lundi 6 avril 2020

Lundi, c'est poésie

Shuji Kobayashi

Une amie, sur le point de perdre pied, m'envoie ce texte. Je le copie-colle sans dérogation.

Je ne peux pas applaudir à 20h00.
C’est plus fort que moi, je ne peux pas.
Donc, nous serions en guerre. En guerre contre un mal sournois et invisible, mais terriblement meurtrier. Notre armée, ce serait, en première ligne, les soignants, suivis de près par tous les travailleurs que la bonne marche du pays contraint à sortir.
Outre que l’héroïsation des soignants prend des tours quelque peu infantiles, les ramenant à des personnages d’une série Netflix, elle est surtout indécente. Si nous menions une vraie guerre, oserais-je applaudir de mon balcon ceux qui, démunis et contraints, rejoignent le front, alors qu’au salon un apéritif m’attend ?
Nos « soldats » ne sont pas des volontaires surarmés. Ce sont des femmes et des hommes sans moyens et sans protections, que l’État, après les avoir déshabillés, envoie au travail. Car ils font là leur travail, qu’ils persistent à considérer comme glorieux malgré les conditions dans lesquelles, depuis des années, ils sont contraints à le faire. En faire des soldats, c’est faire peser sur eux la responsabilité d’une situation dont ils ne sont pas l’origine et exiger d’eux un service exceptionnel au nom d’une morale militaire qui permet simplement de leur faire avaler la pilule. En faire des héros, c’est contraindre la litanie de leurs revendications au silence. A-t-on jamais entendu un héros se plaindre ?
Nous ne sommes pas en guerre. Ceux qui se mobilisent et s’exposent chaque jour ne vont pas donner la mort. Au contraire, c’est contre la mort et pour la vie qu’ils combattent. Ils et elles ne vont pas à la guerre, mais pourtant, héroïquement, ils se sacrifient.
Il y a un objectif à cette héroïsation, c’est bien sûr, l’Union Sacrée, autour d’une armée qui défend la Nation et de ses chefs qui la dirigent. Cette Union Sacrée permet à ceux qui la décrètent d’édicter les règles qui leur assurent le pouvoir, sans opposition ni même sans débat. Les soignants et les travailleurs sont les soldats nus et les sacrifiés de cette Union Sacrée. Les applaudir, c’est se résigner à leur sacrifice.

Une autre m'envoie cette vidéo, qui me rappelle quelque chose. Une seule phrase accompagne son mail : Nous étions pourtant prévenus !
Effectivement…


dimanche 5 avril 2020

La phrase




J'envoie un mail à mon cousin Satur, qui fait le facteur en Galice, afin de prendre des nouvelles de ses parents. Par ma mère, qui a parlé avec lui la veille, je sais que ma tante va mal, vit ses dernières heures. Mon oncle est également atteint. Comme bien d'autres pensionnaires de cet établissement madrilène. Si j'ai bien compris ce qu'a compris ma mère, aidée par un membre du personnel de la résidence d'anciens, comme disent les Espagnols, ma tante a filmé un adieu à ses enfants sur WhatsApp. Etait-elle consciente de ce qui arrivait ? Quels ont été ses mots, sa dernière phrase ? 
Satur ne répond pas à mon courrier, j'écris à sa sœur, l'Américaine, m'inquiète également pour elle et son mari. Le soir, sa réponse tombe. Mi madre ha fallecido esta mañana. La entierran mañana… Il n'y a plus rien à dire. Satur coincé à plus de 500 kilomètres de Madrid‌, sa sœur à plus de 7 000 n'ont eu droit qu'à une despedida de poche. J'ignore comment ils l'ont acceptée. Leur frère qui, selon Satur, a dilapidé le peu d'argent des parents après un divorce chaotique d'avec une femme qui l'entraîna dans une secte, sera le seul membre de la famille à l'inhumation du lendemain. Peut-être la seule personne présente – ça se passe comme ça dans ce nouveau monde. Quels auront été ses propres sentiments ? 
Je ne sais ceux qui sont les miens. Ceux qui s'imposent, ceux qui resteront lorsque je serai en mesure de penser ce que nous traversons. 
Une chose est certaine, avec la mort de Marta, la fratrie de mon père est cette fois bel et bien balayée de la terre. Marta, la petite dernière, la plus fragile, traitée toute sa vie pour une dépression chronique. La tante chez qui mon frère et moi avons été hebergés quelques mois de l'année scolaire 1976-1977 – de son côté, ma sœur s'était retrouvée chez un frère de mon père. Solutions qui nous évitaient le réveil aux aurores en plein hiver pour, sans même nous laver, sauter dans le car en direction de la capitale et du lycée français. Nous étions à peine sortis de l'enfance et n'aurions pu tenir ce rythme. Au printemps, mes parents n'avaient plus les sous pour payer notre scolarité et tout s'arrêta. Les longues parties de foot sur le terrain vague, les menus essentiellement constitués d'œufs ou de poulet les jours meilleurs, de cocos plats ou d'un riz, les séances de télévision durant lesquelles, à chaque page de pub, mes cousins faisaient enrager leur petite sœur en réclamant les premiers tel ou tel jouet pour noël, gueulant encore plus fort lorsqu'il s'agissait d'une belle poupée…
Ma sœur aimait beaucoup Marta. Des années plus tard, à chacun de ses séjours à Madrid, elle ne manquait pas d'aller lui rendre visite dans son petit trois pièces de banlieue. Ensemble, elles prenaient le métro pour aller déguster, à la cafétéria du Corte inglés, leur chocolate accompagné d'une de ces pâtisseries dont Marta rafolait. Ma mère était parfois de la fête. Mon oncle jamais. Profondément croyant, simple livreur au service d'un laboratoire, il a toute sa vie été aux petits soins de Marta, se démenant devant les défaillances de sa femme pour élever ses trois enfants, nous emmenant l'été, tous les gosses, en excursion dans sa Seat 600. Je ne sais quelle place nous avions tous les six à l'arrière de la petite voiture. L'un de nous voyageait-il à l'avant avec mon père ? Mais je me souviens parfaitement de la Pedriza ou d'El Pardo, de leurs rivières claires, des courtes échappées entre cousins vers les colines, des sandwichs préparés par ma mère qui ne participait jamais à ces journées extraordinaires, chargée de tenir compagnie à sa belle-sœur malade, témoin parfois actif des nombreuses disputes de mes parents. 
Il y a deux ans bientôt, ma sœur et moi avons passé quelques jours à Madrid. Sur les indications de Satur, nous avons pris le train de cercanías et rendu visite à Marta et Satur sr. dans leur nouvelle residencia. Ma tante n'était déjà pas bien en point. Sa faible constitution, ses séjours répétés en psychiatrie, l'âge et la pauvreté avaient eu raison d'elle. Homme des montagnes d'Ávila, mon oncle était égal à lui-même, la vista en moins. Autour d'eux, somnolaient la plupart des autres résidents dans leur fauteuil roulant. Marta sortait à peine d'une hospitalisation où elle avait chopé un virus. Elle avait également un pied bandé. Mon oncle ne voulait pas voir sa femme en fauteuil et s'obstinait à se charger lui même du moindre déplacement, ignorant ses propres problèmes de vue. Au cours des trop longs trajets entre la chambre et la salle de télévision, mal équilibrée sur l'épaule de son fidèle mari, Marta ne pouvait empêcher le bout de son pied de frotter le sol. Quelques jours avaient suffi pour l'abîmer et pour tous nous attrister. Mais Marta était heureuse de nous revoir. Elle trouvait que je n'avais pas changé, que j'avais toujours dans les yeux ce sourire malicieux. Elle devait me confondre avec un autre de ses neveux, je n'ai jamais eu aucune malice. Volubile, Satur s'employait également à faire quelques exercices de gym avec sa mère. 



