mercredi 2 décembre 2020

J'étais un chien


ibai acevedo


nu de courage
je corrige le tir
mon amour et lâche
ta main dépose les armes
le bilan
exercice en cours

j'étais un chien
méchant devant ta porte
errant sous ton balcon
j'appris à japper pour garder
la maison
remuer la queue et
lécher ta main en échange
d'une caresse
un bout de viande
je m'appliquais à rappliquer
dès que tu me sifflais
coucher à tes côtés
sur simple demande
sans recommandé

épargne-moi tes mensonges
ne me révèle pas la vérité
ne me demande pas pardon
tais-toi
et parle-moi

aux heures pâles de la nuit
je m'enclume dans ce lit vide de
nous
secoue-moi autant que tu veux
dépourvu de larmes
calé dans le quatorzième
je suis plein de vin
et ne trouve plus les maux

 

charles brun, avec mes dommages

samedi 28 novembre 2020

Sans vous en rendre compte

Margaret Durow


 

Et parfois dans cette existence chaotique, il arrive de bonnes suprises. Le journal, où je ne mets plus les pieds depuis un moment, a reçu à mon attention un bouquin –événement rare–,dédicacé nominativement par son auteurpratique probablement courante dans le monde du livre, mais inhabituelle en ce qui me concerne. L'événement est d'autant plus étrange qu'il s'agit de poésie et que j'ignorais jusqu'ici l'existence du signataire, un certain Benoit Caudoux. A travers les quatres lignes stylographiées de la page 3, je tente de percevoir un signe, une piste, un mot qui secouerait violemmenten douceur, je suis également preneur ma mémoire, mais que dalle. Je fais alors dans le froid défiler les yeux rouges sur les mots éparpillés à travers les pages et suis soudain saisi par un profond sentiment de gratitude pour l'auteur, l'éditeur et le facteur. Comment ne pas y voir un vague cousin éloigné de Charles Brun, voire un faux pseudonyme de celui-ci ? j'imagine que je n'en saurai jamais rien, et c'est ainsi très bien. 

 


demandez-moi du flamenco
de la salsa
des chansons

demandez-moi des claquettes
et des violons tziganes

demandez-moi des sauts
carpés
des personnages

du sirtaki
et de
pleurer
sur des chevaux

ou sur
des musiciens

d'être là devant vous
exactement comme seul

et des yeux qui écoutent
et qui montrent
sans dire

mais
ne me demandez pas
de vivre dans ce monde
que vous
vous dessinez
sans vous en rendre compte

