jeudi 13 décembre 2018

Sous tous les noms

Stéphane Mahé

Et, sous tous les noms dont il peut se parer, fascisme, démocratie ou dictature du prolétariat, l’ennemi capital reste l’appareil administratif, policier et militaire ; non pas celui d’en face, qui n’est notre ennemi qu’autant qu’il est celui de nos frères, mais celui qui se dit notre défenseur et fait de nous ses esclaves. Dans n’importe quelle circonstance, la pire trahison possible consiste toujours à accepter de se subordonner à cet appareil et de fouler aux pieds pour le servir, en soi-même et chez autrui, toutes les valeurs humaines.

Simone Weil, Réflexions sur la guerre, 1933

mardi 11 décembre 2018

Dans une autre contrée

Rémy Soubanère


Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes. Il les consulte d’instinct en s’éveillant, et y lit en une seconde le point de la terre qu’il occupe, le temps qui s’est écoulé jusqu’à son réveil ; mais leurs rangs peuvent se mêler, se rompre. Que vers le matin, après quelque insomnie, le sommeil le prenne en train de lire, dans une posture trop différente de celle où il dort habituellement, il suffit de son bras soulevé pour arrêter et faire reculer le soleil, et à la première minute de son réveil, il ne saura plus l’heure, il estimera qu’il vient à peine de se coucher. Que s’il s’assoupit dans une position encore plus déplacée et divergente, par exemple après dîner assis dans un fauteuil, alors le bouleversement sera complet dans les mondes désorbités, le fauteuil magique le fera voyager à toute vitesse dans le temps et dans l’espace, et au moment d’ouvrir les paupières, il se croira couché quelques mois plus tôt dans une autre contrée.

Marcel Proust, Du côté de chez Swann

mercredi 5 décembre 2018

Qui trop en prend

Barry Beckett

elle n'avait pas changé
ses boucles et ses yeux noir sépharade
cloués sur moi dans l'allée centrale
de la supérette bio
m'ont collé illico mes 20 ans
en noir et blanc
et j'ai souri à son non que je sentais
encore dans ma paume suante
à mes années de fac
de solitude et d'errances
de découverte de la ville et du Voyage
de L'Idiot et de mon incompétence
mal maquillée par des kilos d'arrogance
la voilà qui trente ans plus tard me revenait
sans mal je la reconnaissais mais
son prénom hébraïque m'échappait
Sarah Rebecca ou Yaël
j'avais pourtant milité 
pour le donner à ma fille en pensant à elle
heureusement elle ne lui ressemble pas
c'est mon portrait bavé
résultat bien plus préoccupant
j'ai discret laissé tomber le pack
– Qui trop en prend peu entreprend
disait un poète antique occitan –
et décortiqué céréales
riz et fruits secs en vrac
quinoa et produits antioxydants
jus de fleurs d'hibiscus sains et énergisants
puis chacun à une caisse
anciens camarades reconnus
clients d'un soir anonymes
nous avons payé
et j'ai retrouvé avec la même peur
laissant valser les entrailles
ses yeux noir sépharade
sa grosse voiture sur le parking
collée à mon vieux scooter
et j'ai souri à ces retrouvailles
avec Sarah Rebecca ou Yaël
qu'elle aurait voulues je le sais plus
sensuelles charnelles passionnelles
enfin
bien plus belles
je n'avais pas changé
encore une dernière fois je l'ai regardée
me tourner le dos et de moi s'éloigner
se perdre parmi d'autres parents
devant l'école pour attendre son enfant
je sentais encore son non dans mon poème
sin palabras
j'ai refermé la main
et avalé mes derniers pauvres vers
au premier grand comptoir désert

Charles Brun, Derniers vers solitaires



samedi 1 décembre 2018

Souvent et sottement


Combien souvent, et sottement à l’aventure, ai-je étendu mon livre à parler de soi ?
Montaigne



Il semble bien difficile de dire s'il y a quelque chose de plus contraire à la morale que de parler sans discontinuer de soi-même, ou de plus rare qu'un homme exempt d'un tel défaut.
Leopardi

jeudi 29 novembre 2018

mercredi 28 novembre 2018

Burlando la muerte

Stefan Rappo

mais sans courage j’ai laissé ma main
sur tes fesses froides et tu m’as chuchoté
ce rêve où dans la chambre humide
je te lisais un poème
de Leonard Cohen sorti de The Flame
dans sa loge soudain il entendait Tom Waits
et sa musique bien meilleure que la sienne
disait-il
parfois je ne pense plus à lui
nous frappe la gratte de Louis Watt-Owen
caressée d'une seule main sur la terrasse de son hlm
burlando la muerte clope au bec
murmurant toute notre haine en vers
et à l'envers
avant de nous quitter j'ai remis notre chapeau
la pluie nous gelait les os l'espoir et le sang
depuis si longtemps que nous n'espérions plus
aucune consolation


Charles Brun



dimanche 25 novembre 2018

Sursis


Pas un jour, ces temps-ci, sans agitation, paroles, colères, enthousiasmes, gestes inutiles, excès en tout genre. Comme si nous devions nous prouver en permanence que nous sommes encore en vie.


