samedi 21 avril 2018

Dernières nouvelles du meilleur des mondes

Ce matin, en prenant mon café et avant de filer au travail, encore sonné par les textes de Prudon lus en pagaille hier soir par Bonnaffé et sa bande — vous avez perdu quelque chose ! —, je survolais ici et là, mais c'est pareil, les nouvelles, neuves et anciennes, divertissantes et louches, paupières encore collées, sans trop y croire. Entre mensonges, manipulation, paranoïa et bêtise généralisées, fake et check news, tout semblait merveilleusement important et harmonieux dans le meilleur des mondes, de la Corée du Nord qui se montre enfin raisonnable, à l'évacuation sans histoire de Tolbiac, en passant par la nouvelle compagne de Valls et le jeune chêne que Macron s'apprête à offrir à Trump.
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Manuel Valls, donc. L'homme qui rebondit. L'ancien maire d'Evry, sollicité paraît-il par Ciudadanos, parti centriste 2.0, serait actuellement en train d'étudier sérieusement la possibilité d'aller redresser l'Espagne en se présentant à la mairie de Barcelone, avec, bien entendu, derrière la tête (plate) l'idée (tout aussi plate) de faire la nique aux indépendantistes catalans. Ces gens-là, ça ose tout. Malin comme un vieux singe du cirque médiatico-politique, Manuel sait qu'il lui faut régulièrement se dénuder sous les sunlights. En début de semaine, le Catalan opportuniste annonçait en exclusivité à Paris-Match, qui n'a plus de Johnny à se mettre sur la couv', sa séparation d'avec Anne Gravoin, dont j'ignorais jusqu'ici l'existence, violoniste de son état, lis-je. Puis, quelques heures plus tard, le parfait petit Manuel révélait à un autre support publicitaire, VSD, que j'ignorais être encore en vie, son idylle avec Olivia Grégoire, inconnue à mon bataillon de professionnels de la profession, passée par la pub, les missions ministérielles, et aujourd'hui députée macronienne, porte-parole du groupe LREM et membre de la Commission des finances, et surtout, une dizaine d'années plus jeune que la musicienne, sacré Manu. Ici ou à Barcelone, l'inénarrable hurluberlu devrait bien s'entendre avec celle qui, nous dit-on, se définit elle-même comme un « Jack Russel et un bulldozer »...

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Sécurité toujours, avec l'arrivée en trombe des voitures-radars privées. Embarqués à bord de plusieurs centaines de véhicules banalisés, les radars flasheront désormais à tout-va sur les autoroutes et départementales, normandes dans un premier temps puis sur l'ensemble du bitume hexagonal. Le respect de la loi et du code de la route a donc été confié à une société privée filiale de Challancin, groupe sympathique et familial, spécialisé dans la sécurité et la propreté. D'autres boîtes devraient rapidement lui emboîter le pas pour se partager le gâteau national des excès de vitesse. Demain, comme on le sait, le privé se substituera entièrement à l'Etat qui, pour le moment, s'emploie à déchiqueter sans répit ce que l'on nommait encore hier le tissu social. C'était ça ou l'extrême-droite, nous n'avions pas le choix, souvenez-vous...
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Sécurité encore avec le démantèlement de la « Commune de Tolbiac ». Une opération rondement menée à l'aube par les forces de l'ordre musclées comme les aime Gérard Collomb, navigateur-en-chef et en eaux troubles. Une évacuation sans heurts donc. Mis à part, peut-être, un étudiant dans le coma après une chute provoquée par un policier, comme l'affirme le site Reporterre. Nouvelle que le service high-tech de Libé, « Checknews », s'est empressé de flouter, se contentant de mentionner le manque de preuves, et s'alignant sur le communiqué de la préfecture, le petit doigt sur la couture du pantalon d'uniforme policier : tout s'est déroulé dans le calme et sans incident, comme à Notre-Dame-des-Landes...
Plus le flux de l'info est contrôlé, plus on en sait moins. La majorité des médias concentrés a préféré se focaliser sur la dégradation des lieux par ces enfoirés de jeunes gauchistes et la facture dont l'ensemble des Français devront s'acquitter. Pas le souvenir de tels calculs après les frappes chirurgicales de notre pays en Syrie. En cherchant un peu, ailleurs sur la toile, un même chiffre revient pourtant : 16,3 millions serait le montant de l'opération française, sous les ordres de l'ami Trump et au nez et à la barbe des Nations-Unies. Démonstration de force qui semble avoir impressioné le joufflu dictateur nord-coréen qui affirme suspendre son programme nucléaire et se dit prêt à rencontrer son homologue amerloque.
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Dictature toujours avec ce magnifique cadeau de la France aux Etats-Unis. Dans le cadre de ce que l'Elysée qualifie de « Rencontre entre amis », Emmanuel Ier se rendra la semaine prochaine aux States avec maman et, dans le sac à main Vuitton de celle-ci, un jeune plant de chêne « symbolisant, dixit toujours l'Elysée, la force de la soumission des relations » entre la France et le pays de Mickey Donald. Cette bouture d'un chêne du Nord de la France sera, espère-t-on, plantée sur la pelouse de la Maison-Blanche. Au nom certainement des valeurs démocratiques que partagent ces pays amis.
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En voilà un qui, selon Le Figaro, a tourné la page, loin de la politique. Son nom, Françis Fillon. L'article est illustré par un portrait de l'ancien Premier ministre, et malheureux candidat aux dernières présidentielles, en costume (offert ?) de coureur automobile, posant sur un bolide aussi lumineux que son sourire de seigneur certain de piloter au-dessus des lois et d'échapper à une justice trop lente et laxiste avec les hommes de son extraction. Je n'ai pas lu le papier, réservé aux abonnés, et ne saurais jamais si Penélope lui sert de copilote ou si ses piges accaparent tout son temps précieux...