Benoit Caudoux, Drapeaux droits,
ed. Héros-Limite, 2020


mercredi 25 novembre 2020

Mauvaise saison

David Seymour


― Je n'ai pas beaucoup de temps...
― Comment ça va ?
― Si ce genre de formule n'appelle généralement aucune réponse véritablement sincère et profonde, tu accepteras, sans y voir malice, qu'en la circonstance un silence pudique et certainement définitif s'impose à nous.
― On dirait du Thomas Bernhard, que tu aimes tant citer...
― Je ne cite pas, je note. Et tu dis n'importe quoi...
― Ben, une phrase interminable pour ne pas dire que ça ne va pas, ça me fait penser à tes citations de Thomas Bernhard... Je suppose que tu n'as pas regardé notre président hier soir ?
― Tu me prends pour qui ? Et puis, on m'a dit que la saison 2 était moins bien que la 1 du printemps dernier.
― De quoi tu parles ?
― La série sur le terrible virus dans laquelle, au nom de notre sécurité sanitaire, nous renonçons à nos libertés les plus primordiales.
― Tu as de tout temps été du côté des sceptiques, fais gaffe, désormais, tu tutoies le complotisme.
― Toi, en revanche, tu as de tout temps flirté avec la bêtise... Et tu n'as jamais fait gaffe…
― Tu ne peux tout de même pas rester en permanence en retrait du monde...
― Parce qu'être au rendez-vous devant le poste tous les 15 jours pour faire semblant de découvrir les nouvelles consignes de notre chef de guerre d'opérette que l'ensemble des médias nous ont depuis des jours divulgâchés, comme on dit aujourd'hui, c'est ça, être dans le monde ?
― Tiens, ça m'étonne que tu connaisses des mots comme divulgâcher.
― Tu me prends pour qui ? Je m'informe, pas comme toi, pas avec des alertes de gougueule niouze sur mon téléphone, mais je me tiens au courant de l'évolution de notre langue, par exemple. Ce mot justement, qui est entré dans notre vocabulaire avec la dictature des séries...
― La dictature des séries, carrément ?
― Tu appelles ça comment ?
― Je ne sais pas. Un phénomène ?
― Passons... J'en étais où ?
― A divulgâcher.
― Bref, ce mot, créé par nos amis québécois, pour franciser un mot anglais, est un phénomène, comme tu dis, complètement aberrant, la langue française, chère à nos amis québécois, quoi, possédant depuis des centaines d'années, c'est pas nouveau, des mots pouvant convenablement exprimer cette idée...
― Ah oui, lesquels ?
― Mais enfin : déflorer par exemple !
― Ah oui, tiens...
― Sans parler de dévoiler...
― Ah oui, tiens...
― T'as pas fini ?
― C'est ce que j'allais te demander...
― Non, un dernier pour la route, tiens, encore plus simple et à connotation chrétienne, voire mystique — tu vois, ça remonte — : révéler. Hein, qu'est-ce que tu dis de ça, petit baudet ?
― Petit quoi ?
― Connard, si tu préfères...
― Merci.
― Je t'en prie, entre amis...
― Donc, tu te fous de tout...
― Non, je me prépare pour la saison 3, la dernière il me semble, qui devrait être on air, comme disent les concitoyens de Joe Bidon, dès la mi-janvier. Elle sera époustouflante, prédit-on, avec des histoires de fantômes...
― De quoi tu parles, j'ai déjà du mal à te suivre, mais ça pixélise sans cesse... Quels fantômes ?
― L'armée d'indigents facialement reconnus par la police floutée mais matraqués rendus invisibles pour notre sécurité. La mise en scène sera à la hauteur, avec des plans aériens et panoptiques pour garantir l'avenir démocratique. Bien entendu, un tas de rebondissements et de péripéties, des menaces d'attentats et de virus, replongeront les citoyens, à partir de l'épisode 3, dans un nouvel état d'urgence indispensable pour leur bien-être républicain, nouveau protocole sanitaire, les élections sont annulées, la guerre déclenchée mais après la mort de la première dame, le commandant-en-chef épouse une autre blonde, un peu moins fringante et élégante, mais héritière d'un paquebot du côté de Saint-Cloud... Je ne te divulgâche pas tout, tu verras, nous allons devenir totalement accros à nos écrans.
― La vache !
― Tu parles de la blonde ?
― Non, d'une alerte...
― Quelle alerte ?
― Attends, je vérifie.
― Non, ce n'est pas nécessaire...
― Oui, ça fait la une de la toile : Maradona est mort !
― Qu'est-ce que tu racontes ?
― Arrêt cardiaque.
― Putain, le dernier pan de ma jeunesse qui n'avait pas encore foutu le camp...
― Il venait d'avoir 60 ans fin octobre.
― Oui, je sais, c'était un scorpion comme bibi...
― Ah oui, tiens, j'ai loupé ton anniversaire, j'y pense.
― Ce n'est pas nécessaire. Bon, faut que je te laisse, la petite cave va fermer. Ce soir, je bois au génie de Santa Maradona !
― Je crois que je vais faire comme toi...
― Faisons vite, nous n'avons plus beaucoup de temps, ça aussi, ce sera bientôt interdit

 

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mardi 24 novembre 2020

En pièces

Frank Oscar Larson

 

...chacun est destiné, un jour, à ne plus trouver d'issue, la construction de l'homme est faite ainsi.  A la réflexion, la longueur de la vie est la plus longue, et en même temps la plus courte qu'il soit, parce qu'en un instant il est possible de la méditer et de la sentir dans toute son étendue, toujours dans l'instant où l'on pense une telle pensée (hardie). Toujours l'impossible. Demeuré avec le possible à un minimum d'existence, l'individu se trouve toujours au plus profond de l'insatisfaction. Cependant, il se crée sans cesse des circonstances de vie, vraissemblablement parce qu'il aime la vie telle qu'elle est. Nous réclamons toujours autre chose que ce que nous pouvons avoir, que ce que nous avons, que ce qui est en correspondance avec nous, et cela nous rend malheureux. Si nous sommes heureux, notre pensée met aussitôt en pièces cet état de bonheur...

