mercredi 12 août 2020

La bouche ouverte


Il empoigna le micro, pressa la touche d'enregistrement et, tandis que la bande commençait de s'enrouler, il demeura un instant immobile, la bouche ouverte. Son visage était contracté comme au début de l'après-midi, dans la baignoire.
– J'ai fait une erreur, dit-il soudain. Le terrorisme gauchiste et le terrorisme étatique, quoique que leurs mobiles soient incomparables, sont les deux mâchoires de…
Il hésita.
– …du même piège à cons, acheva-t-il et il continua aussitôt. Le régime se défend évidemment contre le terrorisme. Mais le système ne s'en défend pas, il l'encourage, il en fait la publicité. Le desperado est une marchandise, une valeur d'échange, un modèle de comportement comme le flic ou la sainte. L'Etat rêve d'une fin horrible et triomphale dans la mort, dans la guerre civile absolument généralisée entre les cohortes de flics et de mercenaires et les commandos du nihilisme. C'est le piège qui est tendu aux révoltés et je suis tombé dedans. Et je ne serai pas le seul. Et ça m'emmerde bien. 
Le Catalan fixa l'ombre et se frotta machinalement la bouche avec la main. Il eut la vision de son père qu'il n'avait jamais vu : l'homme est debout sur une barricade, plus exactement, il est en train de faire une enjambée, un de ses pieds en l'air ; c'est le soir du 4 mai 1937, à Barcelone, le prolétariat révolutionnaire s'est insurgé contre la bourgeoisie et les staliniens, une balle va frapper dans une fraction de seconde le père de Buenaventura Diaz, dans une fraction de seconde, l'homme sera mort, dans quelques jours, la Commune de Barcelone sera écrasée, dans peu de temps, elle sera enterrée sous la calomnie.
– La condamnation du terrorisme, dit Buenaventura dans le micro, n'est pas une condamnation de l'insurrection, mais un appel à l'insurrection.

vendredi 7 août 2020

A vue d'œil


Alfred Eisenstaedt

je décline toute responsabilité
vos invitations et mon identité
à vue d'œil
mon nom est charles brun
mais vous pouvez m'appeler
à toute heure de la nuit
inapte au sommeil
au cœur de votre clarté
toujours debout
je reconnais avoir joué 
ma vie à pile ou face pour
le sourire de la première ou
deuxième venue dont j'ignorais
encore le nom
mais devinais l'adresse
qui me scrutait
jaugeant mes valises
murmurait pourquoi pas
m'accordant à peine trois points
de suspicion
l'âge
l'odeur
l'ardeur
oui joué ma vie
mauvais tricheur
sans masque ni maquillage

pas subtil pour un sou
j'ai perdu la face
pour des danseuses
assez mégères
artistes peingres hyper réalistes
avocates de leur cause
attachées et barrées
je décline sans remède
à vue d'œil
le clan veut ma dépouille et l'ennui
je fais comme si
comme ça
courant l'air de rien
gonflé de vanité feinte
le regard égarré
abonné aux coudes sur le faux zinc
avec l'autre zouave
insuffisamment suffisant
garçon la même
celle de toute la vie
les mots du jour troussés
en ridicule
ceux du soir hurlés
dans vos mouroirs
réfléchissant
je ne garde aucun souvenir
et n'oublie rien
debout encore
j'attends que la vengeance refroidisse
pour m'asseoir
sur vos principes
vos bonnes manières
votre bon goût
vos grands mets et vins

cette morale à deux balles
cette vie qui pue la mort
santé !



Charles Brun, du pain, du vin, des oursins



jeudi 6 août 2020

Dois-je continuer ?

Remie Lohse


Tiré du lit par la moiteur ambiante, encore hagard, j'ouvre l'écran et, histoire de feindre un lien indéfectible avec le réel, survole quelques sites d'info, délaissés depuis des semaines. Mais rapidement, je sens qu'il va m'être difficile de m'extraire de l'univers de Manchette dans lequel je suis plongé ces derniers temps. Car c'est à Clamart, ville dans laquelle l'auteur de Nada a passé ses années de vaches maigres enragé, que je marque un premier arrêt.
La ville des Hauts-de-Seine sera en effet à la rentrée la douzième commune d'Ile-de-France à équiper ses policiers de caméras-piéton, afin de « rétablir la confiance entre la population et la police », selon le vœu émis le 14 juillet dernier par notre bon président. Chaque policier municipal en vadrouille sera équipé d'un petit boîtier individuel à l'utilisation aussi simple que celle d'un bon vieux camescope des familles. Ce souci de transparence, on l'a bien compris, est destiné à démontrer aux fâcheux que les violences policières n'existent pas. Prévu par le code de la sécurité intérieure et un décret du 27 février 2019, ce dispositif doit cependant être encadré par un protocole précis d'intervention que la ville se chargera de définir. Histoire de protéger les données, bien entendu. Il n'est pas question de divulguer les images filmées par les agents au premier venu. Une seule personne y aura droit. Sans plus de précision pour le moment. On y travaille.
***
Rien à voir. Un homme qui venait de fêter ses 61 ans la veille a été interpelé lundi dernier au BHV du Marais, à Paris. Les étranges agissements de ce retraité ont attiré l'attention d'un vigile de la boutique. L'homme déambulait depuis un moment, s'attardant régulièrement devant des femmes. Les chaussures de cet ancien commissaire général de police étaient équipées de caméras lui permettant de filmer sous les jupes de la clientèle féminine. L'ancien directeur territorial adjoint de la sécurité de proximité du Val-de-Marne (DTSP 94) a été placé en garde à vue, accusé d'avoir « utilisé un moyen pour apercevoir à son insu et sans son consentement les parties intimes d'une personne ». Ce passionné d'informatique, surnommé Cyberflic lorsqu'il dirigeait dans les années 1990 le service parisien d'enquêtes sur les fraudes aux technologies de l'information, médaillé d'honneur de la police nationale, chevalier de l'ordre national du mérite, sera jugé début janvier.
***
Autre procès, celui, médiatique pour le moment, intenté à ce pauvre Gérard Darmanin. On connaît plus ou moins l'histoire : l'ancien chargé de mission de feu l'UMP est accusé de viol par une femme qui avait sollicité son intervention dans une sombre histoire de chantage. Présentée comme ancienne escort-girl ou sympathisante UMP, c'est selon, la victime présumée se bat depuis des années pour avoir gain de cause. La nomination de Darmanin au poste de ministre de l'Intérieur le mois dernier a suscité, comme on le sait, une levée de boucliers, comme on dit, de la part des féministes, et un appel à la démission. Emmanuel Macron a tenté de calmer les esprits en affirmant, les yeux dans le prompteur, avoir eu une discussion avec son nouveau ministre « sur la réalité de ces faits et leur suite, parce que c'est un responsable politique intelligent, engagé, qui a aussi été blessé par ces attaques », et ainsi de suite. Aujourd'hui, c'est au tour de l'intéressé, si j'ose dire, de faire son numéro de com'. Dans un entretien accordé au journal de François Pinault, Le Point, Darmanin nous livre le fond de l'affaire : « La victime dans cette histoire, c'est moi. C'est moi dont on salit le nom. C'est à moi qu'on prête des comportements que je n'ai jamais eus ». Affirmant qu'il se tient à la disposition de la justice – qui sait où le trouver –, il reconnaît que « c'est difficile à vivre. Mais je n'ai pas le droit de me plaindre », avant d'embrayer sur les violences policières qu'il récuse tout autant que son prédécesseur et que leur patron.
***
Cinéma toujours, avec la crise que traversent les salles en raison de la pandémie, du confinement, du déconfinement pas très fin, de la trouille généralisée et de la perspective annoncée d'une nouvelle vague. Sans oublier ces cons de gros distributeurs qui repoussent sans cesse la sortie des blockbusters hollywoodiens sur lesquels comptaient les exploitants pour sortir de la crise leurs petites entreprises. Le sénat a, en mai dernier, estimé le manque à gagner des boutiques entre 113 et 121 millions d’euros. Et les quelques films porteurs sur lesquels la profession comptait pour relancer le tiroir-caisse ont fait long feu. La Bonne Epouse, sortie peu avant l'enfermement a été repoussé sur le chemin des salles (plus de mille écrans) en vain, malgré la Binoche. Idem pour la comédie made in Gaumont, Tout simplement noir, qui n'a pas su profiter du mouvement Black lives matter pour surfer sur la vague du succès.



