jeudi 16 août 2018

De vent et de pourriture




c'est un fait que ce que nous exprimons en paroles, couchons sur le papier, est dix fois plus bête que ce que nous pensons, et cependant nous acceptons, comme les grands écrivains, de passer pour beaucoup plus bêtes que nous ne sommes et commettons ce non-sens de dire quelque chose, de le coucher sur le papier, d'exprimer une opinion, de défendre une orientation, de prendre parti pour une idée,

j'écris une ligne, depuis des semaines je n'ai plus écrit une ligne ?, c'est sans importance, qu'un être écrive ce qu'il écrit, je me répète sans cesse combien c'est sans importance, pitoyable, inconvenant, mais cette ligne pourrait être poursuivie, développée, devenir poème, lambeau, méprisable chiffon de vent et de pourriture,
je fourrage dans les manuscrits, ce tas, ces piles de papiers, je tire ici une page, là une autre, dix pages, vingt pages, cent pages, et je le jette dans le poêle,
je suis pris de dégoût, je ne trouve rien, rien, pas une virgule, je vais tout brûler,
mais où est l'allumette ?, sans allumette je ne peux pas l'allumer, je suis étalé sur mon tas de papier et je brûle, tout en moi brûle, je brûle sur ce tas de fumier, sur ce tas de fumier puant de l'abjection,

Thomas Bernhard, Dans les hauteurs,
Tentative de sauvetage
, non-sens, trad. Claude Porcell

lundi 13 août 2018

Ineffable



Fait prisonnier en Alsace, le pionnier Malaquais parvient à s'évader, regagner Paris, puis trouver refuge à Marseille – hébergé par Giono – en quête d'un visa pour filer outre-Atlantique. Jusqu'au 8 octobre 1942, jour où il embarque enfin, il tient sans grande conviction ce Journal du métèque, dont il planque les notes dans une boîte en fer blanc, derrière les latrines.

21 juillet 1940
Homme de lettres, homme mué en littérateur : je ne veux pas le devenir. Je n'ai encore écrit qu'un seul livre, je ne puis savoir si j'en écrirai d'autres, mais dussé-je faire vingt volumes, jamais je ne me donnerai le ridicule de poser en « auteur ». Il y eut un temps où l'état d'ajusteur, de tourneur sur métaux, me paraissait proprement aristocratique. C'est qu'un métier manuel n'a pas en lui pour se donner pour plus qu'il n'est : je l'imaginais, si je puis dire, incapable d'affectation, de maniérismes, bref lui prêtais une droiture inaccessible à la triche. Je sais aujourd'hui ce qu'il y avait là de romantique, et combien tout métier est abrutissant que l'on exerce à seul fin de gagner sa croûte. Il n'empêche : plutôt qu'écrivain, c'est ouvrier que j'aimerais me voir, dans le sens de celui qui œuvre, qui crée ; non pas « créateur » ni « artiste » à coup sûr, il y a je ne sais quoi de prétentieux dans la notion que ces termes impliquent, mais ouvrier qui travaille sa matière, qui la modèle sans trucages, avec la patience et l'anxiété voulues pour donner forme à l'informe. Et il y a ceci encore : quand l'ouvrier ignore qu'il crée, l'écrivain s'affiche d'emblée « créateur » lors même qu'il ne créerait que du vent. Le premier est dans un rapport d'innocence à son travail, le second dans un rapport de calculateur rusé. Ainsi, moi, tout néophyte que je suis, et quelque honnête que je me veuille, je triche. De ce que je note ici, rien peut-être ne verra le jour, et pourtant, je biffe, arrange, manipule, compose. Entre le souci du vrai et celui du bien dire, je ne sais au fond lequel l'emporte. Malgré que j'en aie, déjà je ne puis écrire une ligne sans me surveiller : accoudé sur mon épaule, quelqu'un me lit et me censure. Dieu de la littérature, épargnez-moi de donner dans la putasserie des littérateurs !
Pourquoi d'ailleurs me fais-je un devoir de revenir à ce cahier ? Pourquoi m'y astreindre ? M'en faire une discipline quasi quotidienne ? M'y appliquerais-je de même à une époque différente ? S'il y avait combats de rue – Commune, Octobre 1917 –, songerais-je à coucher ma vie en mots au lieu de la traduire en actes ? Ma vie… Allons donc ! On n'écrit point sa vie ; pas dans les carnets, journaux, confessions, mémoires, notes-à-n'ouvrir-qu'après-ma-mort. On la met en pages, sa vie ; dès que l'on parle de soi, professionnellement et en vue de la publication, on la met en pages. Toute forme d'autobiographie est apologétique, et d'abord, l'aveu – le prétendu « inavouable ». Probe ou cynique, aucun discours n'y fera qu'à se déboutonner par système on n'habille cela même que l'on affecte de mettre à nu. Sur ce terrain, qui est celui de l'exhibitionnisme, l'écart est non pas entre le plus ou le moins, il est dans le style. Reste que, style ou pas, nul ne s'exhibe sans prendre des poses, et qu'à force de poser on se donne un genre. Soit, chacun pose à sa façon, en sorte que le genre quelques fois dévoile son poseur. Seulement, cela, c'est un effet second, j'allais dire accidentel, tout comme une bribe de vérité échappera au mythomane. Un tel dira une vie, des vies ; il ne dira pas sa vie. Pas à la première personne. Dite à la première personne, une vie d'homme est ineffable. Nous n'avons ni le recul ni le désintéressement nécessaires. C'est dans la fiction, le poème, plus rarement dans l'essai, que l'écrivain se livre le mieux parce qu'à son insu. L'écrivain. Je dis que l'écrivain ne parle de lui-même que s'il parle d'autre chose.