samedi 24 novembre 2018

Contre la nature


C'est contre la nature de l'amour s'il n'est violent, et contre la nature de la violence s'il n'est constant.
Montaigne

mercredi 21 novembre 2018

lundi 19 novembre 2018

Avec réserve


Fred Herzog

N’apprends qu’avec réserve. Toute une vie ne suffit pas pour désapprendre ce que naïf, soumis, tu t’es laissé mettre dans la tête – innocent ! – sans songer aux conséquences.
 Henri Michaux

samedi 17 novembre 2018

Les tueurs


Hermance Triay

« France Culture aurait dû être un univers de gens cultivés donc agréables. Dans les faits, c’étaient des tueurs ». Celle qui s'exprime ainsi s'appelait Pascale Casanova. Cette dingote de littérature est morte le 29 septembre dernier à 59 ans dans une magnifique indifférence. J'avais croisé cette proche de Bourdieu, dont les héros se nommaient Beckett ou Kafka,  vers 1995 dans une des émissions qu'elle anima sur la radio publique et où elle eut la saugrenuité de m'inviter à deux reprises il me semble. Impressionné par la dame, et le lieu, qu'est-ce que je foutais là ?, j'ai le souvenir d'avoir barboté une phrase par séance.
Acrimed a mis en ligne récemment un long et instructif entretien de Pascale Casanova avec Yves Lacascade, datant de 2017, et publié à l'origine dans le numéro 148-149 du Journal des anthropologues. Extrait :
- Yves Lacascade : Comment as-tu commencé à travailler à France Culture ?
- Pascale Casanova : Je crois que c’était par un membre de l’équipe du Panorama : comme ils cherchaient des gens en province, il m’a proposé d’y participer. À l’époque, au Panorama, il y avait des sujets sur les expos à Bordeaux, à Lyon, et donc moi je faisais de petits reportages sur ce qui se passait dans ma région, du journalisme culturel en quelque sorte. Je lisais La Nouvelle République pour avoir des idées de sujet. J’avais été mise en contact avec Duchateau par l’un de mes professeurs en licence et maîtrise de lettres à Tours. Voilà, c’est comme ça que je suis entrée peu à peu. Je « montais » à Paris pour commenter en direct mes reportages. Ça a dû durer trois ou quatre ans. Et puis l’émission s’est allongée et Duchateau m’a proposé de venir plus souvent et de faire d’autres sujets. Je faisais aussi des choses au mois d’août : je lançais des débats, des magazines, des choses enregistrées, pas en direct, mais des bobinos, des rediffusions. Duchateau me le faisait faire aussi à Noël, quand les autres n’étaient pas là. C’était très technique. Ça faisait partie de l’apprentissage. Ça m’apprenait à causer.

On lira sans plus tarder la suite ici et .
La chaîne, qui est restée discrète, a mis en ligne
quelques archives qu'on peut écouter ici.

vendredi 16 novembre 2018

Le code

Claude Gassian


Je n’arrive pas à déchifrer le code
De notre amour congelé
Il est trop tard pour savoir
Quel était le mot de passe

Je tends la main vers le passé
N’arrive jamais à l’atteindre
Et tout ressemble
À un ultime recours

Certes on a dit qu’on s’en tiendrait là
Et il ne reste rien
Et pourtant j’entends mes lèvres
Faire ces promesses

Certes on a gaspillé la vérité
Et il n’en reste presque rien
On peut pourtant balayer la chambre
On peut encore faire le lit

Quand le monde sera faux
Je ne dirai pas qu’il est vrai
Quand les ténèbres appelleront
Avec toi j’irai

Quand viendra la honte
À l’heure de la grande Alerte
Quand ils appelleront ton nom
Bras dessus bras dessous nous irons

Leonard Cohen, The Flame,
Le Seuil, trad. Nicolas Richard

mercredi 14 novembre 2018

The end



Les livres ont les mêmes ennemis que l'homme : le feu, l'humide, les bêtes, le temps ; et leur propre contenu.
Paul Valéry

jeudi 8 novembre 2018

Beaucoup d'imagination



De temps en temps, une femme est un substitut convenable à la masturbation. Mais bien sûr, il faut beaucoup d'imagination.
Karl Kraus

samedi 3 novembre 2018

Vases communicants


Hiromu Kira

Je m'obstine à établir une différence entre imbécillité et intelligence, et ce n'est pas aussi facile qu'il y paraît.
Pour commencer, l’imbécillité humaine est si foisonnante qu’une bonne partie échoit aux êtres intelligents, qui l’utilisent avec plus d’agilité et de confiance que ne le ferait un imbécile. Les imbéciles s'obstinent à faire (et c'est bien) ou à dire (ce qui est moins bien) des choses intelligentes. En revanche, on voit bien que les intelligents font ou disent des imbécillités tout le temps, sans le vouloir. L'imbécillité et l'intelligence se trouvent comme dans des vases communicants, passant constamment de l'un à l'autre ; il arrive qu'elles se repoussent mais, en général, elles se mélangent bien et elles créent des amitiés, des relations, des alliances et des mariages qui ne s'expliquent pas, et dont les gens disent : mais comment est-ce possible ?