Thomas Bernhard, Corrections,
trad. Albert Kohn, Gallimard

samedi 21 novembre 2020

Un sacristain contrefait

Gilles D'Elia

 

Dans un autre genre, publication par les éditions du Cherche-midi, 35X21,7, 726 pages, 1820 grammes, 29 euros, de 5000 poèmes, en 40 recueils, de Jean-Claude Pirotte, écrits au cours de ses deux dernières années de vie (2012-2014). La bête est impressionnante – c'est dans l'air du temps, le monumental. Judicieusement intitulé Je me transporte partout, ce volume, nous promet Sylvie Doizelet, compagne du poète, est fait pour durer toute une vie – encore faut-il trouver à le caser et disposer encore de quelques années de présence ici-bas… Pour info, la muse facétieuse a calculé qu'à raison d'un poème par jour, au hasard par exemple, nous en avons pour 13 ans de bonheur. Elle se garde de nous préciser le temps que peut nous prendre une lecture de a à z… Le hasard faisant bien les choses dit-on, je tombe sur ça – vous me direz combien de jours il nous reste, je suis nul en mathématiques…

 

comment puis-je prendre au sérieux
tous ces poèmes que mes yeux
ne veulent même pas relire
à peine écrits je les oublie

ce ne sont même pas délires
d'un esprit qui se fait trop vieux
sinon pour ânonner les pires
banalités règles d'un jeu

que plus personne ne publie
et qu'encore moins on ne lit
au grand jamais sans s'esclaffer
en se gaussant de leurs effets

je suis tel que la vie m'a fait
me dis-je en ratant tous les coches
et je sonne à la même cloche
comme un sacristain contrefait


jeudi 19 novembre 2020

There's no Business


Manny Hyman était dans le show-business depuis l'âge de seize ans. Quarante ans de galère et même pas de quoi s'offrir une cuvette pour gerber dedans. Il opérait dans l'un des salons du Sunset Hotel. Le petit salon. Lui, Manny, incarnait « Le Comique ». Vegas avait changé. L'argent était parti vers Atlantic City, où tout était plus frais, plus neuf. Et puis, il y avait cette foutue récession. 

« La récession, leur disait Manny, c'est quand votre femme se tire avec le premier venu. La dépression, c'est quand le premier venu vous la ramène. Quelqu'un m'a ramené la mienne. Il y a sûrement un truc marrant là-dedans, si je trouve quoi, je vous le fais savoir… »

 

Ça commence ça, There's no Business, courte et fameuse nouvelle de Charles Bukowski, illustrée par Robert Crumb, publiée en 1984, tout juste joliment rééditée avec sa traduction de Jean-Luc Fromental, 21X15, 32 pages, 94 grammes, par Au diable Vauvert et vendue depuis le 12 novembre pour la modique somme de 9 euros chez tous les libraires osant affronter dans notre beau pays virus et maison bourreman avec leur cliqué-retiré, qu'on se le dise !
Le même éditeur gardois nous promet d'ailleurs pour le prochain confinement début 2021 le même genre d'entreprise avec une autre nouvelle d'oncle Hank, autrefois adaptée sous forme de court-métrage pas trop mal avec Daniel Duval par l'ancien footballeur marseillais révélé par l'Association de la jeunesse auxerroise, Eric Cantona, Bring me your Love, on en reparlera sans aucun doute.


mardi 17 novembre 2020

La chose la plus rare

 


Déjà les premières lignes de cet essai m'avaient, à la relecture, amené à l'idée d'éditer sous forme de livre tout un recueil des brefs morceaux de prose descriptive de Roithamer car en un temps où l'on édite et publie tout, sauf des choses remarquables, sauf des choses effectivement d'une originalité absolue et aussi par surcroît scientifiquement géniales au plus haut point, en un temps où tous les ans des centaines et des milliers de tonnes de stupidité couchée sur du papier sont lancées sur le marché, toutes les ordures de l'avilissement de cette société européenne ou, pour dire toute ma pensée, de cette société mondiale tombée dans l'avilissement, un temps qui toujours et sans cesse ne produit que des ordures intellectuelles et où l'on fait passer de la façon la plus répugnante pour des produits de l'esprit ces ordures intellectuelles qui ne cessent d'empester et ne cessent de tout obstruer alors qu'il s'agit seulement de sous-produits de l'esprit, en un temps pareil je pense qu'on a carrément le devoir de publier une œuvre d'un art semblable fut-ce d'un art aussi discret et dépourvu d'ornements que l'art de la prose de Roithamer, elle ne ferait sensation d'aucune manière, mais pourtant je pense veiller à ce qu'elle ne se perde plus une fois qu'elle sera imprimée et fixée par écrit pour toujours car sans aucun doute pour ces morceaux de prose de Roithamer il s'agit de joyaux intellectuels et ceux-ci sont, même dans notre pays, la chose la plus rare.