Jean Malaquais, Journal du métèque

vendredi 10 août 2018

Comme tout ce qui est important


On m'a coupé en deux
aide-moi à devenir gaucher



Je t'aime, ma petite poêle (un cuisinier à sa fiancée, jardin du luxembourg ; avril 1988 ; le cuisinier avait posé des miettes de pain sur son visage pour se faire raser par les pigeons)



Que les duels étaient beaux. Il me semble que dans les duels chaque duelliste avait un témoin… C'était comme des baptêmes, des baptêmes rouges au lieu de blancs. Si seulement les duels pouvaient être de nouveau à la mode !… Vous m'offensez, monsieur. Je demande réparation. Pistolets. A quatre heures. Ne vous défilez pas. Grossier personnage. Les préparatifs se déroulaient en secret, dans l'ombre, comme tout ce qui est important. L'odeur de la poudre est bien plus raffinée que celle de l'encens. A quatre heures cinq, un homme était grièvement blessé. C'est ce que l'on appelle la ponctualité. Ces gémissements se nomment agonie. Un homme agonise de manière virile… C'est ainsi que j'aimerais agoniser dans tes bras, Ana.


Reviens romantisme, reviens !
J'ai une grande boîte de bonbons pour toi !


Pedro Casariego Córdoba
trad. maison

mercredi 8 août 2018

Demain


Tu fais fausse route
en m'imaginant
homme de ta vie
tu perds ton temps
à attendre 
que je te fasse rire
voyager 
rêver
réfléchir
et puis jouir
la bourse vide
en bout de chemin
à tenter de t'écrire un poème
à deux heures vingt cinq 
du matin
tu imagines ta vie
sans homme
sans moi ni personne
attends encore 
un peu
je n'ai pas fini
d'avaler tes larmes
seul sel que le toubib
m'autorise
pose ta tête sur ma poitrine 
doucement
ne va pas me péter une côte
ferme les yeux et regarde
tu vois comme je bande
ça suffit comme ça
demain sera un autre jour
comme celui-ci