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Ce soir, à Montreuil, dans le cadre d'un hommage personnel et égoïste à Hervé Prudon, et en attendant la publication de poèmes inédits annoncée pour octobre ou le printemps prochain, j'ouvrirai une petite bouteille de vin naturel, histoire de ne pas trop brûler l'oesophage, et boirai en pensant sans modération à ce fabuleux amoureux de cette chienne de langue qui écrivait, peu avant de quitter notre planète chérie, sur l'un de ses nombreux cahiers noircis de verres sombres...
boire me fait prendre l’air
prendre le large prendre le temps : poser mon congé
et si je finis la bouteille
c’est par amour du vide
et parce que j’aime le goût de boire


vendredi 20 avril 2018

Le vendredi, c'est poésie


Je vous rappelle pour la dernière fois,
après ce sera trop tard,
l'hommage à Hervé Prudon
c'est ce soir

Olivier Roller
 
A 20H00
 Maison de la Poésie
Passage Molère
157, rue Saint-Martin
75003 Paris
01 44 54 53 00


La connerie, c’est comme partout, celui qui connaît pas, il a vite fait de se perdre et de s’enfoncer.

jeudi 19 avril 2018

Seul



bois seul
bouffe brûle fornique crève seul comme devant
les absents sont morts les présents puent
sors tes yeux détourne-les sur les roseaux
se taquinent-ils ou les aïs
pas la peine il y a le vent
et l'état de veille

Samuel Beckett, Poèmes, suivi de mirlitonnades, Minuit

samedi 14 avril 2018

C'est quoi, la poésie ?

 
David Dare Parker via flash of god


Je fuis généralement les colliers de coquillages, les dessins d'enfants, les cadeaux pour la fête des pères, toutes ces niaiseries qui sortent de mains dites innocentes, guidées par des enseignants peu scrupuleux et qu'il nous faut trouver merveilleuses. Hier, à la médiathèque, certainement concoctée à l'occasion du dernier Printemps des poètes, une affichette perdue entre deux affreuses peintures m'a donné envie d'aller faire la cuisine avec ma mère...

La poésie
- C'est quelque chose qui fait du bien, c'est la joie (Joachim)
- C'est comme dormir (Maëllis)
- C'est bien comme danser. C'est le bonheur (Nesrine)
- Des fois, c'est la tristesse. C'est comme une fontaine (Nina)
- C'est une écriture, c'est une musique. C'est des massages (Anis)
- C'est sortir au soleil (Sarah)
- C'est quand on va dehors et qu'on fait une bataille de boules de neige (Antonin)
- C'est le soleil (Maélia)
- C'est la mer (Lana)
- C'est des bisous (Lucas)
- C'est comme faire à manger avec sa maman (David)

vendredi 13 avril 2018

Collabos



Tout le monde est d’une certaine manière occupé et employé comme travailleur à domicile. Un travailleur à domicile d’un genre pourtant très particulier. Car c’est en consommant la marchandise de masse – c’est-à-dire grâce à ses loisirs – qu’il accomplit sa tâche, qui consiste à se transformer lui-même en homme de masse. Alors que le travailleur à domicile classique fabriquait des produits pour s’assurer un minimum de biens de consommation et de loisirs, celui d’aujourd’hui consomme au cours de ses loisirs un maximum de produits pour, ce faisant, collaborer à la production des hommes de masse. Le processus tourne même résolument au paradoxe puisque le travailleur à domicile, au lieu d’être rémunéré pour sa collaboration, doit au contraire lui-même la payer, c’est-à-dire payer les moyens de production dont l’usage fait de lui un homme de masse (l’appareil et, le cas échéant, dans de nombreux pays, les émissions elles-mêmes). Il paie donc pour se vendre. Sa propre servitude, celle-là même qu’il contribue à produire, il doit l’acquérir en l’achetant puisqu’elle est, elle aussi, devenue une marchandise.
Günther Anders, L'Obsolescence de l'homme (1956),
trad. Christophe David, éd. Ivrea/Encyclopédie des nuisances



jeudi 12 avril 2018

En dents de scie




La vieillesse vous arrache les choses une à une. C'est comme avancer à reculons à travers le temps où vous les acquériez une à une. La différence, c'est qu'alors vous pouviez fêter chaque nouveauté, mais que vous n'en aviez pas conscience. Maintenant, au contraire, la conscience vous suit comme une valise qui rebondit sur les marches derrière vous. Avec un petit écart de temps. Une cruauté en dents de scie.
Pour remplacer ce qui manque, il existe de minuscules prothèses, les nôtres ou celles d'autrui. Le fameux autre qui nous assiège toute notre vie (prochain, voisins, objets, instruments…), prend acte de la reddition et commence à s'engouffrer. Tout doucement nous nous entrelaçons.