 

Thomas Bernhard, Corrections,
trad. Albert Kohn, Gallimard

jeudi 12 novembre 2020

Ou


Steve Shapiro

 

Une passion froide durcit mes larmes

les pierres pèsent sur mes yeux : quelqu'un 

me détruit ou m'aime.


Antonio Gamoneda, Clarté sans repos,
trad. Jacques Ancet, ed. Arfuyen

mercredi 11 novembre 2020

La douceur intérieure de l'homme





– Hier, à la caisse de l'épicerie bio…

…Tu fréquentes les épiceries bio, toi ?

Pas pour tout. Mais pour les légumes, oui, les fruits… Et puis, il y a moins de monde qu'au supermarché… Bref, une femme devant moi discutait avec la caissière et sort : Il faut sauver noël !

Et alors, qu'est-ce qui te choque ? Entendre pareille ânerie dans une épicerie bio ? Les abrutis sont partout…

Pourquoi serait-ce une ânerie ? C'est important, ce rendez-vous annuel…

…Tiens, qu'est-ce que je disais ?

A quel propos ?

De la connerie partout répandue.

Tu penses à moi ?

Non, mais maintenant que tu le dis…

J'ai lu quelque part qu'il y a une perte énorme…

D'intelligence ?

Je parle de noël. Une perte de quelques 700 millions de chiffre d'affaires, si je me souviens bien, si nous restons confinés au-delà du 1er décembre.

Pour qui ?

Je ne sais plus. J'ai lu ça il y a quelques jours, je n'ai plus les détails en tête…

C'est bien le problème… L'industrie du jouet, du gadget et de la téléphonie panique…

Toujours est-il que la situation semble grave.

J'ai toujours vomi les fêtes de fin d'année, ce commerce obscène…

Mais la famille…

– Oui… Je ne sais pas… Ça m'emmerde un peu pour ma mère, la pauvre ne va pas en fêter beaucoup d'autres… 

J'ai peur que grand nombre de familles finissent par faire comme nous : se réunir par écran interposé !

Et on se filera les cadeaux via Amazon, c'est ça ?… 

Non, je pense qu'ils vont épargner cette fête, nous déconfiner avant…

L'infantilisation de nos existences passe par ça. Et puis, on nous reconfinera en janvier en parlant de troisième vague et en déclarant que nous n'avons pas été assez raisonnables… Changeons de sujet, tu veux bien, ou je me déconnecte.

Bientôt, ce ne sera plus possible.

Quoi donc ?

Se déconnecter. Avec la 5G qui s'implante partout, nous resterons connectés H24.

H24 ?! – tu t'entends parler ? Nous resterons connectés à vie, tu veux dire… Et nous finirons par bénir tous les nouveaux virus à venir en espérant qu'ils nous envoient six pieds sous terre et nous déconnectent enfin…

Tu bois quoi ?

Le temps des gitans, un petit rouge pas farouche…

A la tienne !

Et toi ?

Le Terdezom, dont je t'ai déjà parlé…

Santé !

En parlant de santé, je ne comprends pas que tu n'aies pas encore chopé le virus !

Ah, oui…

J'ai lu quelque part…

…Tu lis trop…

…L'insomnie serait un facteur de contamination important du virus…

Manquait plus que ça. J'ai peut-être été malade sans le savoir, asymptomatique, comme on dit. 

Ça ne m'étonnerait pas de toi. Toujours à vouloir passer inaperçu… Cela dit, j'ai un doute.

Toi ?

Oui, à propos de l'insomnie. Il me semble plutôt que c'est une des séquelles du virus, je ne sais plus…

Je te dis : tu lis trop. Tout s'emmêle dans ta petite tête… Rassure-toi, tu es comme tout le monde.

C'est ce qui me fait peur.

Tu aurais dû t'en inquiéter bien avant. Il est désormais trop tard.