Quant aux Blagues de Toto, elles semblent plus qu'éculées. Même débandade dans le cinéma d'auteur avec le flop du dernier film (on l'espère) de François Ozon, Eté 85. Le confinement, comme on le sait, a fait le bonheur des Gafam et des plateformes numériques offrant des flux de séries et autres images en mouvement. Les plus malins (UGC, Gaumont…) ont vendu leurs produits qui à Netflix, qui à Amazon, sans même penser à sauver les apparences. D'autres espèrent des jours meilleurs sans vraiment trop y croire et réclament l'aide de l'Etat. Enfin, certains ont déjà baissé le rideau. La convergence des médias, comme on disait à une époque, est plus que jamais une réalité (virtuelle, comme tout le reste).

 ***

- Quelque chose ne va pas ?
Epaulard se mit à rigoler soudain.
- C'est le voisinage des jeunes filles qui me trouble. 
- Je ne suis pas une jeune fille, je suis une putain, dit Cash.
- Exagère pas, Cash ! dit le Catalan.
- Je suis une femme entretenue, dit Cash. Cette maison, par exemple. Bénissez le micheton qui me l'a prêtée pendant qu'il passe l'hiver aux Etats-Unis à se perfectionner dans les techniques du marketting et du racket, du racketting et du market. Poil à la braguette.
- Et elle s'est même pas laissé sauter, rigola Buenaventura.
- Si, dit Cash.
- Tu m'avais caché ça.
- Oui, dit Cash. Mais il ne faudrait tout de même pas croire que je suis inaccessible, précisa-t-elle, en regardant très froidement Epaulard.
Le quinquagénaire ne savait que penser. Son esprit choisit la facilité et il se dit que cette fille est une salope, il la tringlera quand il voudra, où il voudra, sur un tas de foin. Il vida son verre, baissa les yeux sur le bois de la table. 
- On peut savoir pourquoi vous marchez dans une combine comme celle dont il est question ?
Cash eut une moue ironique.
- Je suis pour l'harmonie universelle, dit-elle, et pour la fin du pitoyable Etat civilisé. Sous mon apparence froide et apprêtée se cachent et bouillonnent les flammes de la haine la plus brûlante à l'égard du capitalisme bureaucratique qu'a le con en forme d'urne et la gueule en forme de bite. Dois-je continuer ?
Epaulard la regardait, l'œil rond.
- T'esquinte pas, camarade, dit Buenaventura. C'est la grande incompréhensible, cette morue.
JP Manchette, Nada, 1972

mercredi 5 août 2020

Sans raison apparente

Gaston Paris

Entouré de personnes qui s'acharnent pour toujours avoir le dernier mot, faire entendre leur raison, sauver les apparences, je peine toujours à trouver le premier mot, sans raison apparente.
Charles Brun, Désinscriptions estivales

mardi 4 août 2020

mercredi 29 juillet 2020

Ce n'est que justice




La réalisation de Mésaventures et décomposition de la Compagnie de la danse de mort (LES DANSEURS ou MESAVENTURES, dans le Journal de Jean-Patrick Manchette, c'est selon) a été éprouvante, voire catastrophique. JPM a soigneusement évité de passer sur le tournage du film finalement signé en solo par Jean-Pierre Bastid. 
Le lundi 19 avril 1971, JPM note :
Vision du bout-à-bout des DANSEURS — infect. Tout est mauvais, notamment les comédiens et le travail de Jean-Pierre. Il en résulte un film qui dit le contraire de ce que je voulais dire.
Puis, jeudi 22 :
Dans LES DANSEURS de Jean-Pierre, comédiens et techniciens sont mauvais parce que mal dirigés. Tout est pris à contresens. Le texte, qui était soigneusement organisé, rythmé et pesé, a servi de case, en fin de compte, à une improvisation. Dans telle scène qui, par extraordinaire, se passait bien parce qu'elle était facile (la scène de vaudeville entre Igor et Mme Labeuve), tout est cassé dès le second plan par l'introduction d'une fille allongée sans motif sur le manteau de la cheminée et qui déclare un « communiqué » d'inspiration « situationniste ».
Bref, tout a été fait systématiquement pour rendre plus mauvais tout ce qui était possible de détruire. LES DANSEURS est devenu une gaminerie.
Et le samedi 29 mai :
J'ai confirmé mon intention de ne pas signer LES DANSEURS, ce qui provoque des masques chez l'ennemi.
Le film ne sortira jamais en salles. 1971, c'est aussi pour JPM l'année de la parution des deux premiers Série noire, L'Affaire N'Gustro et Laissez bronzer les cadavres ! Ces deux romans sont, à l'origine, des projets de scénario initiés par les deux complices, puis transformés en SN. Seul le deuxième sera co-signé par Bastid. 
Le lundi 14 juin, JPM note :
Nous sommes rentrés de Berneval le mercredi de la semaine dernière, en cassant un pare-brise en route.
Le soir même, fatigué, dîner avec Bastid. Jean-Pierre était fort excité par la possibilité en quoi il croit de se faire produire LAISSEZ BRONZER LES CADAVRES ! par Guibert et de le réaliser. Jean-Pierre s'est montré excessivement désagréable. Comme je le revoyais en fin de soirée pour tirer les choses au clair, il a dit en substance que je l'avais refait de N'GUSTRO, que je l'avais trahi sur MESAVENTURES à deux reprises — en ne venant pas sur le tournage ; en refusant en termes révoltants de signer — Il a menacé de me tuer, comme il dit, notamment si je l'empêche de faire N'GUSTRO
Très irrité par ce comportement d'aigri, j'en ai soupé de Jean-Pierre.
(...) Je suis écœuré mais non surpris. Il a tort pour lui. Il se dessert. En étant bien poli, il aurait pu espérer profiter encore un peu de nos bonnes relations et de mon talent commercial. De quoi vivra-t-il dans six mois ? Je lui souhaite bien du plaisir.
Ça fait du chemin parcouru. Il y a un an, j'étais raide et je tannais Rénova pour qu'ils me paient les malheureux cent sacs qu'ils me devaient. Et à présent, j'ai des belles critiques dans les gazettes et une brique et demie devant moi.
Ce n'est que justice.