Ginevra Bompiani, Pomme Z, éd. Liana Levi,
trad. Jean-Paul Manganaro

vendredi 6 avril 2018

Philosopher en musique et technicolor

Agnès Varda

Philosopher avec Jacques Demy, c'est ce que nous propose la semaine prochaine l'émission animée par Adèle Van Reeth sur France culture, « Les Chemins de la philosophie ». 
Lundi, Jean-Pierre Berthomé évoquera le premier long métrage de l'inimitable Nantais, Lola (1961). Mardi, la délicieuse et irremplaçable Camille Taboulay se penchera sur son paratonnerre, l'extraordinaire et en chanté Parapluies de Cherbourg, Palme d'or en 1964. Mercredi, Marc Cerisuelo s'attardera sur Les Demoiselles de Rochefort (1967) bel hommage à la comédie musicale hollywodienne et jeudi, Une Chambre en ville, dernier chef-d'oeuvre du maître (1982) sera abordé par Jean-Marc Lalanne. 
Mais, bordel, quid de Peau d'âne, Adèle ? 
A écouter et télécharger à la page de l'émission sur le site de la radio, ici-même.


mercredi 4 avril 2018

Touche salvatrice


Ernst Haas

Il paraît qu’au moment où la grande vague qui a dévasté une partie de la planète avançait tel un géant vers le rivage, les gens ne pouvaient rien faire d’autre que regarder immobiles et stupéfaits, perdant des minutes précieuses pour la fuite.
Cela ne me semble pas étrange. Si quelqu’un dans la chambre à côté, quelqu’un que je connais, entre à l’improviste, je sursaute. Alors que si une silhouette venue du néant, inconnue, impensée se matérialisait sur le mur, je resterais à regarder bouche bée.
C’est ce qui arrive avec les grandes vagues qui viennent dévaster notre vie, la changer, de continent en île, d’île en péninsule, de péninsule en désert. Et quand la vague est désormais à quelques mètres du rivage et qu’il n’y a plus de fuite possible, tu ne peux pas, comme sur le clavier, taper pomme Z et revenir en arrière, un instant plus tôt, quand la vague était encore lointaine et que tu pouvais fuir ou te mettre à l’abri et lancer l’alarme.
D’autre part, si c’était possible, si au lieu de la vie il n’y avait que ce clavier (comme cela arrive parfois, certains jours), et si tu pouvais vraiment, en tapant pomme Z, revenir un pas en arrière, où t’arrêterais-tu ? Peut-être pas au moment où tu as levé les yeux et où tu l’as vue avancer démesurée, menaçante, nouveauté sans remède, peut-être pas à ce moment où la fuite était encore possible, mais incertaine, peut-être taperais-tu à nouveau les touches et reviendrais-tu à cet autre moment de la matinée où tu devais décider entre aller à la plage ou te promener sur les collines (il y a quelques petits nuages, mais par ailleurs le ciel est entièrement bleu et les nuages ne sont qu’une frange éparpillée…)
Tu ne t’arrêterais pas à ce moment dangereux, où tout devait encore être décidé, mais où la mauvaise décision pesait avec l’insistance des démons pervers, non, encore un pas en arrière est plus sûr, tu reviens à cette nuit pleine de rêves imprévoyants, ou au soir précédent, à la mélancolie du soir, sans raison, à ton regard sur les autres, sans amour, sans pourquoi…
Ou peut-être ne t’arrêterais-tu jamais, parce que cette vague aura été soudaine, que sans doute mille circonstances, mille erreurs ne se seront pas liguées pour la gonfler, la fabriquer, la soulever au-dessus de ce rivage, mais se sont certainement liguées pour te fabriquer toi, pour te placer sur cette plage avec ce regard stupide, impuissant. Et tu déferais certainement un à un tous les moments conspirateurs de ta vie, en les voyant à chaque pas en arrière pour ce qu’ils ont été, un pas étourdi, malheureux, vers la plage. Et tu continuerais à taper sur la touche salvatrice, en reconnaissant un destin là où, toute ta vie durant, tu n’as vu qu’une avancée hâtive et distraite depuis le premier vide qui s’est créé en toi, quand tu t’es détaché et que tu as commencé à vagir.
Mais ne sommes-nous pas tous ainsi ? Ne voudrions-nous pas tous revenir en deçà du point de non-retour, même si nous ne savons pas lequel ?

Ginevra Bompiani, Pomme Z, éd. Liana Levi,
trad. Jean-Paul Manganaro

mardi 3 avril 2018

Aucune importance

Elliott Erwittvia Oddities

Bien que cela ne revête finalement aucune importance, je me demande qui des quelques personnes ayant réellement compté pour moi ou des pauvres malheureux pour qui j'ai un jour compté ont été les plus nombreux dans ma piètre existence.

