pas une histoire de loto du patrimoine ?
- Exact.
- Mais, dis-moi, une mission, ça a une durée limitée, non ?
- A priori, oui.
- Tu vois, c'est bien la première fois je regrette que tu ne puisses pas consulter ta machine...
- De son côté, Jack Lang estime que la maison de Céline devrait être préservée...
- Lui aussi avait un mandat limité, non ? C'est ça, la polémique ? Le seul fait d'évoquer les noms de ces deux grotesques moutons est déjà une faute impardonnable. Leur accorder le moindre intérêt devrait être considéré comme un délit.
- Tu n'as pas d'avis sur la question, toi qui admire Céline ?
- Je n'admire pas Céline, et d'une. Et puis, je ne suis pas fétichiste. Si le nouveau proprio veut raser l'ancienne baraque de Céline, grand bien ou autre chose lui fasse, je m'en tape. S'il veut la garder en état, la restaurer, en faire un musée, je m'en fous aussi. De Céline, il reste les livres. Et, ça, crois-moi, chez Gallimard, on n'est pas près de les faire disparaître... De Céline, il y a beaucoup à dire, mais ce genre de considérations ne sont que des numéros de clowns, intégrés au spectacle permanent de l'actualité, histoire de nous donner l'illusion qu'il y a débat d'idées, indignations et respect du patrimoine... Bref, si tu pouvais éviter de m'apprendre ce genre de choses...
- Tu es un peu tendu en ce moment. C'est toi qui deviens infréquentable...
- Certainement, encore des histoires de maison...
- Stress et angoisse sont dans un bateau...
- Qu'est-ce que tu racontes ?
- Attends. Donc, stress et angoisse vont en bateau. Les deux tombent à l'eau. Qui se sauve ?
- ...
- Le cancer !
- Ecoute, ne le prends pas mal, mais je préfère encore quand tu me parles de Stéphane Bern, c'est un peu plus drôle... Allez, pour la peine, tu vas nous payer une tournée ! 
- Pourquoi moi ?
- Si tu comptes sur les laquais du prince pour nous payer un verre, tu peux te gratter...