Charles Brun, Textes inédits à voix basse

lundi 6 août 2018

Prolongations


Je tombe par hasard – comment faire autrement ? – sur un article signalant une étude nord-américaine autour de la lecture. J'y apprends que 24% de nos amis américains n'ont pas ouvert un seul livre dans l'année précédant la question. 37% de ce fragment de la population est composé de personnes ayant un faible niveau d'études mais de seulement 7% d'Américains diplômés. Bien entendu, sur le plan socio-économique, comme disent les sociologues, il ressort que les personnes enregistrant un revenu annuel inférieur à 30 000 dollars lisent moins que celles mieux loties en termes de salaires et autres entrées d'argent.
Rien de bien surprenant dans tous ces chiffres. En revanche, plus loin, je dois relire la phrase. L'enquête parvient au syllogisme suivant : lire prolonge l'espérance de vie ! Qui plus est, les lecteurs de fiction vivent plus vieux que les lecteurs d'essais. Une femme affirme même être parvenue à résoudre certains problèmes grâce à des romans – on ne nous donne malheureusement aucun titre, pas plus qu'on ne nous précise de quels problèmes souffrait cette heureuse lectrice. En résumé, il suffirait de lire une moyenne de 30 minutes par jour pour vivre 23 mois de plus que ceux qui préfèrent les selfies ou la chirurgie esthétique – j'apprends par ailleurs que ces deux activités sont désormais liées, mais c'est une autre histoire… 
Je ne sais si c'est la canicule, mais je me sens assez désorienté par ce nouveau coup dur, encore un peu plus à la marge. Admettons que lire augmente l'espérance de vie, on ne m'enlèvera pas l'idée que ça ne pourra jamais grossir les maigres espoirs que l'on peut raisonnablement placer dans cette vie. Mais étrangement, n'appartenant à aucune catégorie citée dans cette enquête – j'ai un niveau moyen d'études, des revenus ridicules, mais lis beaucoup –, je ne me sens nullement concerné par ces prolongations annoncées dans un monde grotesque qui court inévitablement à sa perte.

samedi 4 août 2018

Des convaincus


Entendre - ou lire - Jacques Yonnet est également rare. France culture a eu ces derniers jours la bonne idée de dénicher dans les archives de Radio France, ces « entretiens » avec l'auteur des Enchantements sur Paris, plus connu sous le titre de la republication chez Payot puis Phébus, Rue des maléfices. Les guillemets parce qu'en fait d'entretiens, nous écoutons le formidable conteur qu'était Yonnet lire ses propos constitués d'anecdotes plus ou moins véridiques, de sa rencontre avec Hitler à ses pérégrinations nocturnes en passant par son parcours communiste, époque où il tenta, un temps, de se convaincre qu'il était un convaincu... A écouter ci-dessous ou à podecaster ici.





jeudi 2 août 2018

Play it again, Annie


Porte Gabrielle Chanel. C'est ainsi que sera nommée la principale entrée du Grand Palais entièrement rénové à l'occasion des... Jeux olympiques de 2024... La célèbre marque de luxe de Neuilly-sur-Seine s'apprête en effet à mécéner la restauration du musée à hauteur de 25 millions d'euros. Le phénomène n'est pas nouveau. Il frappe partout. Je me souviens qu'à Madrid, durant quelques années, le Théâtre Calderón de la Barca fut rebaptisé Teatro Haagen Dazs Calderón...
Et l'on ne compte plus le nombre de fondations créées par les grands groupes. L'ultralibéralisme ne fait pas dans le détail, plutôt dans le clinquant et le monumental, comme le souligne dans son passionnant dernier ouvrage Annie Le Brun. Un ami me signale justement un entretien accordée par l'auteure à Aude Lancelin pour le Média. L'occasion d'entendre et voir cette chère Annie étant plutôt rare, on n'hésitera pas à cliquer sur play.


mardi 31 juillet 2018

Un foetus écorché



En août 1939, le métèque Malacki (un juif polaque) décide de tenir son journal devant l'imminence de sa mobilisation – la même année, sous le nom de Jean Malaquais, son roman Les Javanais obtient le prix Renaudot. Le texte de cet anarchiste apatride, qui voulait connaître le monde avant qu'il ne disparaisse, sera publié en 1943, en français, à New York… et en français toujours et, enfin, à Paris, en 1997.