Charles Brun, Désinscriptions de comptoir

jeudi 29 mars 2018

Tonalité intense de grisaille et de désolation





26 avril 1993 (Majorque)
J'attends qu'on veuille bien me servir dans un restaurant « inquense » de Palma (Sa Premsa) où presque tous les clients sont morts, immobiles sur place. Certains, immobiles aussi, sont en réalité en train de mourir. Ils sont difficiles à distinguer des premiers, mais on les reconnaît au fait que leurs yeux conservent encore un rien de mobilité. Les rares clients vivants attendent qu'on les serve et s'impatientent, dont une voisine du genre à qui on ne la fait pas. La patrone et unique servante d'ailleurs du restaurant, qui s'affaire mollement au milieu de tous ces morts (elle me rappelle assez la patronne française d'un petit restaurant de San Telmo où je fréquente aussi), s'agace de cette impatience, dit qu'elle ne peut servir tout le monde à la fois et qu'il faut s'occuper en priorité des clients morts. 
Après ce rêve terrifiant et si clair (« plus vite tu seras mort, plus vite tu seras servi »), deux heures de sommeil hasofinesque. Rythme plutôt paisible, mais tonalité intense de grisaille et de désolation.
Clément Rosset, Route de nuit, Episodes cliniques, Gallimard



mardi 27 mars 2018

Il fait plus froid dehors que la nuit

Sylvie Péju


On est enfin fin mars, et se rapproche l'hommage à Hervé Prudon qui se tiendra pas comme il faut on l'espère et à Paris, Maison de la poésie, dans un peu moins d'un mois.
Sur ses derniers jours, du haut de son 7e étage de la porte d’Orléans, l'auteur de La Langue chienne a noirci des cahiers, restés inédits, de poèmes face au vide.
Jacques Bonnaffé, Sylvie Péju, sa compagne, Olivier et Jean Rolin, Philippe Vieux, Ariane Dionyssopoulos, Philippe Richard et d'autres liront donc une série de textes, poèmes et extraits du spectacle Comme des malades, monté par Bonnaffé et cie au théâtre de la Bastille en 1999.



Passage Moliėre
157, rue Saint-Martin
75003 Paris
Vendredi 20 avril 2018
 20H00

Infos et réservations
01 44 54 53 00
(du mardi au samedi de 15h à 18h)



ma douleur est assourdissante
nul oiseau jamais ne chante
sur cette branche noire et nue
les oiseaux ne courent pas les rues
où est-elle la main innocente
qui a tordu le cou
à l’amour fou
où est-elle l’absente
dont le silence est un trou
qui fait ma douleur si violente




samedi 24 mars 2018

Une certitude aussi bilieuse qu’inutile


via lastPictureShow

Non seulement je n’ai pas su devenir méchant, mais je n’ai rien su devenir du tout : ni méchant ni gentil, ni salaud, ni honnête – ni un héros ni un insecte. Maintenant que j’achève ma vie dans mon trou, je me moque de moi-même et je me console avec cette certitude aussi bilieuse qu’inutile : car quoi, un homme intelligent ne peut rien devenir – il n’y a que les imbéciles qui deviennent. Un homme intelligent du XIXe siècle se doit – se trouve dans l’obligation morale – d’être une créature essentiellement sans caractère ; un homme avec un caractère, un homme d’action, est une créature essentiellement limitée. C’est là une conviction vieille de quarante ans. Maintenant j’ai quarante ans – et quarante ans, c’est toute la vie : la vieillesse la plus crasse. Vivre plus de quarante ans, c’est indécent, c’est vil, c’est immoral. Qui donc vit plus de quarante ans ? Répondez, sincèrement, la main sur le cœur ! Je vous dis, moi : les imbéciles, et les canailles. Je leur dirai en face, à tous ces vieux, à tous ces nobles vieux, à ces vieillards aux cheveux blancs, parfumés de benjoin ! Je le dirai à la face du monde ! J’ai bien le droit de le dire, je vivrai au moins jusqu’à soixante ans. Je survivrai jusqu’à soixante-dix ! Et jusqu’à quatre-vingts !... Ouf, laissez-moi souffler.

Fédor Dostoïevski, Les Carnets du Sous-sol,
trad. André Markowicz, Babel

vendredi 23 mars 2018

Restent les bars


Le week-end dernier, une femme de 49 ans a été renversée par une voiture autonome de la firme Uber. Morte de ses blessures, elle traversait tout de même en dehors du passage piéton, a tenu à préciser l'entreprise déficitaire (2,8 milliards de pertes en 2016), mouillée dans les Paradise papers mais présente sur le smartphone de tout citoyen moderne. La start-up la plus chère au monde a suspendu les essais de ses véhicules du futur. Un bon point pour sa communication. Un bras d'honneur pour la famille de la victime. Après avoir contribué à dévaloriser le travail – des chauffeurs non professionnels et précaires –, la compagnie de la Siliconne vallée semble s'être lancée désormais dans sa mission ultime : éliminer l'humain.