Gymnastique également mentale lorsque tous deux partaient dans de longues phases de révision des classiques de la chanson populaire espagnole, sans tirer toutefois leurs voisins de leurs dernières torpeurs. 


Lorsque je lui ai annoncé la mort de Marta, j'ai senti dans la voix de ma mère, à l'autre bout du fil, un monde s'effondrer. Le sien, le nôtre. Elle n'avait pas revue Marta depuis des années, mais prenait régulièrement de ses nouvelles par Satur ou par ma cousine du Vénézuela, qui, tout comme ma sœur, était très attachée à Marta. Hier soir, ma mère me disait ne pas avoir d'appétit. Je lui ai demandé de ne plus regarder la télévision. En Espagne, étaient dénombrés samedi 11 743 autres morts.

Dans la nuit, je regarde les nouveaux chiffres ici. Le nombre de décès quotidiens à l'hôpital est en légère baisse, nous dit-on, avec 441 décès après le record de la veille – 588 morts. Le nombre total de décès à l'hôpital s'élève à 5 532. Dans les Ehpad, et autres établissements médico-sociaux, désormais plus ou moins pris en compte, le nombre de morts s'élève à 2 028. Nous en sommes donc à environ  en 7 560 décès, le nombre de personnes hospitalisées étant de 28 143 dont 6 838 en réanimation. 

Je ne sais comment vivent les autres cette période particulière. J'en perçois des bribes, au cours d'une conversation téléphonique, d'un banal message émis ou reçu. Hier, ma fille aînée a eu 23 ans. Confinée avec son copain à plus d'une heure d'ici, j'ignore quand je pourrai de nouveau la serrer dans mes bras. La sidération qui me frappe plusieurs fois par jour, me réveille la nuit, décourage la moindre pensée un tant soit peu solide, la moindre activité valable. Je laisse volontiers la philosophie et l'efficacité à d'autres.
Au début du confinement, désireux d'échapper à la franceinterisation de l'information, personnalisée le matin par l'inénarrable et insupportable duo  Demorand-Salamé, j'ai ouvert un compte Twitter. Ces derniers temps, des liens sur certains blogues me conduisaient de temps à autre vers cette machine. Une ou deux connaissances m'avaient également recommandé de m'y inscrire afin d'accéder à d'autres sources d'information. Je ne savais pas si j'en avais besoin, n'en ressentais aucune envie. Et puis, j'ai cédé devant la facilité et la colère, le regrettant aussitôt. J'ai passé les deux premières semaines scotché à l'écran, dans un autre type de torpeur, submergé d'articles contradictoires, d'avis péremptoires, de commentaires insignifiants, d'insultes faciles, de punchlines, de grandes résolutions pour l'avenir, et de petites phrases répétées en boucle comme des slogans. Je me faisais l'effet d'un toxicomane, certes balbutiant, mais déjà bien accro. Je n'y suis pas retourné depuis trois jours. Je devrais pourtant me désinscrire, mais j'ai peur de replonger à peine entré sur la page.


Restent les livres, mais comme me disait hier l'ami Louis, Quand c'est Macron qui nous demande de lire, ça ôte toute envie. Cette conversation téléphonique a été ma principale occupation de la journée. Louis affirmait relire une nouvelle fois Le Voyage, qu'il alterne avec Mort à crédit. Jamais personne n'a décrit l'ignominie humaine avec un tel talent selon lui. Je le pense aussi, mais sont-ce là des lectures que recommande l'Etat ? 
J'aime ces moments rares passés au téléphone avec Louis. Rares également parce qu'ils sont le plus souvent longs, qu'il faut être seul et avoir du temps devant soi pour s'y consacrer pleinement. Hier, les chats m'ont ramené au trivial quotidien à l'heure des croquettes.
Avant cela, nous avons bien entendu parlé littérature. Pas de ces tartufes qui jouent à l'écrivain. De la phrase, du style. Ah, Céline !… De la poésie. De Bukowski, dont les poèmes ont l'air si simples. Mais pour écrire de tels poèmes, il faut la baraka, toujours éphémère. Louis a également évoqué un grand auteur contemporain méconnu, et qui le restera. Hubertus m'en avait déjà parlé, je finirai certainement, si je survis à tout cela, par lire un jour Philippe Bordas. Ça va mal finir, la littérature, l'ai-je cru entendre soupirer. Laquelle ? La nôtre, celle qui nous tient ? A l'instar de l'ami Uriarte qui dans son journal se demandait combien de temps nous consacrions à un tableau lors d'une exposition, Louis se posait la question devant la phrase. Comment lisons-nous ? Que retenons-nous ? De toute évidence, il n'est de livre lu qu'un livre relu.
J'ai pensé à mon déménagement à venir. Evacuation des lieux, devrais-je écrire. La maison est vendue mais aucune certitude sur un futur logement. Je devrais pourtant commencer à faire les cartons, comme on dit, du moins préparer la fuite, faire du tri dans les DVD et les bouquins. Catégorique, en mauvais docteur Coué, j'ai dit à Louis que j'allais être extrêmement rigoureux et ne garder que les livres des auteurs essentiels. Les gens que l'on n'a pas envie de relire, inutile de se les trimballer de nouveau. Mais quels auteurs garder ? Combien sont-ils ? Quel métrage représenteront-ils dans une future bibliothèque ? Quel nombre de cartons dans le camion ? Thomas Bernhard, Emmanuel Bove, Céline, Dostoievski, John Fante, Charles Bukowski, Cioran, Paul Valet… qui d'autre ?  C'est pour moi le véritable cauchemar du déménagement et j'ai bien peur de ne pas tenir mon engagement, de laisser encore une chance à celui-ci et, pourquoi pas, à celle-là. Et que faire de tous ces volumes mis de côté et pas encore lus ?