13 octobre
Soir. Dans mes bras, dans mes jambes, le long de mon échine, pèse la fatigue de quiconque a jamais ahané au-dessus de ses forces.

14 octobre
Soir. Cette existence sur le commun fumier qu'on appelle « fraternité des armes »… La sinistre mystification ! Ou alors au feu, quand tu portes secours à un blessé… Parce que rare ici est la bouche qui fasse entendre un mot de fraternité, un simple mot de camaraderie. Et pourtant je voudrais pouvoir siffler, tenez, siffler comme une mécanique très extraordinaire. Car longue sera la farce et personne ne sera déçu.
J'en arrive à me dire que l'humanité m'exaspère : l'humanité en troupeau, j'entends. Ce qui ne veut pas dire que je n'aime pas l'homme. C'est ainsi seulement que je puis démêler pourquoi, tout en ayant le sentiment presque douloureux de la justice, je me trouve profondément injuste.
Oui, j'en viens à penser que je manque de sympathie envers mes semblables ; donc de compréhension ; donc d'équité. Je me dis cela et dans la même foulée je me dis le contraire : je ne me trouverais pas injuste si, à tout prendre, vous m'indiffériez. Au fond, je vous pardonne mal non point d'être à la limite de l'abjection, mais de vous y prélasser. Si bien que nulle métaphysique, nulle construction de l'esprit ne saurait vous racheter à mes yeux. 
Je n'ai jamais appris à vivre au rythme du troupeau. Il faut, à ce commerce, cœur plus sourd, regard moins critique qu'il n'est en moi. Il y faut aussi le désir de plaire et, oui, une soif d'approbation, qui ne vont pas sans bassesse. Mais n'est-ce pas aussi que j'éprouve une joie hautaine de me tenir à l'écart, joie où une nuance d'amertume affleure ?
Laisserais-je mes os ici ? Fichaise ! Sa mort, quand on y songe, ce n'est jamais que par distraction (je le tiens de Spinoza). Mais cela m'étonnerait que je m'en tire tel que ci-devant.
Ce que l'on verra venir promet de payer toutes les dettes de l'imagination. 

Plus loin, à la date du 17 octobre
(…) En somme, rien ne gagne à être trop bien connu. Vus de trop près, hommes et choses se dépouillent de leur halo poétique ; et ce qui en subsiste ressemble à un foetus écorché.