Asymptomatique et antipathique…

Je ne suis pas animateur télé !

C'est dans quel film, cette réplique ?

C'est dans un film ?

Il me semble, oui. Je vois bien Bacri dire ça…

Il m'aurait copié ?

A vérifier.  

Tu sais bien qu'on ne vérifiera rien. Dès que nous aurons coupé cette conversation, nous irons perdre notre temps à autre chose, que l'on oubliera dès le lendemain…

Tu es vraiment un sacré rabat-joie…

Tu veux dire que si nous n'étions pas en train de bavarder en ce moment, tu éprouverais une certaine joie, l'amour de ton prochain, une soumission indéfectible à l'ordre de ce monde ?

Toujours le même discours, tes grands mots…

Qu'est-ce que tu fais de la douceur intérieure de l'homme ?

Elle est parfaitement dissimulée…

…Ça s'appelle du savoir-vivre…

Du savoir-vivre, chez toi ?!

Pour le moment, je vais te montrer mon savoir-couper ! Bonnes fêtes, vieux !


mardi 10 novembre 2020

A moindre frais

 

Gérard Petrus Fieret

 

et
je valdingue dans l'ultime lit

conjuré

fou dans la pénombre
implorant
la nuit à changer d'avis
à moindre frais
rassure-toi mécréant 
tu seras toujours

maudit assoiffé

cherchant sans fin les paradis

perdus

verre à la main

j'avance une dernière fois

plaine des petits
planteurs
la solitude est grandiose

j'aimerais porter moi aussi

cette veste de soie rose

t'écrire des poèmes

à la jarre seventies

mais
 
cette lumière tant rêvée
nous rend moroses
emmène-moi enfin jusqu'à la lune
pleine qui nous
crachait son lait

seul ici

je fais bouger les lignes
à haute-tension  
au-dessus de moi
ne peux détacher mes yeux
de toi

j'ai perdu notre asile
offrons une fois encore veux-tu
chair contre chair
ce tango
pour claude
paradis enfer tu le sais vont de pair

 

Charles Brun, la musique adoucit les peurs




mercredi 4 novembre 2020

C'est bon, la France !


anonyme

 

Afin de récompenser ma fidélité et me faire aimer mon pays, le magasin de surgelés m'envoie régulièrement ses nouvelles promotions. La campagne du moment est tout bonnement intitulée C'est bon la France. M'est proposée une sélection de produits à prix réduits : du boeuf bourguignon à la quiche lorraine en passant par la tarte tatin, les cordons de poulet au beaufort A.O.P, les pains au chocolat (2 barres chocolat) pur beurre, ou encore la mogette de Vendée haricots blancs. Acheter ces produits estampillés France me fera-t-il avaler tout le reste ? 

 

***

 

Une énième tribune de soignants dénonçait il y a quinze jours les conditions de travail qu'affrontent les blouses blanches à l'heure de cette fameuse deuxième vague et critiquait la gestion de la crise par la bande au pouvoir. Malgré le discours officiel, rien n'aurait été anticipé, modifié  mise à part la suppression récente ou à venir d'une centaine de lits d'hôpitaux pour faire face au virus que des spots publicitaires du ministère du sinistre Véran quotidiennement nous ont pourtant assuré depuis le mois de mai être toujours virulent. « Vous allez souffrir, je le sais, c'est comme ça», vient de répondre avec sa franchise légendaire et son accent du sud-ouest notre rigolo Premier ministre. Se souvient-on qu'un autre ministre, à la veille des derniers congés scolaires, soit à la même époque que cette tribune, incitait les Français à partir en vacances, en soutien à l'industrie du tourisme mal en point ?  

 

***

 

Autre point mal en point, celui promis par Castexte, quinze jours après l'annonce du reconfinement. Il sera vraissemblablement inutile tant ce nouvel enfermement schizophrène est contourné et moqué de tous côtés : écoles, collèges et lycées non fermés — pourtant foyers de contamination démontrés —, télétravail peu suivi, dérogations de déplacements tous azimut, abus de toute sorte au sein des entreprises, les Français tirent la langue au gouvernement qui promet restrictions et surveillance plus sévères. L'obscur Conseil de Défense, au coeur désormais de toute prise de décision politique, serait sur le pied de guerre.