L'autre jour, ma mère se plaignait de ne plus rien avoir à lire, de devoir relire. Elle n'a certainement pas à sa disposition le genre d'auteurs que nous pouvons nous réjouir de relire. Les romans historiques dont elle est férue offrent-ils de ces phrases devant lesquelles nous pouvons nous arrêter un instant ? L'an dernier, au cours d'une suprenante et longue entreprise de dernier ménage, elle avait jeté ou donné un grand nombre de bouquins. Il y a deux jours, j'ai pioché pour elle dans ma bibliothèque quelques livres et les lui ai apportés. Je la sais effrayée par la situation et, toujours enrhumé, je ne l'ai pas approchée. J'ai déposé les livres dans l'entrée, en les lui présentant rapidement et de loin. Annie Ernaux – je l'aime bien, mais c'est souvent triste… Tu liras ce que tu veux. Un roman anglais que j'avais acheté il y a longtemps, Ernaux justement en avait parlé lors d'un entretien mais je ne l'ai toujours pas lu, il devrait te plaire. Le journal d'Uriarte dont je lui avais tant parlé. Un livre de René Fallet – je sais qui c'est, m'interrompt-elle, déjà en larmes de ne pouvoir m'embrasser. 
Ce soir-là, la chérie lisait au lit un livre que je lui recommande depuis des années. Elle s'interrompit soudain pour me lire à haute voix une phrase selon elle sublime tandis que je me déshabillais avant de filer sous la douche. Karoo fait partie de ces livres que j'emporterai à coup sûr et pourtant, je n'avais aucun souvenir de cette phrase digne d'un Cioran, et que j'ai, depuis, oubliée de nouveau. 





vendredi 3 avril 2020

Confinés avec Maurice (et Clémentine)

Clémentine Mélois

On en parlait récemment. La Maison des bois, feuilleton en sept épisodes, réalisé en 1970 par Maurice Pialat, diffusé par l'ORTF en septembre et octobre 1971, est disponible sur le site d'Arte jusqu'au 13 mai prochain.


La suite ici

Tout récemment également, France culture exhumait de ses archives un entretien avec Pialat, mené par Claude-Jean Philippe et Caroline Champetier en 1980 à l'occasion d'une rediffusion de l'œuvre sur TF1, qui avait succédé à la Première chaîne de l'ORTF en 1975…





Clémentine Mélois

jeudi 2 avril 2020

Les chiffres du jour


En France, selon le dernier bilan des autorités, 4 503 personnes sont mortes du coronavirus, dont 471 au cours des dernières 24 heures. Plus de 6 000 personnes sont désormais sous respiration artificielle, soit plus que la capacité de lits de réanimation du pays avant la crise, qui était de 5 000. Pour faire face à la saturation des hôpitaux, 344 transferts ont ainsi été organisés depuis le 18 mars, dont 232 depuis le Grand-Est, 52 de Bourgogne-Franche-Comté et 48 d'Ile-de-France, selon la direction générale de la santé.
Pour la première fois, des chiffres sont donnés pour les maisons de retraite et Ehpad. On y dénombre au moins 884 morts. 14 638 personnes y seraient contaminées ou possiblement infectées.
Rien, aucun chiffre pour le moment, concernant les mensonges d'Etat (et de certains médias).


En grand seigneur


Duane Michals

Si j'étais très riche je construirais ainsi ma maison : une entrée minuscule, un couloir étroit, une salle de séjour pitoyable, une chambre triste, des meubles très modestes, simples, peu de tableaux, aucun tapis, aucun rideau, des lampes peu pratiques et de faible puissance, dans l'ensemble, une atmosphère de gêne. En ce qui concerne les chiottes, cependant, au moins quarante mètres carrés, du marbre, des faïences, une robinetterie somptueuse et de très gros calibre, en vermeil, des lustres triomphaux, d'immenses miroirs biseautés, de douillets tapis d'éponge aux couleurs délicates, un déploiement de parfums rares et très coûteux, du papier hygiénique doux comme un soupir, des flacons et des vaporisateurs en tout genre, des tourne-disques stéréophoniques avec une discothèque imposante, bref, un luxe effrené, une débauche d'espace, l'envie de se promener nu dans tous les sens, peut-être au pas de course. Pourquoi nos savants architectes ne construisent-ils pas de pareilles maisons ? Il est facile de supporter la misère lorsqu'on peut chier en grand seigneur.

Dino Buzzati, Nous sommes au regret de…,
trad. Yves Panafieu, ed. Robert Laffont

lundi 30 mars 2020

Si vous avez le temps


Endre Tót


Une amie m'envoie une lettre d'Annie Ernaux, diffusée ce matin sur une radio du service public. On peut l'écouter en ligne, si l'on supporte la voix et le ton du Traquenard, ou la lire ci-dessous. Merci, mesdames.


Cergy, le 30 mars 2020

Monsieur le Président,

« Je vous fais une lettre / Que vous lirez peut-être / Si vous avez le temps ». À vous qui êtes féru de littérature, cette entrée en matière évoque sans doute quelque chose. C’est le début de la chanson de Boris Vian Le déserteur, écrite en 1954, entre la guerre d’Indochine et celle d’Algérie. Aujourd’hui, quoique vous le proclamiez, nous ne sommes pas en guerre, l’ennemi ici n’est pas humain, pas notre semblable, il n’a ni pensée ni volonté de nuire, ignore les frontières et les différences sociales, se reproduit à l’aveugle en sautant d’un individu à un autre. Les armes, puisque vous tenez à ce lexique guerrier, ce sont les lits d’hôpital, les respirateurs, les masques et les tests, c’est le nombre de médecins, de scientifiques, de soignants. Or, depuis que vous dirigez la France, vous êtes resté sourd aux cris d’alarme du monde de la santé et ce qu’on pouvait lire sur la banderole d’une manif en novembre dernier‌ – L’état compte ses sous, on comptera les morts – résonne tragiquement aujourd’hui. Mais vous avez préféré écouter ceux qui prônent le désengagement de l’Etat, préconisant l’optimisation des ressources, la régulation des flux, tout ce jargon technocratique dépourvu de chair qui noie le poisson de la réalité. Mais regardez, ce sont les services publics qui, en ce moment, assurent majoritairement le fonctionnement du pays : les hôpitaux, l’Education nationale et ses milliers de professeurs, d’instituteurs si mal payés, EDF, la Poste, le métro et la SNCF. Et ceux dont, naguère, vous avez dit qu’ils n’étaient rien, sont maintenant tout, eux qui continuent de vider les poubelles, de taper les produits aux caisses, de livrer des pizzas, de garantir cette vie aussi indispensable que l’intellectuelle, la vie matérielle.
Choix étrange que le mot « résilience », signifiant reconstruction après un traumatisme. Nous n’en sommes pas là. Prenez garde, Monsieur le Président, aux effets de ce temps de confinement, de bouleversement du cours des choses. C’est un temps propice aux remises en cause. Un temps pour désirer un nouveau monde. Pas le vôtre ! Pas celui où les décideurs et financiers reprennent déjà sans pudeur l’antienne du « travailler plus », jusqu’à 60 heures par semaine. Nous sommes nombreux à ne plus vouloir d’un monde dont l’épidémie révèle les inégalités criantes, Nombreux à vouloir au contraire un monde où les besoins essentiels, se nourrir sainement, se soigner, se loger, s’éduquer, se cultiver, soient garantis à tous, un monde dont les solidarités actuelles montrent, justement, la possibilité. Sachez, Monsieur le Président, que nous ne laisserons plus nous voler notre vie, nous n’avons qu’elle, et « rien ne vaut la vie » – chanson, encore, d’Alain Souchon. Ni bâillonner durablement nos libertés démocratiques, aujourd’hui restreintes, liberté qui permet à ma lettre – contrairement à celle de Boris Vian, interdite de radio – d’être lue ce matin sur les ondes d’une radio nationale.