Jean Malaquais, Journal de guerre, suivi de Journal d'un métèque,
éd. Phébus

vendredi 27 juillet 2018

Mon maître d'écriture


Parce qu'il n'y a pas que la politique dans la vie, j'ai décidé de me mettre vraiment à l'écriture en me choisissant un maître digne de ce titre. C'est une pub dans les pages culture du site du Figaro que je survolais d'un oeil mélancolique qui a fini par me convaincre. Le coeur battant la chamade, cédant à ma pulsion mégalomane, j'ai cliqué. La pub renvoie à une autre pub, et un autre site, celui de The Artist Academy, qui propose des masterclass en ligne et néanmoins de grande qualité dans de nombreux domaines artistiques et hippiques. « Inspirez-vous des meilleurs », suggère l'Academy. Pour la mode, pardon, la création, c'est Chantal Thomass qui s'y colle. La musique classique a été confiée à Gautier Capuçon. Et l'équitation donc à Kevin Staut. Je ne m'attarderai pas sur ces noms prestigieux car c'est la littérature qui nous intéresse ici. 
« On sait par exemple qu'un tiers des Français rêvent d'écrire, il y en aurait 400 000 qui ont des manuscrits dans leurs tiroirs », affirme Marjorie Leblanc Charpentier, cofondatrice et directrice marketing de The Artist Academy. Et mon futur maître, celui qui va me sauver, alléger mes tiroirs, dépoussiérer mon bureau, sortir de la mouise, est à la fois romancier, nouvelliste, dramaturge, essayiste, philosophe et, même, réalisateur. Oui, vous l'avez deviné – moi, j'avais du mal à y croire... – il s'agit tout simplement de l'auteur de Si on recommençait, L'Homme qui voyait à travers les visages, Le Sumo qui ne pouvait pas grossir, Ma vie avec Mozart (accompagné d'un disque d'extraits musicaux de Wolfgang Amadeus Mozart), du bien nommé Quand je pense que Beethoven est mort alors que tant de crétins vivent (accompagné d'un disque d'extraits musicaux de Ludwig van Beethoven) ou encore de Guignol aux pieds des Alpes, oui, l'homme aux plus de 20 millions de livres vendus, et traduits dans 45 langues, Membre du jury du prix Goncourt, le Lyonnais à succès Eric-Emmanuel Schmitt (1960 - et donc toujours vivant). Eric – oui, nous nous mettrons d'accord pour que je n'utilise que la première partie de son prénom car la seconde me laisse définitivement un goût de rouille sur la langue lorsque je la prononce... – promet de me livrer en ligne, de façon inédite, et avec honneur et passion, tous ses secrets d’écrivain. Pas moins. Je compte bien, comme il le suggère, trouver rapidement mon « couloir de créativité », « lâcher prise » et devenir lui au terme de ces 20 leçons en vidéo, totalisant pas moins de 6 heures de cours « simples d’accès » et les « exercices concoctés par l’artiste, à faire après chaque leçon » et « corrigés par un professionnel de l'édition avec remise d'un rapport ». Il me tarde d'être le 15 septembre, date à laquelle sera disponible la masterclass. D'ici là, je vais devoir choisir – ce n'est bien entendu pas le même tarif (je lancerai peut-être une souscription ici) ‒ entre la formule interactive simple et la formule premium ; cette dernière permettant de rencontrer l'artiste dans son théâtre Rive-Gauche à Paris pour, nous dit-on, « un incroyable passage du virtuel au réel » – j'en frissonne à l'idée, malgré la canicule. D'ici septembre, je vais surtout pouvoir méditer sur la conception que se fait Eric de l'écriture : « Un geste créateur se fait en une fois, il faut jeter l’histoire et la terminer », me confie-t-il déjà... 
Et cette vidéo, je vais me la repasser en boucle tout l'été. Dans l'attente d'être un jour capable de jeter mes histoires... A bientôt, Eric !




jeudi 26 juillet 2018

Sans se fixer

Herbert List via Fine Print Reader

On ne peut guère loger à plus de vingt dans un siècle. De là les grandes disputes pour la célébrité. De loin on croit à de la place pour beaucoup, mais dès qu'on s'y met on s'aperçoit qu'elle est toute étroite, étroite, et comme se resserrant. Aussi faut-il se démener, usant souvent des autres hommes.
Parfois on doit, en un siècle particulièrement chargé, en mener des centaines de milliers, voire des millions, à la bataille et à la mort. Ces millions même parfois ne suffisent point et l'homme qui les conduisait s'enfonce dans l'oubli, d'autres têtes se disputant ensuite l'honneur du carnage et d'en avoir été les vrais initiateurs, cependant que, concurrencés par d'autres requins, ils s'estompent à leur tour, reculent... et la célébrité trop partagée s'effrite sans se fixer.

Henri Michaux, Passages (1937-1963), Gallimard

lundi 23 juillet 2018

N'oublie jamais ça !

Isabel Muñoz



Du festin de joie ne resta que la cruche du tourment
Chidiock Tichborne

Personne ne te connaît
et quand tu meurs,
ils se glissent dans les manteaux,
pour t'ensevelir. 

N'oublie jamais ça !

Personne n'a besoin de toi
et quand tu meurs,
ils battent tambour
et tiennent leur langue.

N'oublie jamais ça !