mardi 28 juillet 2020

Toutes ces choses

DR


Fin 1969, Jean-Patrick Manchette a 27 ans. Après des années de travaux d'écriture alimentaire, il envisage de passer à la réalisation et attend pour la première fois une réponse de la commission de l'Avance sur recettes du CNC. En jeu, un projet de film développé avec Jean-Pierre Bastid, écrit en grande partie par Manchette. Dans les pages de son Journal, à la date du lundi 1er décembre, il note :
Des coups de téléphone aux gens de la commission. Une difficulté épaisse à les joindre. Je me sens non exactement découragé, mais saisi par la même indifférence qui m'a fait abandonner, à six ou huit reprises, le bachotage en vue de l'oral de philologie. Cette commission au cursus honorum — parcours du non-combattant ― on la refuse soudain, sans révolte, car ce refus n'est pas constructif. On se laisse couler. Ne pas participer à la manipulation que le système veut opérer sur vous.
Et le vendredi suivant :
Avance obtenue aujourd'hui sur LES DANSEURS, quarante briques. Je suis scié.
C'est un changement majeur de niveau. C'est la possibilité de devenir metteur, d'avoir un revenu mensuel de cinq briques. C'est un bouleversement complet.
Puis, le samedi :
Je nage dans le bleu, à cause de cette avance. Au point que je n'arrive pas à dormir, surexcité que je suis.
J'ai pas mal arrosé ça, aujourd'hui et hier. Canceil est passé cet après-midi.
Les coups de téléphone crépitent.
Je ne vois pas pourquoi on m'a donné l'avance. Le scénario est bon, certes, mais ce n'est pas une explication. La commission est sans nul doute incapable de prendre conscience qu'il est bon, absolument. Elle aime simplement tel et tel texte, en fonction de ce qu'il est, qui est inconnu. Toutes sortes de raisons font qu'un soldat, sur un champ de bataille, ramasse une balle perdue.
(...) Pour moi, je crois que ça vient à temps. Je touchais le fond de l'épuisement et du dégoût. Me venait la peur vertigineuse de la stérilité dépressive. Je ne pouvais plus imaginer sans un frisson incontrôlable la page blanche qu'il faut noircir de niaiseries.
(...) C'est un bouleversement,
c'est un énorme bouleversement. Mon bonheur, c'est l'ébaubissement fatigué de Mélissa, qui croyait tant que les choses comme ça ne peuvent nous arriver. Et c'est l'expectative de réelles denrées, de vrais talbins, de vrais changements pratiques dans la vie de Mélissa et moi ― appartement, habits, repos, voyages, quiétude ; surtout quiétude, un peu. Savoir de quoi demain sera fait, et dormir, en conséquence, quiétement.
Demain, nous irons à la campagne, au restaurant, au cinéma. Demain, nous ne foutrons rien. Toutes ces choses.
Pour le moment, au passage, plaisir de marcher sur des pieds qui essuyèrent leurs semelles sur nos gueules. Le bon Lapoujade, par exemple. Et puis, n'importe qui, devant qui Mélissa se sentait minable. Ah je suis content, et j'aime ma femme et mon enfant.


vendredi 24 juillet 2020

Ici


Je n'ai aucun souvenir de cette conversation. Elle remonte à une quinzaine d'années. Je n'ai plus toute ma tête, à peine quelques regrets. L'association Espagnolas en Paris avait organisé une soirée dans son antre de la rue des Cascades, l'Espace Louise-Michel. Mes filles étaient avec moi. J'avais, bien entendu, lu la biographie à lui consacrée par un ancien journaliste du Canard enchaîné, et l'avais déjà croisé dans d'autres temps, mais j'étais ce soir-là, comme d'habitude, terrifié à l'idée d'aborder quelqu'un en raison de sa figure, mythique qui plus est. Dès lors, les paroles que nous sommes parvenus à partager importent bien peu. A quand remonte la rencontre avec un comédien qui souhaitait écrire avec moi un scénario sur la vie de Lucio ? Avions-nous fait quelques pas dans ce sens, ou m'étais-je immédiatement défilé sous quelque fumeux prétexte ? M'éloignant progressivement de toute appartenance, de tout groupe ou milieu – seule façon pour moi d'être vraiment anar –, j'avais séché la projection du documentaire d'Aitor Arregi et Jose Mari Goenaga que je soupçonnais racoleur. Epoque brumeuse, chaotique que ma mémoire bien défaillante est heureusement incapable de faire ressurgir malgré la mauvaise nouvelle. La mort de Lucio s'ajoute justement à celle de l'indispensable José María Riba, fondateur d'Espagnolas en París, disparu discrètement en plein confinement. L'association s'arrêtera avec lui. Je mets ça ici parce qu'il n'y pas de raison de s'en remettre.

jeudi 23 juillet 2020

Couleurs diverses


anonyme

Ecrire 
sur les soûleries
les idéologies
on discute
les parents
les élans
les amourettes
les relations
la solitude
les étapes
encore une fois sur l'idéologie
et sur ce qui s'ensuivit.

C'est tout de même de la merde
mais nous voulons désormais
chier en couleurs diverses. 