Annie Ernaux


Quant à Luc, l'ami nantais, il me fait parvenir cette mise au point du Dr Christophe Prudhomme, urgentiste, face aux employés des milliardaires des médias… Merci à lui.



dimanche 29 mars 2020

Cons grossièrement démasqués


- Difficile à dire… Ça pixélise beaucoup. J'ai l'impression que tu vis dans un squat… Rapproche-toi encore un peu de la caméra…
- Là ?
- Oui. 
- Alors ?
- Tu as l'air d'aller un peu mieux…
- J'ai deux jours de décalage avec Agnès.
- C'est elle qui est en avance, je suppose…
- Oui, elle n'a plus de température depuis hier, la mienne commence tout juste à baisser.
- A-t-elle retrouvé le goût et l'odorat ?
- Oh, non, pas du tout. L'anosmie et l'agueusie, ça peut durer deux-trois mois…
- La quoi ?
- L'anosmie, c'est la perte de l'odorat, l'agueusie, la perte du goût. L'avantage de vivre avec une infirmière, c'est qu'en temps de crise, j'enrichis mon vocabulaire…
- Deux-trois mois ? Ce qui veut dire…
- …que tu peux lâcher une caisse tranquille…
- …Je ne pensais pas à ça !
- …Même pas besoin d'ouvrir la fenêtre…
- Ce que je voulais dire, c'est que le virus attaque le système…
- Je ne t'entends plus…
- Tu veux dire que tu perds également l'ouïe ? 
- …
- Je n'ai plus d'image…
- Tu m'entends ?
- Oui, j'ai le son, c'est l'image que j'avais perdue, ça y est, c'est revenu…
- Tu disais quoi ?
- Le virus attaque le système nerveux ?
- Non, ça, c'est le confinement ! Le virus s'en prend au réseau neuronal…
- Ok. Pour les infections pulmonaires, il faut un appareil d'assistance respiratoire, mais pour le goût et l'odorat, il faut quoi ?
- De la patience.
- Et des prières pour que ça ne laisse pas des séquelles…
- C'est un peu ça. Mais même Agnès n'a pas trop d'infos à ce sujet.
- Elle est arrêtée jusqu'à quand ?
- Jeudi.
- Ça fera déjà 15 jours ?
- 14.
- J'ai lu quelque part que selon les Chinois, la bonne période de confinement était de 20 jours.
- Dans son malheur, elle a eu de la chance. Aujourd'hui, ils sont tellement débordés, quel que soit le service, qu'ils n'accordent plus qu'une semaine d'arrêt…
- Mais ils testent tout de même le personnel ?
- Si symptômes il y a, seulement. Mais ce n'est pas pour autant qu'ils sont protégés.
- Comment ça ?
- Lorsqu'Agnès a ressenti les premiers symptômes, elle était certaine que c'était ça. A force de travailler sans masques, sans surblouse et toutes les autres protections, elle et ses collègues savent tous que tôt ou tard, ils vont y passer. Je t'ai montré les photos où on les voit vêtus de sacs poubelle, tu te souviens ? Bref, on lui a fait le test et dit de rentrer à la maison. Si demain midi, tu n'as pas de nouvelles, c'est que c'est négatif, et tu reprends lundi. Samedi midi, rien. Aucune nouvelle dans l'après-midi non plus, ni dans la soirée. Bonne nouvelle ! On a pensé que c'était peut-être la fatigue ou qu'on somatisait. Dimanche, nous n'étions pas bien, ni l'un ni l'autre, mais Agnès a fait le marché et moi je suis allé à Monoprix faire d'autres courses. Dans l'après-midi, son chef de service appelle et lui dit qu'elle est arrêtée 12 autres jours.
- Putain ! Heureusement qu'elle travaille à l'hosto !
- Oui, de vrais connards ! Et effectivement, jeudi, elle sera encore contagieuse. Mais c'est tellement l'hécatombe…
- Chez les soignants ?
- Oui. Partout. Et on n'a encore rien vu.
- Ils n'ont pas encore réquisitionné les cliniques privées ?
- Tu penses ! On ne va pas mélanger les serviettes et les torchons, faut garder propres les établisssements de luxe, le virus n'épargnant pas leurs clients. 
- La gestion de cette crise a été désastreuse…
- Ils ne pouvaient pas faire autrement.
- Tu crois vraiment ?
- Il n'y avait pas de masques, pas de tests…
- Ils pouvaient au moins ne pas aligner tous ces mensonges, arrêter de nous prendre uniquement pour des cons…
- Sur ce terrain, je te rejoins. Mais ça fait des années qu'Agnès me raconte le manque de moyens, de personnel, de matériel, de protections… Tu as pu le constater toi-même lorsque ta mère a été hospitalisée…
- Oui, et j'ai vu également, il n'y a pas si longtemps, comment ce gouvernement a fait tabasser et gazer les infirmières lorsqu'elles ont osé descendre dans la rue pour réclamer de meilleures conditions de travail…
- Elles ont reçu très peu de soutiens…
- Contrairement à aujourd'hui. Tous les jours à 20h, le peuple de France se donne bonne conscience.
- C'est vrai que d'un côté, ça leur fait plaisir, cette mobilisation. Mais, moi, ça me fait gerber. Ceux qui ont lancé ce mouvement sur les réseaux sociaux, ce sont pour la plupart les mêmes qui ont voté pour ce pantin à l'Elysée, qui s'est également employé à Bercy, il ne faut pas l'oublier, ce type sans scrupules qui, aujourd'hui, n'hésite pas à relayer les images de solidarité des Français au balcon sur les comptes du gouvernement et demain demandera des efforts à son bon peuple chéri…
- Tous ces gangs qui se sont succédé à la tête de l'Etat ont œuvré joyeusement, et avec l'assentiment de l'ensemble des Français, pour le démantèlement du service public.
- Espérons que ça fera évoluer les consciences…
- …Oui, et que rien ne sera plus comme avant ? J'ai du mal à y croire… Quand tu vois la rapide déconstruction de ce qui restait du droit du travail, ou les moyens mis à la disposition de la répression… J'ai l'impression que ce n'est que le début de la fin.
- Possible. En tous cas, ce n'est que le premier des confinements que nous allons connaître.
- Tu parles des années qui viennent ?
- Je ne parle que de ce virus et de l'année à venir. Si l'on ne dépiste pas en masse, le confinement ne servira à rien. Dès que la courbe redescendra, on laissera sortir les gens, on les renverra au travail…
- Quoi qu'il en coûte !
- Exact. Et on repartira pour un tour – de confinement…
- Jusqu'à la mise au point du vaccin ?
- Oui. Mais, je te dis : la solution immédiate, ce sont les tests. Regarde l'Allemagne, avec une population bien plus importante qu'ici, elle ne compte que 200 morts, je crois. Et c'est parce qu'elle procède, comme le demande l'OMS depuis février, à des tests en masse, plus de 500 000 tests par semaine en Allemagne où ne sont confinés que les gens malades. Un pays qui offre deux fois plus de lits en réanimation que la France !
- Oui, je sais. Pareil en Corée, ou à Taiwan…
- Ici, notre fringant ministre de la Santé vient de se réveiller et de commander enfin des tests qui arriveront courant avril…
- S'il est aussi efficace que pour les masques, ça promet…
- Quelle escroquerie…
- On lit partout, sur les réseaux, On n'oubliera pas, mais on oubliera, comme toujours, trop heureux de reprendre une vie normale, retourner au travail sera plus que jamais une chance, aller au resto, faire du shopping, partir en vacances…
- La vie normale ne reviendra pas, tu verras. C'est peut-être ça qui nous sauvera. 
- Est-ce bien nécessaire ?
- …
- En attendant, santé !