Personne ne t'aime
et quand tu meurs,
ils enfoncent ton mal du pays
et le rentrent dans la terre.

N'oublie jamais ça !

Personne ne te tue,
mais quand tu meurs,
ils te crachent dans ta chope de bière
et tu dois payer.


Thomas Bernhard, Sur la terre comme en enfer,
trad. Susanne Hommel, La différence

samedi 21 juillet 2018

Jours tranquilles


Marc Chaumeil

Les jours étaient recouverts d'une tranquillité que venait seulement interrompre de temps à autre ce que l'on appelait un « scandale ». En politique, les scandales se succédaient, il va sans dire. Chaque jour, en surgissait un nouveau, ou plusieurs. Les ignorer faisait absolument partie du processus du scandale. Le plus souvent, scandale il y avait car malgré sa révélation, il ne se passait rien, ce qui provoquait un autre scandale, et ainsi de suite jusqu'à l'infini, de manière plus ou moins inquiétante ou amusante, pensa-t-il.

Juan Tallón, Salvaje Oeste, Espasa, 2018, trad. maison

vendredi 20 juillet 2018

Fini

Joel Meyerowitz via flash of god


Etre vieux
semble bien compliqué.

Non seulement 
parce que vous pouvez mourir
à tout moment, mais aussi
précisément pour le contraire,
parce que vous êtes vieux et encore en vie,
et que le monde est toujours là,
remuant,
presque à portée 
de main,
mais désormais
ne vous laissant plus le toucher.

Karmelo C. Iribarren, Mientras me alejo, 2017,
trad. maison

mercredi 18 juillet 2018

Responsables



« Je demande aux hommes politiques, et à tous les représentants des autorités qui ont conduit le peuple dans l'enfer de la misère et du désespoir de s'éloigner de notre équipe... Vous n'êtes pas les bienvenus dans notre vestiaire et nous refusons de faire des photos et de parler avec vous... »
Cette déclaration de veille de finale de Mondial n'est pas signée Didier Deschamps, mais Zlatko Dalic, sélectionneur de l'équipe de Croatie, finaliste malheureuse face à nos Bleus — ces héros qui, de leur côté, se sont précipités comme un seul homme sous les ors de l'Elysée pour y rire aux âneries gênantes de son hystérique et égocentrique locataire qui n'a pas hésité à leur merdaillé la poitrine...
Dans une lettre ouverte, publiée sur la page fessebouc de son équipe, Dalic, l'entraîneur le moins bien payé des 34 formations présentes durant le tournoi, oublie la langue de bois pourtant de mise dans ce milieu. Extraits :
« La Croatie est l'un des pays les plus pauvres de l'Union européenne, gouverné par des personnes que l'on peut considérer comme les membres d'une organisation criminelle. Il existe aujourd'hui dans notre pays des retraités qui ne peuvent faire face aux premières nécessités, des jeunes qui ne peuvent payer leurs études, un système de santé qui s'écroule, et une justice corrompue aux ordres du grand capital.
Il y a des enfants qui n'ont jamais vu la mer quand la Croatie dispose de plus de 1000 kilomètres de côtes, des enfants qui vont se coucher le ventre vide parce que leurs parents, sans emploi, n'ont pas de quoi les nourrir. 
Ceux qui sont responsables de l'état du pays ne sont pas les bienvenus. S'il vous plaît, respectez notre décision, et cessez de porter notre maillot et d'utiliser notre réussite pour faire votre propre promotion et sacager la valeur de notre travail.
L'équipe tient à annoncer qu'elle fera don des primes du Mondial à une fondation venant en aide aux enfants de Croatie... »




Ceci n'est malheureusement qu'une fake news.
La lettre n'est pas signée Zlatko Dalic, mais d'un blagueur dénommé Igor Premuzic...

mardi 17 juillet 2018

Les yeux fermés


Rémy Soubanère

Je me tais, j'attends
le jour où ma passion
et ma poésie et mon espoir
auront l'air de marcher dans la rue
le jour où je pourrai voir les yeux fermés
la douleur que je vois les yeux ouverts.