Jean-Patrick Manchette, 1969

dimanche 19 juillet 2020

Adresse postale


Vojtěch V. Sláma

- Tiens, La Poste m'écrit.
- Un spam…
- Non, une enquête. Ils ne manquent pas d'air...
- Ils ignorent qui tu es. Et que tu ne réponds jamais à ce genre de...
- ...Non, ils ignorent ce qui s'est passé, tout comme toi.
- C'est une enquête sur quoi ?
- Le service de transfert de courrier.
- Suite à ton déménagement ?
- Quelle plaie... Comment osent-ils ?
- Qu'est-ce qui t'exaspère à ce point ? Que s'est-il passé que j'ignore et que La Poste ignore ?
- Tu es certain de vouloir le savoir ?
- Bien sûr, ça fait des semaines qu'on ne se voit plus, que je n'ai aucune nouvelle. Vas-y, raconte, on a le temps, et j'adore tes histoires...
- Ça a commencé avec Orange...
- Quel rapport ?
- Je t'explique. Commande deux autres verres.
- Bien, chef.
- Mi-juin, plus de 15 jours avant notre déménagement, je fais la démarche pour le transfert de courrier. Je me rends au bureau de poste près de chez moi. La préposée me
propose deux formules, donc deux tarifs  : 6 mois à une trentaine d'euros ou un an à une cinquantaine, et me demande de revenir avec la pièce d'identité de toutes les personnes concernées par ce service : la chérie, sa fille et moi. Je peux faire également la démarche sur le site de La Poste et payer en ligne, ce que je fais dès le lendemain, en créant un compte, etc. Un mail me confirme la commande, comme on dit, et le paiement. La veille du déménagement, vendredi 3 juillet, alors que nous sommes en retard sur notre semblant de planning, que nous manquons de scotch, de papier-bulle, de cartons, que nous avons prévu d'aller stocker quelques affaires fragiles chez mon amie Inès, je relève le courrier, postal, entendons-nous, et découvre une série de lettres de La Poste, totalement identiques. Nous en avons deux chacun, six au total. Elles contiennent le code à entrer sur mon compte afin de « compléter ma démarche », c'est-à-dire activer le transfert de courrier. Opération à effectuer au moins un jour avant la date prévue, est-il précisé six fois. Il ne nous reste donc plus que quelques heures. Tu suis ?
- Oui, mais quel rapport avec Orange ?
- J'y viens. Au cours de mes harassantes démarches administratives, de résiliation de contrats, d'abonnements, et de tout ce qui nous lie, au quotidien, à cette société de merde, j'avais, avec difficultés, joint Orange, fait part de notre déménagement le 4 juillet et donc demandé la résiliation du contrat à compter de cette date.
- Logique.
- Je reviens au 3 juillet, veille du déménagement, jour des six lettres de La Poste. Vérifiant qu'elles sont toutes identiques, et comportent toutes le même code, et après avoir bien entendu déploré le papier gâché, je file sur le site de notre grand service public. Impossible de me connecter. Je découvre alors que ces connards d'Orange ont déjà coupé la ligne. Avec un jour d'avance ! Or, comme tu l'as bien compris, je n'ai que quelques heures pour « compléter ma démarche ». J'appelle ma sœur à son bureau et lui donne toutes les instructions pour qu'elle « complète » à ma place. Mais là, impossible de me souvenir du mot de passe que j'ai inventé lors de la création de mon compte.
- Elle aurait dû cliquer sur « Mot de passe oublié ».
- Je vais t'en mettre, moi, des mots de passe oubliés ! Tu sais bien que dans ce cas, ils te renvoient un nouveau mot de passe ou un lien pour le réinitialiser. Par mail. Et comme tu le sais, je n'ai plus de connection.
- Tu vois, c'est utile, les smartphones !
- Tu ne m'auras pas. Ni toi, ni personne. Le temps presse et déjà notre ami qui doit nous aider à transporter nos cartons fragiles chez Inès est déjà là. C'est un ancien militaire, membre du groupe de promeneurs de chiens dont je t'ai déjà parlé, toujours à l'heure, souvent en avance. Il aime rendre service, mais aussi les choses carrées, pas question de le faire attendre. On embarque tout le bazar et je me dis que je pourrais « compléter » chez Inès, on n'est pas aux pièces. Sur place, nous stockons les affaires, nous désaltérons et libérons l'adjudant — je suis venu en scooter avec deux casques. Je parle rapidement à Inès de mon histoire de transfert de courrier, de coupure internet...
- Elle a de la chance...
- Tu as voulu savoir ? Tu écoutes ! Bref, elle me sort sa tablette. Je me connecte non sans mal, peu habitué à manier ce genre d'appareil. Je clique sur le fameux lien « Mot de passe oublié », pour te faire plaisir, puis me connecte sur le site d'Orange afin de récupérer sur ma messagerie le mail contenant la démarche à effectuer pour réinitialiser le mot de passe. Ce que je fais. Je suis enfin sur mon compte, et je sors l'une des six lettres de La Poste et entre enfin le code reçu six fois. Rien.
- Incroyable…
- …Ne m'interromps pas, commande plutôt un autre verre. Je recommence, toujours rien. Erreur je ne sais combientième. Nouvelle tentative. Rien. Le truc reste bloqué. J'ai l'impression que l'erreur machin est restée dans la mémoire de l'appareil et j'ai beau relancer le truc, rien. Inès me propose son smartphone.
- Tu vois ?
- Non, je ne vois rien, et toi non plus, tu n'as encore rien vu. Avec ou sans smartphone, pas moyen de « compléter ». Je suis énervé, en nage, et en retard. Lorsque deux voix impatientes s'élèvent derrière moi et me conseillent de me rendre directement au bureau de poste. Il est déjà 17.30. Je file en pestant contre La Poste, internet, la Covid, la société sans contact y la madre que les parió.
- Je n'en doute pas...
- Les mesures barrière, barrage, ou je ne sais quoi obligent les « usagers » à attendre sous le cagnard. Un vigile nous fait tenir à distance et respecter les mesures sanitaires, le personnel et nos semblables. Châtiment moderne. 
Les mains gelées, j'approche enfin du guichet où une pauvre septuagénaire est en pourparlers avec la préposée cachée derrière son plexiglass. Elle demande que La Poste garde son courrier pendant ses vacances. Elle n'a pas internet, pas de smartphone, et part chez son fils le lendemain à 4.00 du matin. C'est trop tard, lui dit la postière inflexible, je ne peux rien faire pour vous, vous pouvez rester là autant que vous le voudrez, ça ne changera rien. Sur ce, elle m'appelle. J'essaie de rester calme, de ne pas commenter la scène à laquelle je viens d'assister. J'explique la situation après avoir présenté ma carte d'identité et mon exemplaire de la lettre reçue six fois. Je dois reprendre à plusieurs reprises car le masque et le plexiglass altèrent la fluidité du dialogue. La préposée regarde ma lettre, et me demande les cinq autres. Je n'en ai apporté qu'une puisque ce sont les mêmes à l'identique, à la virgule près. Montrez-moi sur votre téléphone le mail que vous avez reçu lorsque vous avez passé votre commande, exige-t-elle.
- Ah merde…
- Tu l'as dit… Je m'applique à lui expliquer que mon appareil ne comporte aucune application et que je ne peux donc lui montrer le fameux mail. Je ne peux rien faire pour vous, dit-elle, car il me faut votre identifiant. Pourquoi, lui dis-je, ne figure-t-il pas sur cette lettre envoyée 6 fois ? Ça lui échappe. Mais elle reste ferme. Ma carte d'identité et cette lettre ne suffisent-elles pas ?, tenté-je.
- Quel cauchemar…
- Toute démarche administrative est aujourd'hui devenue un cauchemar… Bref, je m'emporte un peu, et demande si, avec mon nom, mon adresse postale actuelle, et la future, il n'y a pas moyen de moyenner… Ça dure encore plusieurs minutes, et finalement, elle parvient à me retrouver sans très bien comprendre comment. Elle imprime alors un contrat en double exemplaire que je dois signer. Une fois, la chose faite, j'ai completé. Le transfert prendra effet dès le 4. Dès demain, lui fais-je remarquer. Ah oui, dit-elle. Elle me redemande alors ma lettre et conclut qu'avec ce code à entrer, ça ne pouvait pas fonctionner, j'étais obligé
pour compléter ma démarche de passer par un bureau de poste. Je lui fais relire la lettre, point par point, et insiste sur la phrase : il vous suffit de vous connecter sur votre compte et entrer le code ci-dessous. Jamais dans le texte de cette lettre envoyée six fois il m'est demandé de me rendre à un guichet de poste. Oui, mais c'est comme ça, ça ne peut pas marcher, soupire-t-elle derrière son masque et son plexiglass. Travail, Famille, Wifi… Je manque d'air, le vigile me propose de reprendre du gel. Et je te jure, je ne sais pourquoi, peut-être ai-je la tête à ça, il me conseille d'aller prendre l'apéro !
- Pas possible…
- Tout est véridique. Nous sommes rentrés à 20.00, après avoir acheté du papier-bulle, et récupéré quelques cartons et avons fini sur les genoux à 2.30. Réveil à 6.30, reprise des activités abrutissantes. Là-dessus, le déménagement nous a achevés, malgré l'aide précieuse de mon neveu et trois de ses potes, jeunes et costauds. Je mets à peine un pied devant l'autre, deux semaines plus tard…
-
Dire que ce n'est que le premier déménagement, que ce n'est qu'une adresse provisoire…
- Ne m'en parle pas… Enfin, voilà, tu sais maintenant pourquoi je ne t'ai donné aucune nouvelle… La prochaine fois, je te parle de la banque…
- Tu veux qu'on se prenne carrément une bouteille ? Je t'invite, tu le mérites ! En échange, tu ne me parles jamais de la banque…

mercredi 15 juillet 2020

Le plateau vide de la balance



Aujourd’hui je n’ai rien fait.
Mais beaucoup de choses se sont faites en moi.
Des oiseaux qui n’existent pas
ont trouvé leur nid.
Des ombres qui peut-être existent
ont rencontré leurs corps.
Des paroles qui existent
ont recouvré leur silence.
Ne rien faire
sauve parfois l’équilibre du monde,
en obtenant que quelque chose aussi pèse
sur le plateau vide de la balance.