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Autre boîte de la même vallée, autre fabricant de bagnoles, Tesla est une entreprise de l'économie post-libérale. Peu importe le nombre de véhicules électriques vendus ou la part de marché grattée par Tesla, l'essentiel est la performance boursière. Tout comme Uber, le groupe fondé en 2013 perd de l'argent (2 milliards par an, dit-on). Et s'il ne détient que 0,02 % de part du marché mondial de l'automobile, Tesla est tout de même valorisé à 35 milliards de dollars. L'entreprise s'est rendue célèbre grâce à sa voiture envoyé dans l'espace. Certes, le véhicule nous retombera sur la gueule et polluera un peu plus nos organismes et la planète sous forme de micro-déchets métalliques, mais c'est Tesla qui en a eu l'idée ! Comme on le sait, l'important aujourd'hui, c'est qu'on parle de vous, que vous fassiez le buzz, et donniez envie d'investir. Seule compte l'image de la firme – un peu comme en politique. Afin de lui déclarer leur amour, les actionnaires de Tesla viennent d'approuver une rémunération ahurissante de près de 56 milliards de dollars (45,3 milliards d'euros) pour Elon Musk. Seule condition pour le déjà millionnaire et jeune patron, faire de Tesla l'une des plus grosses entreprises par capitalisation boursière au monde, à l'instar de Google, Facebook et cie.

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Facebook justement. Le célèbre réseau social fondé par Zuckerberg se serait donc fait dépouiller des données d'une cinquantaine de millions d'utilisateurs (entourage compris)... Le coupable : une boîte de communication, Cambridge Analytica, qui s'est servi de ce fichier pour lancer une série de publicités ciblées durant la campagne de Donald Trump. Une faille dans le système, nous dit la start-up, qui ne se reproduira plus. Ce faux scandale surgit quelques semaines après les déclarations de deux repentis de la boîte, honteux d'avoir contribué à créer cette tarasque virtuelle. Mais malgré une chute spectaculaire du cours de Bourse – 58,4 milliards de dollars de capitalisation boursière seraient partis en fumée –, la situation semble se stabiliser. On respire. Sauf si l'on se souvient que le job premier de l'ami Zuck est la vente à d'autres entreprises, publicitaires essentiellement, des données personnelles que tout un chacun balance allégrement en ligne. Quand c'est gratuit, c'est vous le produit. On a beau le savoir, on ne saurait résister à l'ordre narcissique et marchand. Pas d'inquiétude outre mesure pour ces bienfaiteurs de l'humanité qui composent le conseil d'administration du réseau. Pour info, le cours de Bourse de Facebook a augmenté ces cinq dernières années de 495 %...

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« Nous sommes certains qu'il est à Madrid, mais où exactement, nous ne le savons pas... » Les organisateurs de la cérémonie ont tout essayé pour calmer le public venu assister à la remise de la médaille d'or du Cercle des Beaux-Arts au finlandais Aki Kaurismaki. Et c'est avec plus d'une demi-heure de retard que le cinéaste s'est finalement pointé, légèrement éméché. A propos de son dernier film, pas le plus réussi, De l'autre côté de l'espoir, le caustique Aki a avoué avoir, un temps, cru en l'Europe. Mais après avoir observé le traitement accordé par l'U.E. aux migrants, mouvement dont, dit-il, nous ne sommes qu'au début, Kaurismaki a affirmé avoir honte d'appartenir à cette Europe dont la seule logique est économique. Avant d'ajouter que jamais ce monde n'a compté autant de psychopathes et d'imbéciles au pouvoir. Le cinéaste, désormais résident portugais, a également regretté qu'aux Etats-Unis, la coutume d'assassiner le président semble s'être perdue. Il a insisté sur l'espoir, seul sentiment à même de soulever des montagnes. « Je n'ai aucun espoir ni dans ma vie ni dans mon cinéma. C'est pourquoi je reviens toujours à Ozu, Chaplin, Bresson, Buñuel, Buster Keaton, Raoul Walsh. Autant imiter les bons. C'est ce que je fais. Mais comme je suis dépourvu de talent, personne ne le remarque… Sans  espoir, il reste les bars. Allons au bar ! » a-t-il marmonné pour conclure. On y va, Aki, on y va...

mercredi 21 mars 2018

Vide

Pawel Kuczynski via Louxo's Enjoyables


Vide. Tu ne te sens pas vide, toi ? Epuisé par le vide. Je crois qu'on ne nous a jamais autant bourré le crâne. Sauf qu'il ne s'agit que de vent. On croit échapper à tout ce matraquage, parce qu'il semble ne prendre que très peu de place, que nous n'en ressentons pas le poids, qu'il est invisible, mais c'est ce vent qui nous vide du pas grand-chose qu'il nous restait, la tête traversée en permanence par des courants d'air anesthésiants, tu ne trouves pas ?, c'est épuisant. Toute la journée collés à un écran... La nuit dernière, j'ai fait un rêve étrange. Un cauchemar terrible en raison de son caractère tangible. Je décrochais un travail après une longue période de recherche. Je pensais que plus personne ne m'embaucherait. J'allais à ma perte. On nous fait tellement croire que sans travail, nous ne sommes rien. Notre vie est construite autour du travail. Enfin, on me proposait un poste dans une entreprise d'aujourd'hui, dans le domaine du divertissement, du culturel. Un univers proche de celui de Brazil de Terry Gilliam, tu vois ? On m'expliquait ma nouvelle tâche. Ça avait l'air simple, mais je n'y comprenais rien. J'étais perdu. Je pensais que c'était dû à mon âge, que j'étais dépassé. Ou bien que j'étais devenu totalement stupide. Mais soudain, j'ai compris où était le problème. Il suffisait d'être là, de sourire et de faire semblant. C'est le nom de la boîte qui m'a mis la puce à l'oreille. Elle s'appelait Bla-Bla-Bla. Ça ne s'invente pas...