mercredi 25 mars 2020

Comme tous les autres arts


Mon père m'avait raconté que Kafka lui avait dit plusieurs fois : « Sans une vérité que chacun comprend et à laquelle par conséquent chacun se soumet librement, l'ordre n'est jamais que force brutale, qu'une cage qui se brise tôt ou tard sous la pression du besoin de vérité. »
(…)
A l'époque de mes premières visites à Kafka, je réagissais fréquemment à ses propos en lui demandant d'un air étonné : « Est-ce réellement vrai ? » Dans les premiers temps, le Dr. Kafka me répondait d'un bref signe de tête. Mais alors que je le connaissais depuis déjà longtemps et que je continuais à user de cette question stéréotypée, pour exprimer mon étonnement et mon incrédulité, il me dit un jour : « Renoncez, je vous prie, à cette question. Cette seule phrase suffit, à chaque fois, pour me plonger dans l'embarras. Elle me fait constater mon impuissance. Le mensonge est en effet un art qui, comme tous les autres arts, exige toutes les énergies de l'homme. Il faut s'y consacrer totalement, il faut commencer par croire soi-même au mensonge, et ce n'est qu'ensuite qu'on peut s'en servir pour convaincre les autres. Le mensonge réclame les ardeurs de la passion. Mais ainsi, il révèle plus qu'il ne dissimule. C'est ce que je ne puis pas me permettre. Aussi n'existe-t-il pour moi qu'une seule cachette : la vérité. »


Gustav Janouch, Conversations avec Franz Kafka,
Trad. Bernard Lortholary,
ed. Maurice Nadeau

mardi 24 mars 2020

dimanche 22 mars 2020

Table rase


Alfredo Oliva

Je suis habité par les morts : nourri, lavé, soigné par les morts. Les morts à moi sont heureux et placides. Leurs ombres s’écoulent lentement dans ma durée creuse et me bercent de leurs molles rengaines. J’aime écouter en dormant leurs appels sourds-muets. Que pourrais-je pour aider tous ces morts qui m’habitent ? Je leur suis reconnaissant d’avoir choisi mon cercueil ambulant pour demeure. Mais ils se contentent de si peu… Ils sont faits pour donner. En souriant, ils m’offrent leurs vieilles peurs, leurs vieux cœurs, leur vieux sang. Ils pansent mes vieilles plaies. Ils entretiennent mes oublis. Ils me comblent de lacunes. Que ferais-je sans leurs yeux perce-visages, sans leurs bouches perce-paroles ?
Le plus sombre, le plus silencieux d’entre mes morts, est mon Mort protège-vie. C’est Lui qui veille, écrit, dessine et peint à ma place. Je lui sers d’escalier, d’atelier, de chevalet, de valet. Son attente imprègne toute ma personne. Son ombre est immense et timide.
Comment contenir tant de morts sans éclater de patience ? Et qu’attendent-ils de moi, eux, qui m’habitent, qui me comblent et me gâtent ?… Mon crépuscule ! Me traverser, me vider de mes lieux !
Propre, balayé par la peur, mort bien portant moi-même, je m’en irai avec eux, loin dans le temps, habiter un poète impossible à venir.

Paul Valet, Table rase,
in La Parole qui me porte et autres poèmes,
Poésie/Gallimard, 2020

vendredi 20 mars 2020

Scandale du jour

The Good Liars

A chaque jour, son scandale. La France n'est pas le seul pays à être gouverné par un gang de bras cassés particulièrement incompétent, cynique et corrompu. En Pologne, selon une dépêche AFP, le parquet national vient d'annoncer que près d'un demi-million de litres de vodka de contrebande et d'alcool pur produit illégalement seront utilisés comme désinfectant dans la lutte contre le coronavirus.