Roberto Juarroz, Treizième poésie verticale,
trad. Roger Munier, éd. Corti

samedi 11 juillet 2020

L'aube est encore loin

Le maréchal arrête un moment le magnétophone et écrase sa Bastos. Il se lève avec une rapidité qui ne surprend pas chez un homme aussi sec. Il longe le grand bureau, passe dans le hall.
Le Nègre et le Blanc qui ont tué Butron sont repartis, mais il y a trois hommes, à demi somnolents sur des chaises, dans le hall, le chapeau mou rabattu sur les yeux, à la cow-boy paresseux. Deux ont des Sten de fabrication yougoslave et le troisième une Schmeisser. Le maréchal leur fait un sourire débonnaire et bref et enfile l'escalier courbe qui mène au premier étage de la villa.
Il entre doucement dans la chambre de Josyane. Elle dort.
C'est une petite jeune fille, presque une enfant, mais elle connaît des tas de trucs. Elle est allongée sur le ventre. Comme il fait chaud, elle s'est découverte jusqu'au milieu du dos. Elle constitue ainsi un très chaste spectacle, légèrement excitant tout de même. 
Une bouteille de fine champagne vide est par terre à côté du lit, et Josyane ronfle légèrement. Elle a encore bu, pense Georges Clémenceau Oufiri, avec un rien d'agacement.
Il allume une Bastos sur le pas de la porte. L'écoute de la bande magnétique, il y a un instant, l'a sexuellement excité. Il régit pour rien. Il est fier de sa virilité. Mais maintenant, après avoir monté l'escalier en réfléchissant à toute sorte de choses, car il a également une grande activité mentale, le petit frisson qui est à l'origine de son ascension lui a échappé. Il ne pense plus qu'aux efforts trop grands qu'il faudrait pour tirer Josyane de sa somnolence alcoolique, et à tout le travail pour la faire jouir pour de bon. 
Il se contente de fumer sa Bastos sur le pas de la porte en regardant les cheveux blond platine de l'adolescente endormie. Puis il redescend silencieusement au rez-de-chaussée. 
Les trois types qui sont en protection dans le hall ont débouché un litron de marc de Bourgogne. Le maréchal accepte un petit coup d'alcool dans un pot à moutarde. L'alcool blanc lui agace les gencives. Il n'aime vraiment que les liqueurs grasses, genre absinthe, et les vins chaudement vêtus, genre chiroubles. Il s'attarde pourtant quelques instants auprès des trois types. Il a toujours su garder d'excellents contacts avec ses subordonnés. Il fait une plaisanterie sur les défauts des mitraillettes Sten ; puis une plaisanterie sur leurs qualités. Ses hommes sont contents. Le maréchal leur adresse un petit geste avec son verre et rentre dans son bureau.
La nuit est obscure. L'aube est encore loin.

mardi 7 juillet 2020

Opera seria


Dans ses « Notes noires » publiées en mars 1983 dans la revue Polar, Jean-Patrick Manchette évoque notamment l'avenir du roman policier et s'interroge, avec perplexité, sur la « littérature à fiction forte », et la mode des récits de survie (Délivrance, Mad Max, et ainsi de suite).
Pour terminer sur une note constructive, il faut dire aux polareux français, qui n'ont pas encore compris la vogue du roman-de-survie, et qui vont devoir courir pour la saisir au vol, qu'on peut très vite faire un roman de survie à partir de La Dame aux camélias, alias La Traviata. Il suffit de faire de l'héroïne une starlette, de son protecteur un mafioso, et du jeune homme un courageux docteur de SOS Médecins, et de situer l'action soit à Beyrouth en 1982, soit, par anticipation, dans Paris livré à l'émeute. On suivra de préfrence le livret de La Traviata, dont la construction est plus simple et carrée. A l'acte I, le jeune médecin, un gauchiste, sauve la starlette d'une surdose consécutive à une drogue-partie dans son penthouse de Boulogne. L'amour éclate entre eux. Il installe la nana chez lui dans le 13e arrondissement. Il la quitte sans arrêt pour se rendre à Billancourt dans sa R4, soigner des ouvriers insurgés. Le père du toubib intervient et fait comprendre à la starlette que c'est mal barré. Elle regagne son penthouse où elle retombe sous la coupe de son imprésario mafioso concerto grosso, ainsi que dans la drogue. Le jeune toubib vient la récupérer. Les fascistes attaquent. Retranchés dans leur penthouse, l'imprésario capo et le jeune héros font feu longuement contre les nervis fascisti molto craignos. Les desperados de Billancourt les dégagent mais c'est trop tard, l'héroïne a succombé à l'héro en forçant la dose et poussant un contre-ut. Fin de l'acte V.
Ouais ; ça peut être bien. Dans les passages sur la drogue, on introduira des visions oniriques et symboliques allusives qui se référeront à L'Odyssée, La Divine Comédie, Charlot soldat et Pif le chien. Le titre, ET NOUS SORTIMES POUR REVOIR LES ETOILES, sera emprunté à Dante, à moins qu'on lui préfère LA GORGE OUVERTE qui est, comme disait le cavalier blanc, de ma propre invention, et molto vendeur. Pour l'adaptation cinématographique, je vois Deneuve, Lanvin et Galabru.
Allez, va.

Jean-Patrick Manchette, in Chroniques, Rivages

jeudi 2 juillet 2020

La république dans la débine

Gaston Paris

La conn’rie qu’on a faite en verrouillant les claques,
En balançant du coup tout’s les souris dehors !
Ça méritait d’autor un’ volée d’pair’s de claques,
Mais, comm’ disait papa, tous les cons sont pas morts,
Voilà des pauv’s gamines qui vivaient en famille,
Qui r’cevaient vaill’ que vaille un peu d’éducation
Et qui sont désormais sans soutien, les pauv’s filles.
La conn’rie qu’on a faite en fermant les boxons !

Mon père, il s’en payait de la lanterne rouge,
Il y cassait sa s’maine et tous les sam’dis soirs
Ma pauv’mère le cherchait tout’ la nuit dans les bouges ;
Lui ronflait au bordel, toujours complèt’ment noir.
Les putains le bordaient, lui faisaient des papouilles,
Soit des trucs inédits, soit des spécialités.
Moi j’osais pas y aller, j’avais bien trop la trouille,
Et quand l’courage m’est v’nu, ils étaient supprimés.

La conn’rie qu’on a faite en fermant les bordels,
En obligeant l’brav’ monde à baiser n’importe où !
Ma tante en avait un, je n’parle pas pour elle,
Vu qu’la vache en claquant m’a rien laissé du tout,
Mais vraiment, quand je pense au destin d’mes frangines
Qui douées comme ell’s étaient s’raient sous-maîtresses maint’nant,
Je m’dis qu’la république est bien dans la débine
Et qu’on a mis l’bordel rien qu’en les supprimant…