mardi 20 mars 2018

Un lecteur capricieux



Perdre un livre précieux est une aventure passionnante, catastrophique et, parfois, émouvante. En 2014, je me suis aperçu que j'avais égaré Les Détectives sauvages. Il s'était volatilisé sans laisser de traces. Il s'agissait de la première édition, achetée peu après sa publication par Anagrama qui venait de lui remettre le prix Herralde. Ce devait être en décembre 1998, et j'avais payé 2 590 pesetas. A cette époque, je n'étais même pas pauvre, puisque j'étais à la charge de mes parents. Le roman ne m'a pas manqué tout à coup. Il arrivait que, du canapé, je jette un oeil dans le coin où étaient entreposées les oeuvres de Robert Bolaño et d'avoir l'impression qu'il en manquait une, mais dans ces moments-là – je serai sincère je me serais volontiers laissé couper le doigt plutôt que me lever et aller vérifier. Mais un soir, allez savoir pourquoi j'étais debout, et je me suis approché de ces livres pour constater que Les Détectives sauvages n'y était pas. J'ai ressenti de la contrariété, ce qui, en ce qui me concerne, équivaut à croire que le monde touche à sa fin. Même si ce n'est guère suffisant pour se remuer le cul ou changer le programme du jour.
Une fois surmonté l'effroi, j'ai fait le choix de croire que le roman était certainement dans un autre coin de la bibliothèque, en compagnie d'un autre auteur. Les écrivains peuvent eux aussi éprouver une certaine fatigue d'eux-mêmes. Quelques mois plus tard, ressentant de nouveau son manque, je me suis lancé dans une fouille loin d'être exhaustive, et davantage par distraction que par anxiété. J'ai, pour ainsi dire, joué à le retrouver. Bien entendu, ce fut raté. J'ai ensuite frôlé la folie, remuant chaque étagère, carton ou cachette, mais obtenu le même résultat. Le roman avait disparu. Je ne me souvenais pas l'avoir sorti ou prêté, ce qui signifiait que quelqu'un l'avait emporté. Je n'étais plus contrarié mais abattu. J'ai établi une liste des voleurs possibles. J'en soupçonnais fortement deux ou trois. Mais tous ont nié le vol lorsque je les ai interrogés.
Plus je pensais au roman, plus j'avais envie de me replonger dans ses pages. Sa lecture remontait presque à vingt ans. Son souvenir était désormais confus. Je ne pouvais même pas dire si au terme de leur quête, les personnages, Ulises Lima et Arturo Belano, parvenaient à mettre la main sur Cesárea Tinajero. Il me semblait que oui, mais je ne savais dire où, ni ce qu'il advenait une fois la poètesse du réalisme viscéral retrouvée. Curieusement, après deux décennies, j'étais moi-même devenu un détective sauvage en quête du livre.
Je mourais d'envie de le relire, mais pas jusqu'au point extrême de le racheter et de m'y replonger illico. Il y avait des règles, et ne pas renoncer à mon exemplaire en était une. Qui plus est j'aurais dû acheter un roman bien différent de l'original, même s'il s'agissait du même. Anagrama avait retiré le titre de la vente afin de laisser le champ à l'édition d'Alfaguara, maison à laquelle les héritiers de Bolaño avaient cédé les droits de publication. Ce qui ne faisait qu'aggraver mon chagrin. Je n'avais aucune envie d'ouvrir ce roman dans un exemplaire qui ne fût le mien. Je dirais même que ça me déprimait.
La lecture a le droit d'être capricieuse. Ou l'édition d'Anagrama, dans la collection Narrativas hispánicas, ou rien.
Toute nouvelle actualité à propos de Bolaño, comme un inédit découvert sur une disquette ou dans une chemise oubliée, ne pouvait que me faire pleurer mon exemplaire des Détectives sauvages.
Je l'ai cherché en occasion, mais quelle ne fût ma stupéfaction lorsqu'on me demanda trois cents et même quatre cent euros pour un exemplaire pareil au mien. Retour à la tristesse.
Les mois ont passé. J'ai commencé à écrire un livre. Je me suis rendu à deux mariages. Les mois continuèrent à passer. J'ai voyagé dans divers pays. J'ai assisté à un divorce. J'ai poursuivi l'écriture du même livre. Il y a deux mois, je suis même allé voir ma filleule à Vigo, qui venait d'avoir sept ans et que je n'avais pas revue depuis trois années. Sa mère m'invita à visiter la maison pour voir les travaux qui y avaient été effectués. Une fois dans le salon, mon regard a été attiré par les livres. J'ai immédiatement repéré Les Détectives sauvages dans l'édition d'Anagrama. Quelle chance, ai-je marmonné envieux. Je n'ai pas pu résister et j'ai pris le roman et l'ai ouvert. C'était un trésor inestimable, de ceux qui vous rendent heureux, d'autant plus qu'en page cinq, émerveillé, je reconnus mon nom et ma propre écriture.

Juan Tallón, chronique "Restez bourrés",
El Progreso
, 20 mars 2018, trad. maison

lundi 19 mars 2018

Ténèbres

Erika Schmied via L. W.-O.