jeudi 19 mars 2020

Chutes


Deux à trois fois par jour nous nous parlons. Elle trouve le temps long. Moi aussi. Je m'en veux d'être parfois exaspéré par ses propos en boucle. Et de regretter le temps où je traversais la banlieue est pour la rejoindre dans sa chambre du côté de la Porte de Pantin. Le scooter me permettait de braver les grèves des transports, de la visiter deux à trois fois par semaine. Elle était hospitalisée, c'était le bon temps. Car désormais, j'ignore le nombre de jours où je vais encore m'interdir de passer la voir. Elle n'habite pourtant qu'à quelques minutes de chez moi. 
Ma mère est tombée chez elle la veille du jour des morts. Elle n'a dû son salut qu'à la présence de sa voisine du dessus qui, je ne sais encore pourquoi, n'avait pas filé dans sa maison de campagne. Flora a rampé jusqu'au mur de sa chambre et l'a frappé de toutes ses forces. Alertée, la voisine a appelé ma sœur qui habite à deux maisons de là. Il a fallu aux pompiers de longues minutes pour parvenir à calmer la douleur et la peur. Flora en était à sa troisième chute. La première avait eu lieu en Espagne durant l'été. Avec, à peu près, le même scénario. Souffrant et ne pouvant se relever seule, elle était resté à terre deux bonnes heures, puis avait trouvé la force d'atteindre la table, attraper son téléphone avec sa canne, et appeler sa voisine. Elvira, quelques années de moins que ma mère, avait sonné chez la voisine immédiate de Flora pour enjamber son balcon et pénétrer chez elle par la petite terrasse de l'appartement. Son mari en avait fait de même et tous deux avaient réussi à relever Flora et la conduire à l'hôpital. Cinq heures d'attente pour un verdict sans surprise : poignet cassé et côtes fêlées. Ma sœur avait pris le premier avion pour la rejoindre. Une semaine plus tard, elle était rappatriée par sa compagnie d'assurance. Elle commançait à aller mieux lorsque, la veille de ses 82 ans, fin septembre, une visite à sa banque a mal tourné. Un couple entrait dans l'agence devant elle. Une poignée de secondes d'hésitation devant les portes automatiques qui ne se referment pas, et l'accident lorsqu'elle se décide à entrer, les portes la frappant à la tête. Chute, perte de connaissance, et les urgences de l'hôpital militaire de Vincennes. Elle s'en sort plutôt bien, avec une gueule bleue virant vite au noir et des radios de contrôle à effectuer par la suite. On attend toujours une indemnisation de la part de l'assurance de la banque…
Jamais deux sans trois. Six semaines plus tard, la chute à domicile est due à une fracture du grand trochanter, os dont je découvre alors l'existence, et certainement fendu lors de l'accident précédent. Flora est cette fois emmenée aux urgences de l'hôpital Saint-Antoine, après s'être vue refuser l'accueil de l'hôpital militaire qu'elle connaît bien, et de cet autre établissement où elle a subi les opérations de ses deux genoux. Saint-Antoine donc, haut lieu du combat des urgentistes dont témoignent notamment les ascenseurs, et où notre ami Laurent est décédé il y a quelques années, entré pour une opération bénigne et jamais ressorti après y avoir chopé une maladie nosocomiale. Je me garderai bien entendu d'en faire part à ma mère qui n'aura que mots de gratitude envers le personnel d'un service pourtant débordé cette nuit-là. C'est après que les choses se sont gâtées. Flora devait être opérée le lendemain, 1er novembre. Toute la journée, passée sous morphine, elle entendra la même chanson, C'est bientôt à vous. Finalement, elle attendra 24 heures. Le séjour sera des plus pénibles. Ce n'est que le 3e jour qu'un kiné se présentera et la lèvera du lit… pour l'asseoir sur le fauteuil attenant. Ce sera son seul exercice, quotidien, en 13 jours d'hospitalisation. La visite-éclair du kiné, c'était presque du luxe. Le service de chirurgie orthopédique et traumatologique manquait bien entendu de personnel, mais aussi de couvertures, d'oreillers, et même de fauteuils roulants… Je me demande ce qui serait advenu de Flora si, comme d'autres personnes âgées, elle n'avait eu ses enfants auprès d'elle. Il nous a fallu harceler l'assistante-sociale, tout comme le kiné seule pour deux étages en cette période de vacances, et accepter de payer une chambre individuelle pour qu'elle puisse entrer dans un centre de rééducation, du côté du canal de l'Ourcq. Dans son malheur, Flora a eu la chance, dans cette clinique privée et coûteuse, de tomber sur une infirmière on ne peut plus dévouée et bienveillante, restée en contact avec elle, et qui pleurait le jour de son départ. Ce n'est qu'à la veille de noël qu'elle a pu quitter l'établissement, où elle se rendait la semaine dernière encore en hôpital de jour afin de poursuivre sa rééducation.
Dernièrement, au bureau, Katy, la femme de ménage que j'aime beaucoup, a conduit sa mère à l'hôpital Tenon. Comme mon père il y a plus de 20 ans, elle y a subi une opération destinée à éliminer une tumeur au poumon. La pauvre femme, qui n'a jamais fumé de sa vie, était envahie de métastases et ne pesait plus que 30 kilos. Dès le lendemain de cette opération pourtant lourde, il était question de la renvoyer chez elle. Katy a insisté et a gagné deux jours. Elle m'a raconté comment, le soir de l'opération, une infirmière avait apporté un drap et un rouleau de scotch pour remplacer des stores inexistants. Comment le médecin qui suit sa mère depuis sa sortie a renoncé à une chimiothérapie qui ne ferait que l'affaiblir davantage, et a estimé qu'il était inutile de poursuivre les séances de kiné quand Katy s'était démenée durant des jours pour lui trouver un praticien.
Hier soir, j'étais au téléphone avec ma mère lorsque j'ai entendu des cris et des applaudissements à la fenêtre des voisins d'en face. J'ai appris ce matin qu'il s'agissait d'un soutien aux soignants. Je me suis demandé bêtement si ces voisins, et ceux qui ont participé à ce numéro, soutiendraient, en temps normal, ces mêmes soignants dans leur lutte pour des conditions de travail et d'accueil des malades plus décentes et pour la sauvegarde du service public. J'entends et lis ces jours-ci certaines personnes, puisque rien-ne-sera-plus-comme-avant, se persuader que ces jours étranges conduiront forcément à une prise de conscience générale, une lucidité politique et sociale inédite. J'aimerais parfois être aussi optimiste. J'ai bien peur qu'au contraire, une fois le virus vaincu, chacun retrouvera ses rails, ses préoccupations personnelles et que tout redeviendra comme avant. Quelques libertés en moins.


mercredi 18 mars 2020

A votre santé !