Bernard Dimey

mardi 30 juin 2020

Le monde d'avant était petit


Enfant, je ne comprenais pas pourquoi celui-ci, dont j'ai oublié le vrai nom, était surnommé El Chato. Son nez ne me paraissait pas particulièrement gros et plat. Un sobriquet que je pensais plus approprié à Miguel, que les Javanais de mon père appelaient El Maño pour ses origines aragonaises. Quel était le surnom de mon père ? El Beni ? Depuis l'un de ses accrochages avec ma mère où il avait mis en avant sa nationalité pour justifier un comportement discutable, ma sœur et ma mère le nommaient El Español. Aujourd'hui encore, lorsqu'elle l'évoque, ma mère le désigne de la sorte. Certains – ne possédaient-ils aucune particularité ? – n'étaient connus que par leur prénom, précédé de l'article défini. El Rafa, parrain de ma sœur et avec qui mon père avait travaillé à Madrid avant d'émigrer, était pourtant un sacré numéro. En privé, après quelques verres, il ne manquait pas de se dire le sosie d'Alan Ladd. Certains avaient droit à leur prénom suivi d'un pseudo. Comme Antonio El Largo. Il n'était pas si grand mais, par son allure élancée, voire un peu maigre, il se distinguait certainement des autres Espagnols. 
Je ne sais plus comment, dans la voiture qui nous ramenait du bois de Vincennes, Gabi et moi en sommes arrivés à parler des différentes immigrations espagnoles. Ai-je évoqué le thème du mémoire d'Histoire que prépare ma fille aînée ? Le père de Gabi avait échappé de peu à l'exécution sommaire après avoir purgé quelques semaines de prison pour ses activités politiques. Il venait d'être nommé instituteur dans l'école de son village, mais n'avait pas encore eu le loisir d'exercer lorsque les fascistes lui mirent la main dessus. Il fit partie de ces réfugiés qui passèrent les Pyrénées peu avant la Retirada. En France, il fut dans un premier temps vendeur ambulant, puis, grâce au réseau communiste, il prit sa place à la chaîne chez Renault, comme le père de Jojo – dont Gabi fera la connaissance en fac de médecine. Licencié après une grêve, il quitta l'usine pour l'autre voie naturelle des ouvriers, le bâtiment. A la différence, mon père, bien qu'ayant débuté encore adolescent dans une bodega de son quartier, était déjà maçon en débarquant à Paris à la faveur d'une nouvelle vague d'immigration, celle dite économique. Une quinzaine d'années séparaient nos pères. J'ai pourtant parfois imaginé qu'ils s'étaient croisés sur des chantiers, avaient partagé une bota de vino, assisté ensemble à un match de foot, ou s'étaient engueulés pour une histoire de femme. Une pensée vite balayée car mon père n'était pas particulièrement politisé. Gabi, qui a, comme moi, passé son enfance et adolescence à Montreuil, soutient que les militants espagnols s'intéressaient de près à cette nouvelle génération, la fréquentaient, pensant la convertir à la cause. 
Je n'ai pas immédiatement réagi lorsque, parmi les Javanais de son père, Gabi a évoqué un Madrilène de Montreuil, communiste, qu'on nommait Antonio El Grande. Les coïncidences étaient nombreuses, mais ce n'est que le lendemain que j'ai posé la question. Antonio, ne s'appelait-il pas Latorre et n'avait-il pas donné à toutes ses filles des prénoms de fleurs ? Oui, c'était bien lui. J'avais peine à croire au hasard m'accrochant à cette différence de surnom. El Grande, plus simple, était-il l'œuvre des militants ? El Largo, plus malicieux, correspondait-il davantage au langage familier ? La mémoire nous joue-t-elle des tours à propos de Latorre ? Peu importe, je n'en reviens pas. Les parents de Gabi étaient voisins de la loge que tenait Marcelle, la femme d'Antonio, dans le 17e, dans cette même rue où ma chérie a vécu durant quinze ans, des années plus tard. Enfant, Gabi poussait le landeau de Violeta, l'aînée des filles d'Antonio dans les rues des Batignolles, et l'a une fois, se souvient-il, fait tomber par terre. Il a une photo d'elle, assise sur les genoux de son père. J'ai une photo d'Antonio au mariage de mes parents. Avec mon père, et un autre compère dont j'ignore l'identité, il semble rire d'une plaisanterie dont vient d'être victime ma mère – farce qui peut-être se résumait simplement au bail tout juste signé. Une autre photo, déjà mise sur ce blogue, présente une partie de la bande de mon père au bistrot. Antonio, caché par un de ces métèques, lui affuble, tel un collégien, des oreilles d'âne avec ses doigts. S'il était toujours fourré avec mon père, El Largo venait peu à la maison, ma mère n'appréciant pas beaucoup son prosélytisme politique. Je ne connaissais pas vraiment sa famille. De plus, les dimanche, mon père les consacrait au tiercé, au bistrot et au sport à la télé, tandis qu'Antonio, comme me le rappelait Gabi, arpentait les quartiers pour vendre la bonne parole et L'Humanité dimanche.


J'ai connu Gentiane, la plus jeune des trois filles d'Antonio, en première ou en terminale. Lorsque je me suis blessé la cheville en jouant au foot dans la cour du lycée, je rentrais péniblement à la maison à l'aide de mes béquilles, et Gentiane prit l'habitude de me raccompagner en portant mon sac de cours. Evoquions-nous nos pères ? Leurs amis ? Kant et les cours de philo ? Notre avenir ? Peu de temps après, Antonio a baissé les armes devant la maladie. Je ne sais plus si j'étais à l'enterrement, mais je me souviens m'être rendu chez eux pour présenter mes condoléances à Gentiane. Je crois que je ne l'ai jamais revue. Gabi m'affirme qu'elle, et l'une de ses sœurs vivent toujours dans cette ville que je m'apprête à quitter cette semaine. Il la rencontre parfois au cinéma, dont semblent férus elle et son compagnon. J'imagine que nous nous y sommes croisés. Sans jamais nous reconnaître.

mercredi 24 juin 2020

Avec le sourire




Dans une lettre du 10 novembre 1950, Raymond Chandler revient sur sa première expérience à Hollywood, l'adaptation d'un roman de James M. Cain, Assurance sur la mort, réalisée par Billy Wilder (1944). Les deux hommes ne s'entendront guère. Sans illusions mais extrêmement lucide, Chandler définit le rôle du scénariste au sein des studios américains. A cette date, Chandler vient de signer le scénario de L'Inconnu du Nord-Express, que réalisera Alfred Hitchcock. Ce sera le dernier film écrit par l'auteur du Grand Sommeil qui s'éteindra en 1959. 

…Ce travail avec Billy Wilder sur Double Indemnity a été atroce et aura sans doute abrégé ma vie, mais j'y ai appris à peu près autant que j'étais capable d'apprendre, ce qui ne fait pas beaucoup. Comme tous les écrivains, ou presque tous, qui vont à Hollywood, j'étais persuadé au début qu'il devait exister une méthode pour travailler dans le cinéma sans complètement gâcher le talent littéraire que l'on se trouve posséder. Mais comme d'autres avant moi, j'ai découvert que c'était un rêve. Trop de gens ont trop parlé du travail de l'écrivain. Ce travail cesse d'être le sien. Et au bout d'un moment, il cesse de s'en soucier. Il a de brèves flambées d'enthousiasme, mais elles s'éteignent avant de s'épanouir. Des gens qui ne savent pas écrire lui disent comment s'y prendre. Il rencontre des gens intelligents et intéressants, et il peut même former des liens d'amitié durables, mais tout ceci est en marge de son vrai travail, qui est d'écrire. Le scénariste avisé, c'est celui qui, en ce qui concerne son art, porte son costume numéro deux, et qui ne prend pas les choses trop à cœur. Il devrait avoir une touche de cynisme, juste une petite touche. Le cynique complet est aussi inutile à lui-même qu'il l'est à Hollywood. Il devrait faire de son mieux sans se forcer. En ce qui concerne son travail, il devrait être d'une honnêteté scrupuleuse, mais il ne devrait pas attendre en retour cette même honnêteté. Il ne la trouvera pas. Et quand il en aura assez, il devrait dire au-revoir en souriant, parce qu'il se pourrait bien qu'il y retourne.

Raymond Chandler, Lettres,
trad. Michel Doury, éd. Christian Bourgois, 1970

***


1950, c'est également l'année où Nicholas Ray fait de Bogie un solitaire scénariste qui n'a pas lu la lettre de Chandler, mais picole pourtant tout autant, prend son boulot trop à cœur, ne sourit pas beaucoup, aime la castagne, et, c'est malin, se retrouve accusé du meurtre d'une jeune lectrice…




***
On prête à Raymond Chandler cette pensée quelque peu cavalière, voire misogyne, sur la réalité de la fameuse machine à rêves :
A Hollywood, les bons scénarios sont presque aussi rares que les jeunes filles vierges.

vendredi 19 juin 2020

La position du romancier noir solitaire

Mélissa Manchette

En attendant la publication d'un recueil d'entretiens de Jean-Patrick Manchette, prévue en 2021, je colle ci-dessous le début de ce qui fut la dernière* interview de l’écrivain, parue dans le numéro 8 de Combo ! (1991), revue récusant le terme de fanzine, créée par deux amis apprentis journalistes, David Dufresne et Yannick Bourg. L'entretien, dont je reprends sans gêne l'excellent titre, est disponible dans sa totalité sur le site du premier, en cliquant ici, et fut mené par le second.