Antonio Gamoneda, trad. maison

mercredi 11 juillet 2018

Ecce homo


Une gargouille de cathédrale s’étant branlé juta. Son foutre chut dans le con d’une truie fouissante. Neuf mois plus tard naquit l’homme.
Louis Scutenaire

lundi 9 juillet 2018

Extinction


Elaine Mayes via semiotic apocalypse

Je reçois ce soir un message d'une amie de trente ans qui, encore dans le train, rentre de sa Bretagne natale. A sa mort, sa mère a laissé à ses filles une boîte contenant des lettres, des extraits de journaux intimes, des coupures de presse… Mon amie n'a pas eu la force de prendre connaissance de ces papiers après la cérémonie. Sa sœur non plus. Entre-temps, les questions ont pris possession de ses pensées. Un secret de famille. Sa grand-mère n'était pas la mère de sa mère. Qui n'était autre que cette grande sœur, morte prématurément, laissant un fils, au prénom identique à celui de sa mère. Faux oncle de mon amie qui ne s'est pas rendu à l'enterrement de sa cousine ou de sa sœur. Ce fantasme monté a été depuis corroboré par une cousine – vraie, a priori – frappée de nouveau par l'écho de racontars, de non-dits et sous-entendus de l'enfance. Deux semaines plus tard, ce soir,  mon amie affirme dans son message, ne pas avoir, dans les quelques écrits lus, trouvé la révélation de ce secret. Elle rapporte la boîte à Paris, fera des copies. Elle est persuadée que cette histoire, qui ne saurait être inventée, transpire dans tout ce qu'elle a lu. Je ne sais comment répondre, pense à Thomas Bernhard et, pour faire le malin, lapidaire, écris Il n'y a pas de vérité. Lorsque mon amie s'était ces derniers temps rendu au chevet de sa mère, elle m'avait demandé de m'occuper de ses chats, et j'en avais profité pour fouiller sa bibliothèque. Je m'étais étonné de ne trouver qu'un seul titre de Thomas Bernhard sur les étagères de cette germanophone. Mais avais emprunté Un grand voyage de Calet, lu d'une traite et vite, ni vu ni connu, résistant à l'envie de le garder, remis à sa place. D'où la littérature, me répond-elle… J'écris qu'il faut relire Thomas Bernhard, ce que je devrais et dont j'ai justement envie au lieu de faire le malin – j'échappe difficilement au sentiment de n'être qu'un cuistre ou un vulgaire imposteur lorsqu'il m'arrive de conseiller une lecture... La réponse de mon amie sur les rails ne tarde pas. Je lis présentement dans le train Extinction de T. Bernhard, écrit-elle. J'ouvre immédiatement une nouvelle bouteille pour boire à la santé de Thomas Bernhard, de la mère de mon amie, des secrets de famille, de la littérature, de la vérité et, ça en fait des verres, j'ai oublié la suite…

dimanche 8 juillet 2018

Soldes


La société de l'ersatz continuera à vous utiliser comme des machines, à vous alimenter comme des machines, à vous surveiller comme des machines, à vous faire trimer comme des machines – et vous jettera au rebut comme des machines, lorsque vous ne pourrez plus vous maintenir en état de marche.

William Morris, L'Age de l'ersatz (1894),
cité par Annie Le Brun in Ce qui n'a pas de prix, Stock, 2018

samedi 7 juillet 2018

Cash !