Un ami n'hésite pas à évoquer l'hypothèse d'une conspiration à propos du coronavirus qui désormais nous parque tous chez nous. Enfin presque. Certains veinards, certainement plus nantis que d'autres, ont préféré quitter la ville pour aller répandre leurs miasmes à la campagne ou à la mer sur l'air connu que la misère ou la maladie est moins pénible au soleil ou au grand air. Je ne leur en veux pas. L'homme est complexe. Et dans leur situation, j'en aurais certainement fait autant. 
Je ne sais si les paranos, et autres complotistes, comme on aime les nommer, se trompent. Ce que j'ai vu, ce sont les files d'attente devant les supermarchés et le cours de l'action Carrefour s'envoler à plus de 11% en quelques heures alors que dévissait le CAC40 comme jamais, nous disait-on. 
Alexandre Bompard, en voilà un qui a du flair. Cet énarque, inspecteur des finances comme il se doit, passé par le ministère des Affaires sociales et du Travail où il est conseiller technique du chevalier blanc François Fillon, puis par le Canal + post-Messier où il devient directeur des sports, par Europe 1 qu'il dirige et où il fait venir ses amis de la TV, la direction de la Fnac où il met en place le rachat de Darty, et enfin, Carrefour où il se lance dans le greenwashing tellement glamour, sent donc le vent putride venir et achète le 9 mars dernier 20 000 actions de sa boîte à 14,93 euros l'unité puis 7 087 autres le 12 mars, au cours de 12,51 euros, selon les déclarations faites à l'Autorité des marchés financiers. Soit un montant global de 387 188 euros. Pourtant l'action Carrefour avait baissé de 26% depuis un an et de 40% en trois ans, le titre ayant perdu en cinq ans 58% de sa valeur et 63% en dix ans – allez comprendre quelque chose… En pleine crise sanitaire, comme on dit, l'action du groupe pourtant redécolle. Il est vrai que l'entreprise s'est débarrassé de certaines activités déficitaires dont sa filiale chinoise, a supprimé plus de 2 400 emplois en France et fermé des centaines de magasins, de quoi rassurer nos amis les marchés. La folle ruée des consommateurs confinés sur les rouleaux de papier-toilette en prévision des semaines à se faire chier vient donc récompenser le grand Alexandre, déjà fait Chevalier de l'ordre national du Mérite en 2017, et, ne l'oublions pas, marié à Charlotte Caubel, conseillère justice de notre Premier ministre. 
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Une autre qui a eu du flair, c'est donc Agnès Buzyn. « Quand j’ai quitté le ministère, vient-elle d'avouer dans un entretien au quotidien vespéral des marchés dit Le Monde, je pleurais parce que je savais que la vague du tsunami était devant nous. Je suis partie en sachant que les élections n’auraient pas lieu». Des aveux accordés après la branlée encaissée à ces élections qui n'auraient pas dû avoir lieu et où elle remplaçait au pied levé, faut-il le rappeler, un sacré branleur… «Je me demande ce que je vais faire de ma vie », soupire-t-elle, effondrée, lit-on, devant son interlocutrice, l'apitoyée Ariane Chemin. Puisque tout est perdu, puisqu'elle n'est plus rien, l'ex-ministre de la Santé, oui, celle qui certifiait que le virus s'arrêterait aux frontières de l'hexagone, que des millions de masques attendaient en réserve, que le système de Santé français était robuste, se lâche. Et ça ne sent pas bon. Elle n'oublie pas, au passage, de se donner le beau rôle : «Je pense que j’ai vu la première ce qui se passait en Chine : le 20 décembre, un blog anglophone détaillait des pneumopathies étranges. J’ai alerté le directeur général de la santé. Le 11 janvier, j’ai envoyé un message au président sur la situation. Le 30 janvier, j’ai averti Edouard Philippe que les élections ne pourraient sans doute pas se tenir. Je rongeais mon frein». Comment expliquer, si tout cela est vrai, l'immobilisme au sommet de l'Etat ? Sans doute un problème de réseau ou de boîte mail encombrée. Une preuve d'incompétence (criminelle) ? De cynisme (tout autant criminel) ? Ou l'ultime tentative d'un pouvoir aux abois pour mater la population ? Celle d'un système destructeur et à bout de souffle prêt à tout pour garder ses prébendes? Cette sale affaire nous rappelle bien entendu celle du sang contaminé alors que, n'écoutant que son courage, et sa soif de liberté, Buzyn affirme aujourd'hui, sans rire, que devant « la situation sanitaire et dans les hôpitaux », elle se retire de la vie politique avec cette conclusion implacable : « C’est ma part de liberté, de citoyenne et de médecin. » Merci Agnès, les citoyens reconnaissants ne t'oublieront pas. Si ça pouvait la consoler…
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Autre histoire de complotisme et de fake news, le déploiement de l'armée sur tout le territoire. Peu avant la déclaration de Jupiter ce lundi, la rumeur circulait sur les réseaux sociaux aussi lourdement qu'un convoi de chars d'assaut. L'intervention présidentielle, suivie des commentaires des grands médias à la botte, a bien entendu mis fin à ce délire paranoïaque, tout en certifiant que nous étions en guerre. Aussi, hier, apprenions-nous posément que le Service de santé des armées et l’armée de l’air allaient procéder à des évacuations aériennes de patients de la région Grand Est, saturée, vers des zones qui le sont moins. Notre guide suprême a beau déclarer, sans rire lui non plus, que la santé ne peut obéir aux lois du marché, la pandémie débarque à peine que déjà étouffent les hôpitaux. « On va faire une médecine de guerre », déclare d'ailleurs le chef des urgences de Colmar, laissant entendre que le tri des patients ne tarderait pas à se mettre en place.
Guerre toujours. Ce matin, il se confirme que les 7 000 soldats de l’opération Sentinelle seront mis à contribution pour épauler les policiers et gendarmes appelés à contrôler les restrictions de circulation. Le Journal officiel ce mercredi entérine le décret prévoyant une contravention forfaitaire de 135 euros
en cas de déplacement non autorisé. Cette somme rondelette pourra être majorée à 375 euros, peut-on lire dans la presse aujourd'hui, sans trop de précisions.
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C'est dans ce contexte que Naomi Klein, auteur de La Stratégie du choc, rappelait la semaine dernière sa définition du capi­ta­lisme catas­trophe, autrement dit la façon dont les indus­tries pri­vées émergent pour béné­fi­cier direc­te­ment des crises à grande échelle. « La spé­cu­la­tion sur les catas­trophes et la guerre n’est pas un concept nou­veau, mais elle s’est vrai­ment appro­fon­die sous l’ad­mi­nis­tra­tion Bush après le 11 sep­tembre, lorsque l’ad­mi­nis­tra­tion a décla­ré ce type de crise sécu­ri­taire sans fin, et l’a simul­ta­né­ment pri­va­ti­sée et exter­na­li­sée — cela a inclus l’É­tat de sécu­ri­té natio­nale et pri­va­ti­sé, ain­si que l’in­va­sion et l’oc­cu­pa­tion (pri­va­ti­sée) de l’I­rak et de l’Af­gha­nis­tan. La Stratégie du choc consis­te à uti­li­ser les crises à grande échelle pour faire avan­cer des poli­tiques qui appro­fon­dissent sys­té­ma­ti­que­ment les inéga­li­tés, enri­chissent les élites et affai­blissent les autres. En temps de crise, les gens ont ten­dance à se concen­trer sur les urgences quo­ti­diennes pour sur­vivre à cette crise, quelle qu’elle soit, et ont ten­dance à trop comp­ter sur ceux qui sont au pou­voir. En temps de crise, nous détour­nons un peu les yeux, loin du jeu réel… »
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Et c'est également dans ce contexte que nous apprenons la disparition de notre Kirk Douglas à nous, l'inoubliable Suzy Delair, partie à 102 ans.



mardi 17 mars 2020

Un système en forme de cage

Gabriel Ritter von Max

Plus loin, Janouch se souvient de cette scène.
Quelques jours plus tard, il avait été convenu que j'attendrais le Dr. Kafka à cinq heures de l'après-midi devant le magasin de ses parents. Nous devions faire une promenade au Hradchin. Mais Kafka n'allait pas bien. Il avait de la peine à respirer. Aussi, nous nous contentâmes de flâner sur la place de la Vieille-Ville vers l'église Saint-Nicolas, dans la rue des Carpes et en contournant l'Hôtel de Ville, sur la Petite Place. Nous nous arrêtâmes devant la vitrine de la librairie Calve.
Je penchais la tête tantôt à gauche, tantôt à droite, pour lire les titres au dos des livres. Le Dr. Kafka eut un sourire amusé :
« Vous êtes fou de livres vous aussi : la lecture vous fait tourner la tête !
– Oui, c'est bien vrai. Je crois que sans livres, je n'existerais pas. Ils sont le monde, pour moi. »
Le Dr. Kafka fronça les sourcils :
« C'est une erreur. Le livre ne saurait remplacer le monde. C'est impossible. Dans la vie, chaque chose a un sens qui lui est propre et qui ne saurait être accomplie intégralement par une autre chose. Impossible, par exemple, de charger un remplaçant de mener à bien les expériences de votre vie. Il en va de même pour le monde et le livre. On essaie d'enfermer le monde dans les livres, comme des oiseaux chanteurs dans des cages. Mais on n'y parvient pas. Au contraire ! L'homme, à coup d'abstractions livresques, ne construit rien d'autre qu'un système en forme de cage, où il s'enferme lui-même. Les philosophes ne sont que des Papagenos aux costumes bigarrés, chacun dans sa cage. »