 

***

 

Déjà le projet de loi de Sécurité globale, que nous pourrions croire sorti d'un mauvais roman d'anticipation du siècle dernier, annonce une surveillance toujours plus accrue des citoyens à l'aide de drones équipés de caméras, un assouplissement des prérogatives des policiers municipaux et des sociétés de sécurité privées, le recours à la reconnaissance faciale, et bien entendu l'interdiction pour les manifestants et internautes de diffuser des images de violences policières sur les réseaux sociaux... De belles dispositions qui s'ajoutent, après les derniers attentats terroristes, à l'idée balancée dans les médias d'un renforcement de la déchéance de nationalité ou encore de la création d'un Guantanamo à la française... Si l'Etat se préparait à une guerre civile, ou cédait clairement à la tentation totalitaire, s'y prendrait-il autrement ?

 

***

 

Contrairement aux établissements fabriqués au siècle suivant, disons des années 1960 à nos jours, ceux notamment qui affichent leur transparence, je me sens entièrement en confiance lorsque qu'il m'arrive, comme hier, de me perdre dans les couloirs aux murs lépreux d'un de ces hôpitaux du XIXe siècle vers six heures du soir parmi les odeurs de détergent, de soupe aux légumes et de merde. Je sais qu'ici on ne me raconte pas d'histoires. Souffrance et mort m'attendent dans l'une de ces chambres. 

 

 ***

 

Je veux me réveiller de bonne heure encore une fois,
avant le lever du soleil. Avant les oiseaux même.
Je veux m’asperger le visage d’eau froide
être assis à ma table de travail quand le ciel s’éclaircit et que la fumée
commence à sortir des cheminées
des maisons voisines.
Je veux voir les vagues se briser
sur les rochers de la plage,
pas seulement les entendre
comme cette nuit dans mon sommeil.
Je veux revoir les bateaux
de toutes les nations côtières du monde
passer le détroit -
vieux navires marchands crasseux avançant au ralenti,
et les rapides cargos modernes
peints de toutes les couleurs
qui déchirent l’eau sur leur passage.
Je veux avoir un œil sur eux.
Et sur les petits remorqueurs qui font la navette entre les cargos
et le poste du pilote près du phare.
Je veux les regarder débarquer un homme d’un bateau
puis en embarquer un autre.
Je veux passer la journée à regarder ce qui arrive
et en tirer mes propres conclusions.
Je déteste avoir l’air pingre - j’ai tant de raisons
déjà de remercier la vie.
Mais je veux me lever de bonne heure
au moins une fois encore.
Aller à ma place avec du café et attendre.
Attendre simplement, pour voir ce qui va se passer.

 

Raymond Carver : Là où les eaux se mêlent,
trad. Frédéric Lasaygues

dimanche 1 novembre 2020

Le bon vieux temps

Je veux que les piétonnes se coltinent à nouveau
des amendes pour avoir traversé en dehors des passages
cloutés. Je veux que l'indiscipline ne porte plus jamais
la marque d'un paquet de serviettes hygiéniques, sorti
de force d'un cabas. Que les haies coupées au millimètre,
que les nains de jardin et les pancartes « chien méchant »
me redonnent de la conjonctivite quand je musarde, le
dimanche matin, dans le bled de mes parents. Je veux des
rues envahies par des millions de colères. Je veux que les
coups de matraque pleuvent sur les enfants de la nation.
Et que ce fauteuil Emmanuelle en rotin, abandonné
dans l'abri de bus, me reparle, non d'apocalypse mais
de pauvreté. Je veux des terrains de foot, des jeunes en
sueur, des crachats, des vilains tacles et des cris de mauvais
perdants. Je veux ta gorge, aussi. Interminable gorge. 

                                                                Indécence d'hier.
Harnais, bave sur le harnais, quatre-vingt millions
de bactéries sur le harnais, lécher le harnais,
lécher ton index sur le harnais, lécher porte-jarretelles,
sexe, cul, bave, lécher.

 

Lisette Lombé, Brûler, Brûler, Brûler,
l'Iconopop, éd. l'Icnonclaste, 2020

mardi 27 octobre 2020

Dénouements




— Ces chats sont vraiment insupportables...

— Nous avons pu croire qu'ils s'étaient calmés, maintenant qu'ils ont un jardin...

—Depuis que la pluie est au rendez-vous toutes les nuits, c'est réveil à l'aube, comme avant. Si ce n'est lui, c'est elle, quel duo...