Vous manifestez une retenue, ou une gêne, à évoquer les métiers « artistiques » et l’art « industriel » par une mise entre guillemets. Le refuge dans ces disciplines, comme vous l’avez dit, en est-il toujours un ?
Je méprise l’Art contemporain qui arrive après la mort historique de l’Art et en est réduit à se présenter comme nouveau quand il répéte lourdement Dada ou les quelques trouvailles du surréalisme. Cette position contre l’Art n’a ni originalité ni nouveauté, elle non plus, puisque ce sont les avant-gardes artistiques radicales de l’immédiat après-guerre (mondiale n°2) qui l’ont développée avant même de fusionner dans l’I.S. sur un programme de suppression-réalisation de l’art (construction de situations). J’ai découvert ce courant radical en découvrant la revue Internationale situationniste vers 1965. Je n’ai pas tout compris tout de suite, là-dedans ; je suis encore loin d’en avoir tout compris aujourd’hui, près de 20 ans après l’autodissolution de l’I.S., mais je me sens d’accord avec le peu que j’ai compris, sauf peut-être une éventuelle tendance au panlogisme chez certains situs et surtout certains pro-situs.
Quant à « l’art industriel », l’expression est évidemment empruntée à Flaubert (en particulier L’éducation Sentimentale, certes) et, selon le contexte, je l’utilise de manières un peu diverses pour désigner 1° l’immonde industrie du divertissement, en soi ; 2° la même en tant qu’elle s’est fondue dans le melting pot de la culture-marchandise et s’y est dégueulassement mélangée avec les beaux arts du passé et les arts populaires du passé, le résultat d’ensemble méritant d’être appelé « culture » tout court depuis qu’un Malraux a créé des maisons pour cela, et encore d’avantage depuis qu’un Jack Lang (ou n’importe quel sociologue américain ou moldave, ne soyons pas chauvins dans l’exécration) jabote sur cette « culture » qu’il approuve fort de même Homère, Sade et Madonna, etc. ; 3° la même en tant que certains individus talentueux et furieux ont choisi de la pratiquer d’une manière contestataire et antisociale (exemples : Dashiell Hammett auteur de polars, George Orwell auteur de romans sociaux et de romans d’anticipation scientifique, Philip K. Dick auteur de spéculative fiction : cette manière de déborder l’ennemi par une aile est comparable au superbe mouvement de la cavalerie de Condé à Rocroi, et mérite autant d’éloges, et plutôt plus).
Le choix que j’ai fait de pratiquer l’art industriel, i.e. de publier dans l’industrie du divertissement, découle normalement d’une conviction (l’histoire de l’Art est finie) et d’une espérance (ne pourrait-on répéter la hardie manoeuvre de Hammett, Orwell, Dick, et porter la contestation dans les banlieues de l’esprit ?). Outre que ma propre manœuvre a été bancale car mes travaux étaient tout à fait récupérables par la culture (au sens de Jack Lang), mes espérances trop passives étaient liées à un « pronostic favorable » quant au développement de la révolution sociale après 1968. On sait que les mesures contre-révolutionnaires de l’ennemi, commencées petitement par le putsch discret de novembre 1975 au Portugal, ont continué par la « transition démocratique » espagnole de 1976, les blitz contre l’autonomie prolétarienne en Italie dans les trois années suivantes, et puis ont été transférées à l’Est en décembre 1981 en Pologne avec l’« état de guerre » de Jaruzelski, après quoi le laboratoire polonais, soigneusement étudié pendant six ou huit ans par le « camp » stalinien, a débouché sur la spectaculaire « démocratisation » d’Europe centrale et la réformation d’URSS, pendant que la bureaucratisation de l’Occident triomphait, de sorte que jusqu’à Nouvel Ordre (Mondial) a triomphé dans les pays avancés la démocratie spectaculaire couplée avec le despotisme des lobbies pendant qu’on laisse crever le Tiers-monde, qu’on « tiers-mondise » et qu’on « libanise » tous les territoires civilisés où se posent d’insolubles problèmes de gestion politico-militaire, et en attendant que l’Economie démente en finisse progressivement, mais vite et assez complètement, avec l’espèce humaine et les autres espèces vivantes auxquelles nous sommes habitués depuis quelques millénaires.
Pardonnez-moi cet excursus, mais ça éclairera la suite, et puis ça dégage les bronches.
Quoi qu’il en soit, parlant d’art industriel, je souhaitais manœuvrer comme un Hammett. Mais j’étais un cavalier plus maladroit, et la situation était plus propice à la récupération. Les ouvertures du « néopolar » ont été progressivement conquises par des littérateurs (d’Art) ou bien des racketeurs stalino-trotskystes gorbarchévophiles. A mesures qu’ils se développaient, je ralentissais. Depuis 1980 ils sont florissants. Depuis 1980 j’ai cessé de publier. (A six mois près.)
Quant au « refuge » offert par l’industrie du divertissement, il ne m’intéressait donc que comme base d’infiltration, non comme refuge. Quand j’ai vu que je n’étais plus capable d’opérer derrière les lignes ennemies avec des romans noirs, j’ai laissé tomber.
J’ai continué un peu les travaux de scénariste de cinéma (et, une fois, de télé) parce que c’est bien payé et il y a la joie éphémère du boulot à deux ou trois, contre des contraintes d’argent et d’idéologie. Mais dès le début ces contraintes étaient pénibles. Elles sont devenues intolérables, sauf exception (j’ai fait avec Juan Buñuel un petit téléfilm dont je suis content ; le producteur a voulu que nous changions tout le scénario, mais, coup de bol ! il s’est rappelé soudain qu’on tournait quinze jours plus tard, le scénario est resté comme Juan Bunuel et moi voulions ; il est redoutable de dépendre de tels coups de bol).
Bref, dans l’audiovisuel, dans le polar, il n’y a plus de refuge formel. Il reste le talent individuel, isolé en rase campagne devant l’artillerie et l’aviation ennemies. Je suis tout à fait sûr que j’ai un certain de deuxième ordre, mais son utilisation se heurte à la puissance de feu du Nouvel Ordre Culturel.