Gustav Janouch, Conversations avec Franz Kafka,
Trad. Bernard Lortholary,
ed. Maurice Nadeau




lundi 16 mars 2020

Dans la cage


Orvunc Arzoglu

En ces jours de confinement et de cons finis, d'obscures manigances, de menaces d'un autre temps (passé ou à venir, bien entendu), de réalité qui repasse la fiction pour nous faire avaler toutes les couleuvres guerrières, de parodie parfaitement réussie de l'enfer sur terre, je fais, comme d'autres sans aucun doute, du désordre dans les livres qui traînent dans la chambre, certains depuis des mois, priant pour les plus fous d'entre eux d'être enfin considérés à leur juste valeur, quand d'autres, certainement résignés à jamais, savent pertinemment qu'aucune raison valable ne peut expliquer leur présence dans cette pièce et dans ce qui reste de ma vie. Le premier qui me fait les pages douces, que j'avais acquis je ne sais plus quand et que je n'osais jusqu'ici aborder de peur de replonger dans les affres et errances de ma jeunesse, est pourtant on ne peut plus bienvenu. Dès les premières pages de Conversations avec Franz Kafka de Gustav Janouch, je retrouve ce qui m'avait séduit chez l'auteur du Procès et des Lettres à Milena lorsque je le lisais dans le bus 63 en direction de la Cinémathèque, alors sise Palais de Chaillot.
En mai 1921, j'écrivis un sonnet que Ludwig Winder publia dans le supplément dominical de Bohemia.
Kafka me dit à cette occasion : « Vous décrivez le poète comme un être d'une stature prodigieuse, dont les pieds se trouvent sur la terre, tandis que sa tête disparaît dans les nuages. C'est tout naturellement une image tout à fait habituelle dans le cadre des représentations conventionnelles de la petite bourgeoisie. C'est une illusion, qui est issue de désirs cachés et qui n'a rien à voir avec la réalité. Le poète est en réalité toujours beaucoup plus petit et plus faible que la moyenne de la société. C'est pourquoi il éprouve la pesanteur de l'existence terrestre beaucoup plus intensément et fortement que les autres hommes. Chanter n'est, pour lui personnellement, qu'une façon de crier. L'art est pour l'artiste une souffrance, par laquelle il se libère pour une nouvelle souffrance. Il n'est pas un géant, mais un oiseau plus ou moins multicolore dans la cage de son existence… »

Gustav Janouch, Conversations avec Franz Kafka,
Trad. Bernard Lortholary,
ed. Maurice Nadeau

dimanche 15 mars 2020

Des feux mal éteints


Je connais gens de toutes sortes
Ils n'égalent pas leurs destins
Indécis comme feuilles mortes
Leurs yeux sont des feux mal éteints
Leurs cœurs bougent comme leurs portes

 Apollinaire

vendredi 13 mars 2020

Bonjour chez vous !


– Alors, t'as pensé quoi, du discours du président ?
– Tu te fous de moi ?
– T'as pas écouté ?
– J'ai passé l'âge.
– D'être touché ?
– D'assister aux spectacles de marionnettes.
– Je vois.
– Je ne crois pas.
– Bien sûr que si. Tu ne changes pas, même en cas de crise majeure.
– L'appel à la mobilisation nationale, l'éloge du service public et de l'état-providence, tout ce cynisme électoraliste a de quoi rendre malade, non ? Ce virus ne fait que révéler le démantèlement de nos sociétés, l'ultralibéralisme meurtrier, la marchandisation de nos vies, la cupidité et la voracité des décideurs et des actionnaires, un système dont ton président rassembleur et robotisé, cette espèce de sous-Ceaucescu d'opérette, est le meilleur VRP...
– ...Tu exagères, comme toujours...
– Si c'est ce que tu penses réellement, parlons d'autre chose.
– De quoi ?
– Je ne sais pas.
– Il ne nous reste même plus le foot.
– C'est une bonne chose.
– C'est toi qui dis ça ?
– Oui, nous allons comprendre que le foot n'est pas indispensable.
– On ne se voyait plus qu'à cette occasion. Et encore, ça fait combien de temps qu'on ne va pas voir un match dans un bar ?
– Longtemps. J'ai l'impression que c'était dans une autre vie.
– Excuse-moi, je n'ai rien entendu. L'image s'est gelée.
– Ah...
– Tu disais quoi ?
– Je ne sais plus. Peu importe.
– Ce genre de conversation va devenir indispensable.
– Tu crois ? Moi, ça me fatigue déjà...
– Tout le monde va rester confiné chez soi et on ne se parlera plus que comme ça.
– J'avais compris, mais pourquoi se parler ? On n'a pas mieux à faire ?
– T'es irrécupérable...
– J'espère. A toute conversation de comptoir, je préfère lire, écrire, regarder un film...
– Nous avons besoin des autres.
– Pas de tous, visiblement.
– Comment ça ?
– Dans les hôpitaux, on va faire le tri entre les malades à sauver.
– N'importe quoi.
– C'est déjà le cas en Italie. On ne peut plus soigner tout le monde. Les vieux, on va les laisser crever, on ne va pas s'acharner à tenter de les sauver. Tu as entendu parler du bed management ?
– C'est pas notre ancienne ministre de la santé qui prônait cette politique dans les hôpitaux ?
–  Exactement, la même qui assurait il y a quelques semaines encore que la France n'avait rien à craindre, que nous avions en stock des millions de masques... 
– Ce n'est donc pas nouveau...
– Non, le cynisme est en nous depuis longtemps. Nous pouvons ainsi accepter sans scrupules de laisser crever les pauvres, les vieux, les faibles, les inutiles, les déjà malades... Tout en espérant vivre dans le meilleur des mondes une fois débarrassés de tous les indigents... En fait, ce virus est le bienvenu, il permet de cacher la vraie crise financière dans l'ombre depuis des mois et que l'on mettra sur le compte d'une sale maladie venue d'Orient et aux relents millénaristes... Tu fais quoi ?
– C'est une info qui s'affiche sur mon écran.
– C'est formidable. Si elle nous interrompt, j'imagine qu'elle est primordiale...
– Tu vas rire. Pornhub annonce la gratuité de ses films dans les pays les plus touchés par le virus : Italie, Espagne, Iran, Chine...
– Alors, nous sommes sauvés ! La mafia contrôle toutes nos activités, jusqu'aux plus intimes.
– J'imagine quand même que la drague, coucher avec des inconnus, ça va devenir problématique.
– Oui, une bonne branlette devant l'ordi et au lit. C'est d'ailleurs la recette de maman Brigitte quand elle sent son petit Manu un peu stressé, sauf que lui le fait devant les images de ses propres discours... Allez, faut que je coupe, c'est justement l'heure de la branlette. Bonjour chez vous !

jeudi 12 mars 2020

Ni



Dominique Meens, ou le promeneur, ou Brahms, ou un autre encore, Soi-disant ou Tadeusz, voire Clémence, nous livre avec Ni, ou sans, non pas une vulgaire autofiction, mais une autobiographie comme il y a des autos tamponneuses, qui nous vole dans les plumes, et les poils, nous mitraille sec au coin bon d'un bois dont on fait les cerceuils et les bibliothèques. On y croise et entend pêle-mêle, et fils, des cigognes et des sangliers, Thomas Hardy petit, des lézards, des roitelets, et autres loustics et bestioles étalés sur tout juste 196 pages numérotées, nature, ainsi que des moines et des philosophes cénobites auxquels on tente sérieusement de s'amarrer comme tout bon travailleur de l'Omer — Meens est un Saint (chevalier) du Nord, n'oublions pas... 
Extrait — non représentatif mais simple à copier

chantant 
je lui ai dit 
que j'étais flanelle
je l'étais

m'aimait-elle
du tout
ni moi non plus
je la désirais

je l'aurais voulue
dans mes bras
frôlée
touchée serrée

jusqu'à l'amour
enfin hébété
trop enfin
vivant

mais elle
aimait ailleurs
confortablement
je suppose


Ce roman Ha-Ha, illustré par Michael McGriff, est publié par les étonnantes éditions Pontcerq sises à Rennes là, récemment.