Parfois, je me sens proche du plus grand des écrivains français, Victor Hugo, car, comme lui, je provoque des passions d'une grande intensité... Au XXe siècle, je ne vois guère que Françoise Sagan et moi...
Paul-Loup Sulitzer

vendredi 6 juillet 2018

De l'enlaidissement du monde


Voici donc venu le temps où les catastrophes humaines s’ajoutent aux catastrophes naturelles pour abolir tout horizon. Et la première conséquence de ce redoublement catastrophique est que sous prétexte d’en circonscrire les dégâts, réels et symboliques, on s’empêche de regarder au-delà et de voir vers quel gouffre nous avançons de plus en plus sûrement.
Nouvel exemple que tout se tient, même si l’actuelle précipitation des événements rend de plus en plus indiscernables les effets des causes. Ce qui va avec l’aggravation de ce « trop de réalité » que j’évoquais, il y a déjà dix-huit ans, comme la conséquence d’une marchandisation délirante, indissociable de l’essor informatique : trop d’objets, trop d’images, trop de signes se neutralisant en une masse d’insignifiance, qui n’a cessé d’envahir le paysage pour y opérer une constante censure par l’excès.
Le fait est qu’il n’aura pas fallu longtemps pour que ce « trop de réalité » se transforme en un trop de déchets. Déchets nucléaires, déchets chimiques, déchets organiques, déchets industriels en tous genres, mais aussi déchets de croyances, de lois, d’idées dérivant comme autant de carcasses et carapaces vides dans le flux du périssable. Car s’il est une caractéristique du siècle commençant, c’est bien ce jetable qu’on ne sait plus ni où ni comment jeter et encore moins penser.
De là, un enlaidissement du monde qui progresse sans que l’on y prenne garde, puisque c’est désormais en deçà des nuisances spectaculaires, que, d’un continent à l’autre, l’espace est brutalisé, les formes déformées, les sons malmenés jusqu’à modifier insidieusement nos paysages intérieurs (… )
Quelque chose que l’on croirait impossible de rattraper semble désormais courir devant les hommes. Ce n’est pas plus leur avenir que leur présent, ce sont leurs rêves qui leur échappent. Et tout se passe comme si l’on ne savait plus ni saisir, ni dire, ni penser l’écart qui se creuse de plus en plus entre ce que nous vivons et les discours censés en rendre compte. Au point que la critique sociale, si rigoureuse soit-elle, finit par n’être plus qu’une musique d’accompagnement, sans aucune efficience, réduite à donner bonne conscience à ceux qui la partagent. Depuis le temps que la crise est devenue le sujet de tous les débats, on dirait même que la multiplicité des approches critiques fait le jeu de la domination. À ceux qui les mènent est en effet échu un rôle de spécialistes, qu’ils paraissent pour la plupart fort satisfaits d’avoir endossé, sans en être même vraiment conscients. Seulement, plus ces spécialistes se rencontrent, moins se trouve un langage commun. De sorte qu’au lieu de voir émerger une critique de la crise, on ne peut que prendre acte d’une crise de la critique.

Annie Le Brun, Ce qui n'a pas de prix, Stock, 2018

jeudi 5 juillet 2018

L'imposteur

Duane Michals via flash of god

J'ai su que ce type était un imposteur lorsque j'ai appris que ses goûts et préférences, ses principales préoccupations, ses espoirs, sa sensibilité, ses pulsions, l'essentiel de son raisonnement intellectuel, ses références, son parcours biographique, et même son signe astrologique, étaient en tous points pareils aux miens.
Charles Brun, Textes inédits à voix basse

mardi 3 juillet 2018

Essoufflé


essoufflé
j’avais à trop me moquer
de moi le premier
ces derniers temps perdu
le temps l'espérance
la vue toute élégance
éloigné le désir l’amour
l’insouciante impureté
la couleur de ses yeux
égaré l'obscurité
la jeunesse révoltée
toute sincérité
ma légendaire vulgarité
l’amitié la nuit
le goût du vin et des femmes
cave et bourses encore pleines
surveillé le silence
laissant la place à son absence
tout sacagé en résumé
mais ce matin
au coucher abruti
j'ai retrouvé
main dans la main
dans le lit
un long rire noir et
son ami l’oubli

Charles Brun, Poésie urbaine

lundi 25 juin 2018

Impossible



Nos paroles
nous empêchent de parler.
Cela semblait impossible.
Nos propres paroles.

Pedro Casariego Córdoba,
La Risa de Dios, trad. maison