jeudi 18 juin 2020

L'info à nous dévoilée

Franco Fontana

Pris dans les affres de la préparation de l'évacuation de la maison, ils m'ont rappelé ce matin que j'étais légèrement largué des affaires, pas des miennes, j'essaie justement et volontairement d'en larguer, les affaires des autres, de nous tous. Le druide marseillais Raoult étant pourtant le premier sujet abordé, j'ai pensé que je n'avais rien loupé, qu'on en était encore à ces querelles d'egos et d'influences, toujours sur le dos des malades-spectateurs dont on se foutait parfaitement. Ce genre de réflexion rapide de sous-bois. Le fait que l'un de mes deux comparses fut médecin ne m'avait pas plus éclairé sur la question. C'est lorsqu'ils ont évoqué les Tchétchènes de Dijon puis la banderolle de génération identitaire que j'ai réalisé avoir quelques flux d'infos de retard… Bien qu'ayant miraculeusement survécu à cet isolement, j'ai décidé ce midi, en croquant un morceau, sans approfondir pour le moment, car je n'en ai pas le temps, de faire un peu de surfing sur la toile. Et de prendre des notes, pour plus tard.
Sur le site du Parisien, il était question du fils d'une victime de la Covid 19 ayant reçu une facture de l'hosto : 7000 euros à régler pour ce chauffeur de bus assez dérouté. Une rondelette somme correspondant à dix jours de prise en charge dans le service de réanimation de l’hôpital parisien de Saint-Louis. Je n'en saurai pas plus car l'article est réservé aux abonnés. De toute manière, je n'ai pas le temps de m'intéresser aux déboires des autres. Sur la même page, j'apprends que le baclocur vient d'être suspendu. Qu'a-t-il fait ? Un tacle par derrière devant les yeux de l'arbitre et les caméras de la Var ? Le chapô me remet sur le droit chemin en m'indiquant qu'il s'agit d'une molécule controversée, utilisée dans un médicament contre l'alcoolisme. Mis en vente depuis lundi dernier, cette dragée miracle « représentait un espoir pour les 3 millions de Français qui souffrent d’addiction à la boisson, mais la justice a ordonné l’arrêt des ventes ». J'ai immédiatement compris que l'avantage d'être déconnecté m'évitait bien des désillusions. De toute manière, tant que je demeurerai dans cette maison, arrêter de boire, hors de question !
Avant de quitter le journal de ce cher, très cher Bernard Arnault, j'aperçois une brève qui me laisse coi : La Jaguar de Boris Johnson évite un manifestant et finit emboutie. Les effets secondaires du virus ? Je clique à regret. Un manifestant kurde se serait élancé sur la chaussée lorsque le cortège du rouquin s'annonçait. Une vidéo accompagne l'article. On y voit une voiture grise roulant à 10 km/h freiner à peine et sentir son derrière touché par la grosse berline noire qui la suivait. La procession reprend vite son allure nullement perturbée par l'incident. Je pensais voir la tronche de Boris passer à travers le pare-brise comme dans un film de Scorsese. Rien. Aucun intérêt. Mais les images (banales) existent, concernent une "célébrité", il y aura donc info. 
J'imagine cependant que la nouvelle du jour chez nous réside en une énième commémoration, en l'occurrence celle des 80 ans de l'appel du 18 juin. La concurrence entre petits tartufes désirant reprendre une prétendue hauteur à bon compte promet d'être des plus risibles. Tandis que l'un, le manche au derche, restera droit et grave aux Invalides puis à Londres, l'héritière de la vieille figure d'un parti fondé par des néo-nazis et d'anciens collabos a dû avancer d'un jour la représentation express de son cirque patriote, sous les huées des habitants d'une île bretonne. Parfait. Passons.
Sans trop d'espoir, je zappe sur le journal du groupe Dassault. Pour apprendre que le 18 juin fut un appel contre le renoncement. C'est effectivement ce qui est le plus inquiétant. Ils ne renonceront jamais… Plus bas, beaucoup plus bas, un nom attire mon attention, perdu dans un titre qui m'échappe : Pas détruite du tout par l'affaire Griveaux, Alexandra de Taddeo écrit sur le féminisme. Ah oui, d'accord, je ressitue. Place au chapô : La jeune femme s'est exprimée dans les colonnes de Libération, le 17 juin 2020. Elle revient sur l'affaire Griveaux, son histoire avec Piotr Pavlenski, et travaille sur deux livres exposant sa vision du féminisme.  Tiens… L'article qui suit pourrait m'occuper tout l'après-midi tellement il est long et dense de vacuité. Et plein d'humour de droite. Le premier paragraphe est fait de ce genre de phrases : « l'étudiante de 29 ans revient sur sa vie depuis les évènements qui ont poussé Benjamin Griveaux à se retirer de la course à la Mairie de Paris. Hypercontente de cette affaire, la jeune femme ne semble pas avoir été ébranlée par ses conséquences médiatiques : J'ai eu une minute de célébrité, même pas un quart d'heure. Et ajoute plus loin : Ma vie n'est pas détruite du tout ». Sa vie, poursuit ce journal qui ressemble de plus en plus au Gorafi, « Alexandra de Taddeo la passe toujours loin de son compagnon, l'activiste russe Piotr Pavlenski, que la justice lui interdit de voir. Mais leur passion reste intacte : La distance nous rapproche énormément, déclare-t-elle. C'est Roméo et Juliette, nous deux contre les autres. Après avoir été confinée chez ses parents en Bourgogne, Alexandra Taddeo est de retour à Paris. Elle risque toujours deux ans d'emprisonnement et 60.000 euros d'amende. » Je vous laisse, chers inconsolés, découvrir tous seuls la suite de ce palpitant roman-photo porno-gaucho des réseaux. J'avais justement appris, au cours de ma promenade de ce matin, que le co-fondateur d'En Marche, venait de récupérer son poste de député et se voir confier une mission autour de la Base industrielle et technologique de défense, dite la BITD, nos dirigeants étant pourvus comme on le sait de beaucoup d'humour et de bien peu de vergogne.
De son côté, mais est-ce vraiment un autre ?, le titre de l'exilé fiscal Patrick Drahi nous invite à regarder le racisme en face. Libération, digne héritier de l'almanach Vermot, me manquait. A la veille de la deuxième vague annoncée – faut continuer à nous foutre la trouille –, nous y apprendrons également que les responsables de la santé avaient hier fait dans leur froc devant la commission d’enquête parlementaire sur la Covid-19. Oui, un dispositif terrifiant semblable à la fameuse commission mise en place lors de l'affaire Benalla. Avec les effets que l'on sait. Nous serons donc supris de lire que Jérôme Salomon, directeur général de la santé, et Geneviève Chêne, directrice de l’agence Santé publique France, ont botté en touche lorsque fut abordée sans détour ni pitié l'éventuelle pénurie de masques en pleine pandémie. Il faut dire que la question était ardue : Comment la France est-elle passée en quelques années d’un stock d’un milliard de masques chirurgicaux à seulement quelques dizaines de millions au début de l’épidémie ? Vous avez quatre heures. Durant lesquelles, le pauvre haut fonctionnaire à tête d'œuf s’est, selon le canard fondé par Sartre, « embourbé dans ses réponses ». Visiblement, encore un qui n'avait pas révisé durant le confinement. Lorsque les députés lui rappelèrent un rapport d’experts mandatés par Santé publique France insistant sur la nécessité de disposer d’un stock d’un milliard de masques et un audit faisant état d'un stock de 750 millions de protections dont seuls 140 millions étaient encore utilisables… mais périmaient dans les mois à venir, ce bon Salomon lâcha, comme un lapsus : Ça nous a énormément surpris, « sans expliquer, feint de s'étonner Libé, pour quelles raisons face à une telle surprise, il n’a pas été décidé d’une commande massive. » Devant la pseudo-perte de patience des députés, le numéro 2 de la santé s'est tout légitimement choisi pour modèle notre guide thaumaturge, évoquant une nouvelle façon de travailler qui sera mise en place à partir de 2020. Sans plus de détails, les 4 heures étaient passées. En substance, promis, on fera mieux à la prochaine vague. La veille, il leur avait cloué le bec, citant Voltaire ou Lapalisse : « Avant de savoir on ne sait pas ».  
Quant au survol réjouissant du quotidien vespéral des marchés, aucune info non répertoriée ailleurs ne me saute aux yeux déjà bien fatigués. Si ce n'est la mort de la « légendaire chanteuse britannique Vera Lynn », surnommée La fiancée des forces armées, et morte aujourd'hui à 103 ans. Gageons que l'adjudant-chef de l'Elysée, présent donc à Londres cet après-midi, trouvera le temps de rendre également hommage à l'interprète de We’ll meet again, titre, nous dit le journal de Xavier Niel, qui a connu une nouvelle jeunesse pendant le confinement, et que nous reprendrons tous en chœur et en uniforme lors du prochain enfermement. Sur ce, je vous laisse, c'est déjà l'heure de la sieste…