Pourquoi cette obscurité, toujours cette obscurité totale dans mes écrits ? L'explication en est simple.
Dans mes écrits, tout est artificiel, c'est-à-dire que tous les personnages, les faits, les incidents se jouent sur une scène, et la scène est totalement plongée dans les ténèbres. Les personnages qui paraissent sur l'espace carré de la scène, sont mieux reconnaissables dans leurs contours que sous un éclairage normal, comme c'est le cas dans la prose ordinaire. Dans l'obscurité, tout devient clair. Pas seulement les apparitions, ce qui relève de l'image, non, la langue aussi. Il faut imaginer des pages totalement noires : le mot s'éclaire. De là sa netteté ou sa netteté redoublée. Je me suis servi dès le début de ce moyen artificiel. Lorsque l'on ouvre un de mes livres, il en va aussitôt ainsi : il faut imaginer qu'on est au théâtre, avec la première page, on lève un rideau, le titre apparaît, obscurité complète – et lentement, de ce fond, de cette obscurité, surgissent des mots qui se transforment en des processus de nature tant intérieure qu'extérieure, et qui, à raison même de leur caractère artificiel, deviennent tels avec une particulière netteté.
Thomas Bernhard, Trois Jours, trad. Jean de Meur

jeudi 15 mars 2018

Salon de l'écrivain



Au commencement était le service de presse. Un éditeur l'envoya, et quelqu'un le reçut. Alors il écrivit une recension. Puis il écrivit un livre. L'éditeur l'accepta, et il en fit un service de presse. Un autre le reçut, et fit de même. Ainsi est née la littérature moderne.

Karl Kraus

mercredi 14 mars 2018

Le retour du printemps



Salon du livre, Printemps des poètes... Au secours ! V'là le retour des discours et des concours. Car si en ce pays plus personne ne lit, tout le monde écrit.

Ces dernières années, de nombreux cinéastes, Américains pour la plupart, ont édité en vidéo leur version idéale, originelle, d'un ou de plusieurs de leurs films. L'appellation Director's cut surgit bien après la sortie en salles, une première publication en vidéo, le plus souvent lorsque les réalisateurs ont récupéré leurs droits et se lancent à leur tour dans la commercialisation de leur oeuvre : montage plus lâche, rajout de scènes auparavant éliminées, parfois même résurrection d'un personnage jadis effacé. Il m'est arrivé de revoir un ou deux films dans leur nouvelle mouture et de trouver le temps légèrement long... Dans le domaine de la littérature, c'est un peu l'inverse et les textes de nombre d'auteurs du monde d'avant seraient aujourd'hui difficilement publiables. Proust par exemple, dont le premier volume de La Recherche fut édité à compte d'auteur, devrait certainement de nos jours expurger son récit, amputer ses longues phrases, supprimer des personnages secondaires, affirmer son sujet..., lui qui avait, d'emblée, réussi à imposer son Director's cut.

Elle a profité de ma faiblesse, m'a fait boire... Je ne me souviens plus de rien.


Désormais, comme dans les médias et les réseaux sociaux, la moindre réunion d'amis, de collègues de travail, de clients de bar..., compte sa militante féministe de service prompte à signaler nos fautes : non-féminisation d'un terme au cours de la conversation, propos misogynes primaires, attitude intolérable, jambes trop écartées... et à nous restituer les dernières avancées en la matière dans l'actualité et les réseaux sociaux. Plus que jamais, et comme pour d'autres sujets, nous ne pouvons plus échapper au conditionnement médiatique et nous passons pour le dernier des cons si, malgré nous, en raison par exemple d'une préférence pour la littérature, nous marquons quelque réticence à nous soumettre à cette tyrannie.

C'est au volant que les femmes se battent le mieux pour leurs droits : sorties sauvages de leur emplacement, changements de file sans prévenir, non-respect des priorités et des limitations de vitesse, coups de klaxon intempestifs, insultes, doigts d'honneur..., leur conduite égale désormais celle des hommes. Et si le salut des femmes, avenir de l'homme nous avait-on chanté, passait par la bêtise ? 

Les beaux jours arrivent et c'est au guidon donc que nous nous réjouirons de voir les femmes rouler, leurs jupes voler, leurs jambes dorer, la sueur couler dans leur dos et dans le nôtre.


Charles Brun, Désinscriptions souterraines

lundi 12 mars 2018

S'arranger

Matt Henry via adreciclarte

Rien de plus connu que le « secret du bonheur ». Tout ce qu'il faut pour être heureux, existe en feuilles éparses. Et le beau bouquet n'est jamais fini, bien sûr, puisque deux vies n'y suffisent pas, et c'est assez d'une.
Cela s'appelle « s'arranger »… et autrement aussi, que d'en tenir un tout petit bouquet de deux ou trois tiges dans les doigts, ne pas vouloir les lâcher, de savoir qu'elles sont rares, et de trouver qu'elles sentent bon.