— Quand je suis remontée, après les avoir nourris, j'avais très envie de te prendre dans ma bouche.

— Ah oui ?

— Un désir très fort. Inouï.

— Pourquoi t'en es-tu abstenue ?

— Tu ronflais...

— C'est drôle, je t'ai entendue verser les croquettes du chien. Mais j'ai refusé de me réveiller totalement. J'ai encore eu une longue insomnie dans la nuit et je venais à peine de me rendormir.

— J'en ai rêvé... 

— De mon insomnie ?

— De ta queue.

— Je comprends.

— Alors pourquoi me parles-tu de ton insomnie si tu as compris que je parlais de ta queue ?

— Je comprends que tu en rêves. 

— T'es con...

— Pas seulement.

— Notamment.

— Je disais Je comprends, non pas parce que j'estime que ma queue est magnifique et qu'il est tout à fait normal qu'on en rêve, mais parce que c'est la seule manière désormais de la voir.

— Il n'y a plus qu'en rêve que nous pouvons encore baiser, c'est ce que tu sous-entends ?

— Nul besoin de sous-entendu, les choses sont claires. Les emmerdations qui nous ont absorbés ces dernières années ont eu raison de notre vie sexuelle.

— Sans doute... Dans mon rêve, c'était vraiment étrange. J'avais plusieurs orgasmes tout en te suçant.

— Qu'y-a-t-il d'étrange à cela ?

— Toi, tu n'y arrivais pas. 

— J'étais devenu impuissant ?

— C'était très long... Ça durait, voulais-je dire. J'avais beau m'acharner, tu finissais par me dire Laisse tomber, je dois 7500 euros aux impôts, j'ai pas la tête à ça...

— Effectivement. 

— Comme si nous n'avions pas assez d'emmerdations...

— Tu as vraissemblablement mal entendu. 

— C'est ma bouche qui était bouchée, pas mes oreilles.

— Tu te trompes, j'ai certainement dit J'ai gagné 7 millions au loto, je vais en profiter pour changer de femme.

— Salaud !

— Je plaisante, ma chérie. Cette série d'emmerdations, si elle se poursuit, va en finir avec nous.

— C'est le dénouement que tu imagines ?

Dans le meilleur des cas, j'imagine que nous survivrons mais séparés, rejetant sur l'autre la responsabilité de tous nos malheurs. Dans l'hypothèse la plus pessimiste, j'imagine que nous finirons totalement anéantis.

C'est gai... Toujours est-il que, dans mon rêve, je m'enfuyais en t'entendant parler des impôts. Et je me retrouvais dans un bois...

— ...avec le chien ?

— Non, j'étais seule.

— Et tu croisais l'homme des bois, le fameux...

— ...Oui, comment le sais-tu ? 

— Classique.

— J'étais parcourue de frissons en le rencontrant, mais il disparaissait soudain et j'étais incapable de le retrouver. J'avais beau chercher... Je me demande ce que ça peut vouloir dire... 

— Les frissons, tu les as éprouvés avec moi. En retrouvant la bête des bois qui sommeille en moi mais qui t'échappe depuis des mois.

— Un peu facile, cette interprétation, dans laquelle, au passage, tu te donnes le beau rôle... 

— Cela peut également signifier que tu te demandes s'il n'est pas déjà trop tard pour rencontrer quelqu'un d'autre... 

— Salaud !

— Ou encore que tu cherches ce quelqu'un d'autre depuis un moment sans jamais parvenir à le trouver. 

— Ce doit être ça... Tout n'est pas perdu, tant que je peux marcher...

 — Tu sais ma chérie, moi aussi, je rêve de toi. Très souvent.

— Des rêves érotiques ?

— Cette nuit, j'ai rêvé que j'embrassais ta fesse droite. Sur laquelle, il y avait une morsure. On distinguait très bien, de manière un peu caricaturale, comme dans une BD, la trace des dents.

— Les tiennes, certainement !
— Oui. Ou celles de l'homme des bois...

— Ah oui, sûrement...

— Pourquoi ne restons-nous pas un peu au lit, ma chérie, le réveil ne sonne pas aujourd'hui ?

— Il faut que j'aille promener la chienne. Je sens qu'elle s'impatiente.

— Tu vas où ?

Au bois.

— Attends. Je viens avec toi !

 


samedi 24 octobre 2020

Aux cœurs inconsolés


Mark Forbes

 

 

Tout ce dont la douleur est absente – un regard, un propos, un livre ou une voix – m'ennuie à mourir.

 

Le soupir comme négation du progrès… 

 

La vie fait de chacun d'entre nous un proscrit, et de tous nos semblables des bourreaux. 

 

La quantité d'amertume qui gît en chacun de nous, aucun chiffre ne saurait la traduire, ni aucune définition, encore moins : seuls y parviennent ces regards sans objet, lourds d'une langueur froide, qui planent au-dessus des ruines de toutes les significations. 

 

Tout ce qui adoucit la vision implacable du mal est utopie.

 

La faculté de dénigrer le monde est le plus grand don jamais fait par l'esprit au cœur inconsolé.

 

Tout ce qui naît de l'enthousiasme est erroné, et ce qui n'y prend pas sa source est négation de la vie.

 

 

Cioran, Divagations,
trad. Nicolas Cavaillès, Arcades, Gallimard.

 

mercredi 21 octobre 2020

Premier chapitre


 

Elle se tourna contre moi, pressant ses seins, son ventre, contre mon corps. M'embrassant dans le cou. Me chuchottant dans l'oreille : je t'aime.

Je t'aime... Pour le coup, ça me réveilla. C'était le sept cent trentième matin qu'elle me disait : « Je t'aime ». 

Verbe du premier groupe. Galvaudé. Haïssable.

Je grognais quelque chose qui pouvait passer pour un : « Moi aussi ». Ça la conforta ― réconforta ― pour la sept cent trentième fois. Constance. Constance!

Elle posa sa main sur mon sexe. Puis sa bouche.

Tous les matins, je me réveillais dans sa bouche et on peut dire que je commençais ma journée dans son sexe. Ou ailleurs.  

Elle s'appelait Constance. Et c'était ma femme. Je ne l'aimais pas. Ni elle. Ni personne. Raisonnablement, je ne tolérais que moi.

Jeudi 14 janvier. Je me taris en elle. Elle dut être satisfaite. Elle gémit, me dit : mon amour, me mordit l'oreille et me sussura : c'était bon, Sam... c'était merveilleux.

Vastitude de sa connerie. 

Je lui plantais mes dents dans un sein. Pour me venger. Elle cria. C'était de plaisir...

Elle prit ma main droite et la posa contre son ventre à la lisière de son sexe poisseux. Elle se leva sur un coude, me regarda. Moi aussi. 

Elle devait sûrement personnifier l'amour. La plénitude de la femme accomplie. L'après-extase. Moi, je voyais autre chose : cinquante-quatre kilos d'os et de viande. Ma main était toujours captive. Ses gros yeux bleus me dévoraient. S'humidifiaient. C'est à ces moments-là qu'elle me faisait le plus penser à ses soeurs qui regardent les trains.

Ma femme est une vache : premier chapitre.


lundi 19 octobre 2020

Nuits sans sommeil



 

pour l'épater

certainement 

confondant somnambule

et funambule

pour la faire rire

je marchais sur le fil

yeux fermés  

bras tendus

sans filet  

jonglant avec mes chaussons

à travers la chambre

frôlant la mort 

à six ans

un coup de vent

une tape sur l'épaule

et c'en était fini 

de cette pauvre vie

comblé de ses faveurs 

je plongeais vite dans le lit

encore chaud

ensemble

nous moquions

les peurs de notre frère

le fantôme du petit homme

planqué derrière les rideaux

prêt à bondir sur lui

elle ignore aujourd'hui

ma complice de l'enfance

l'angoisse des nuits blanches

insomnies infinies

jonglant

avec mes pauvres rimes 

solitaire sur la terre

elle ne voit que le soleil

qui poudroie

l'herbe qui verdoie

mes filles qui s'ignorent

sauront-elles un jour

la mort de

ces images ?

 

 

Charles Brun, je me tue à te dire qu'on ne va pas mourir

 

 

vendredi 16 octobre 2020

Le lait de printemps


 

Les filles assises aux terrasses des bars en attendant les résultats des examens ont des formes de femme, mais leurs visages sont transparents comme les grains de blé vert que tu froisses le dimanche pour te rafraîchir, ou simplement pour jouer dans le creux de ta main.
Le lait de printemps n'a pas de goût.

 

Georges L. Godeau, Votre vie m'intéresse,
ed. Le dé bleu