Henri Calet, Peau d'ours, notes pour un roman

dimanche 11 mars 2018

Une preuve d'amour




Tes yeux me rendent fou
lui dis-je un jour
Tu les préfères nature ou avec rimmel
me répondit-elle
Grands
dis-je sans le moindre doute
Alors également sans hésitation
elle me les déposa dans une assiette
et partit à tâtons

Angel González, Eso era amor, traduction maison

samedi 10 mars 2018

Bientôt

via Louxo's enjoyables

Dans bien des domaines, à propos de ce que d'aucuns nomment des projets d'avenir, je me dis très souvent : Oui, plus tard, pourquoi pas... Or j'arrive à un âge où, bientôt, il me faudra admettre que, sans m'en apercevoir, je suis passé du plus tard au trop tard. Oui, bientôt.
Charles Brun, Désinscriptions disparues

vendredi 9 mars 2018

Sauvages

Marc Dubuisson


Il y a encore peu de temps, je parvenais à distinguer, en les écoutant parler, ceux qui lisaient et ceux qui ne lisaient pas. Je ne ressentais d'affinités particulières ni pour les uns ni pour les autres. Maintenant qu'ils s'expriment tous à l'avenant, je peux parfois donner l'impression de détester l'humanité entière. Ce qui, finalement, ne me gène guère.

Charles Brun, Désinscriptions sauvages

dimanche 4 mars 2018

Amours argentines


Je ne sais pas ce qu'elle est devenue. Moi non plus, cela dit. A cette époque, elle faisait de la sculpture et comptait parmi mes élèves. J'avais remarqué qu'elle lambinait à la fin des cours, avec très souvent quelque chose à me raconter. Bien que divorcée, elle avait gardé le nom prestigieux de son mari, l'héritier d'un empire de la mode. En cours, je l'avais surprise, en me retournant, les yeux scotchés sur mes fesses, parfois perdus, le sourire figé, songeuse. Je me raconte des histoires, me disais-je – d'ailleurs, elle ne m'attire nullement, oublie, mon vieux, oublie. La fin de l'année approchait et, comme à son habitude, elle était la dernière à quitter la salle, jamais en manque de subterfuges pour musarder encore un peu le temps que je finisse de ranger mes affaires, effacer le tableau, remettre les tables en place… Ce serait bien, avant la fin des cours que tu viennes déjeuner à la maison, me dit-elle soudain, exagérant semble-t-il son accent argentin. Elle habitait dans un de ces arrondissements chics de la capitale que j'arpentais rarement, vers l'Ecole militaire. Le matin, j'avais pris soin de me raser de frais, passer une chemise, réviser le plan de métro, et, plein d'audace, glisser un ou deux préservatifs dans mon sac. Certes, je ne ressentais rien en sa présence, mais, en cette période de flottement amoureux – je sortais d'une longue histoire et étais vaguement attiré par une fille croisée à deux trois reprises dans le bar en bas de chez moi sans avoir encore osé l'aborder –, les occasions de baiser n'étaient pas nombreuses.
Je me suis perdu dans le quartier, arrivant en retard devant l'hôtel particulier, caché dans une impasse. Les mets semblaient succulents. Je n'avais jamais mangé de homard. Elle me servit du maté en guise d'apéro quand je lorgnais sur le bar bien pourvu en bouteilles à 40°. Présentation des enfants, un gamin d'à peine dix ans, collé à une Game Boy, et une adolescente efflorescente moulée dans une robe noire d'un autre âge, au décolleté embarrassant. J'essayais de ne pas lui prêter trop d'attention, évitais son regard, un truc de famille certainement. 220 volts dans l'air. Un silence dont je ne parvenais pas à déterminer la provenance, un truc qui fait masse.
Le maté, c'est comme le thé, et je ne pus résister au passage par les toilettes.
Elle m'attendait dans le couloir, me coinçant contre le mur. Comment osait-elle, ses enfants à trois mètres de là ?… Je voudrais te demander quelque chose, c'est important… J'aurais préféré qu'elle m'embrasse de force et qu'on n'en parle plus… Tu as vu ma fille ?… Quelle question… Elle arrive à un âge, tu sais. C'est toi que j'ai choisi. Je veux que tu sois son premier homme… J'avais bien entendu ? Là, maintenant ? Avec elle et son fils comme spectateurs ? C'était quoi, ce cauchemar ? Déjà, la jeune fille surgissait dans le couloir. J'indiquai sans aucune délicatesse la porte des toilettes, me passant une main sur le ventre, bafouillai un mot d'excuse auquel personne ne pouvait croire et m'enfuis vers la sortie. La porte de chêne massif claqua dans mon dos. Je dévalai les escaliers comme un malfrat de bas étage, une loque de banlieue sans nom et sans casquette. L'envie de pisser me reprit à peine le nez dehors.
J'étais allumé, abruti, incapable de saisir ce qui venait de se passer. J'avançais comme ça, sonné, sans conviction, sans savoir s'il me fallait revenir sur mes pas, me plier aux désirs de cette argentine dingo et faire valser la vierge sur le lit de sa mère, dénoncer l'artiste de la pampa à la brigade des mineurs, pensant soudain à la mère de mes filles, qui connaissait l'Argentine – allait-elle, elle aussi, procéder de la sorte ? – mais la vessie prit le pouvoir en m'indiquant un café au coin dans lequel j'allais la soulager. Au comptoir, j'avalai sans entrain un jambon de pays-cornichons avec un ballon de rouge qui s'en prit immédiatement à mes intestins. Je n'ai jamais recroisé la fille au bar en bas de chez moi et mon contrat ne fut pas renouvelé à la rentrée.