Augusto Monterroso, La Lettre e,
trad. Christine Monot, éd. Passage du Nord-Ouest

vendredi 2 novembre 2018

Dix ans




il descendait par l'escalier extérieur
une chambre aménagée dans le grenier
pareille à celle de ses dernières années
au-dessus du Gambetta ?
chez la voisine ?
je venais d'embrasser ma mère
et l'ai trouvé dans la cour comme je quittais
sa maison
nous nous sommes salués à peine
comme de son vivant
des siècles que nous ne nous voyions plus
nous avons franchi la grille ensemble
le temps d'un tour de clé, il remontait déjà 
la rue Edouard-Vaillant
les périodes sans travail étaient les plus 
étranges et angoissantes
je l'ai rattrapé sans mal
tous ces matins
après-midi
où allait-il ? 
au café, voir un ami, 
Antonio el largo ? Da Cunha ?
Sylvestre ? Le Polonais ?
El Málaga ? Chevalier ?
El Rafa ? El Miguel ?
chez une femme ?
La Mona ?
cette fois, j'étais là
nous ne savions jamais
d'où il revenait
j'ai passé mon bras sur son épaule
le toucher
il s'est tourné vers moi, comme pour me parler 
sans mots, la gueule en sang, 
sans dents
je l'ai serré contre moi
je voulais lui dire tout ce que je savais
tout le peu
depuis qu'il n'était plus là
ce qui je pensais l'avait éloigné 
de sa femme, de ses propres enfants
silence secret qu'il connaissait  
selon elle 
comment autrement ?
qu'il ignorait 
selon mon frère
la ville avait beaucoup changé
il avait besoin de moi
pour le guider
le bistro du coin n'existait plus
mais le brazza plus loin où
ma sœur et moi achetions
à ses anniversaires une boîte de cigarillos
une fois un cigare
était toujours là sous un autre nom
je crois
nous nous sommes perdus 
dans une autre vie
aujourd'hui il me reste dix ans
pour arriver
place de sa mort
j'aime mieux les rêves de casse
sur un scénario de Giovanni
ils m'évitent 
d'écrire ces idioties

jeudi 1 novembre 2018

Pour le plaisir


Elliott Erwitt

Le 28 octobre 1919, André Gide écrit dans son Journal
Hier, visite de Valéry. Il me répète que, depuis nombre d’années, il n’a écrit que sur commande et que pressé par le besoin d’argent.
- C’est-à-dire dire que depuis longtemps, tu n’as rien écrit pour ton plaisir ?
- Pour mon plaisir ? reprend-il. Mais mon plaisir est précisément de ne rien écrire. J’aurais fais autre chose que d'écrire, pour mon plaisir. Non ; non ; je n’ai rien écrit, et je n’écris rien que contraint, forcé et en pestant.

dimanche 28 octobre 2018

Avec Jean-Roger

J'entends passer le temps, Comme à Ostende, Monsieur William, Ne chantez pas la mort, Le Temps du tango…, « Quand on dit Caussimon on dit le verbe juste, la césure incassable et la rime comme un rappel de l'aventure et de l'idée première », affirmait Léo Ferré. Interprète de rôles et de chansons, poète, auteur dans l'ombre du grand Léo, et d'autres, Jean-Roger Caussimon s'est éteint un 20 octobre à Paris, sans exil fiscal et sans hommage national. L'été dernier, célébration confidentielle du centenaire de sa naissance et, la nuit dernière, bel effort de France culture qui nous livre une bonne partie de ses archives Caussimon dont un portrait en trois parties réalisé en 1969.









Et en supplément, ce petit docu des familles, à la mise en scène improbable, et indispensable. A la vôtre !

mercredi 17 octobre 2018

Peu importe

André Kertész


et j'avais des pensées sans compter
flambant l'eau de vie dans mon café
à l'ombre du bistro d'en bas
un puzzle géant dont j'ignorerai à jamais
peu importe
les pièces manquantes 
suintant l'humidité ressassant
des histoires et des breuvages
à vomir sans vous
de sas en salles des pas perdus 
un film de plus
perclus parmi les ivrognes les insomniaques
les illuminés
obsédé par tous ces mots ces phrases
brusques frasques obscènes et sauf lorsqu'elle me frappait
vous me trouviez titubant 
sur un pied 
à terre m'enfonçant un peu plus dans
l'aisance la suffisance et la souciance
noir au comptoir comme ces papillons
que j'accueillais sans me défiler 
épuisé par vos blagues grasses
des matinées sans trève ni jeûne
rideau sur la vie devant moi 
je sais que j'ai passé l'âge
et ne serai jamais intelligent 
mon cher Pe Cas Cor
aussi écrirai-je encore
des conneries dont tout le monde
se fout
qué más da
Charles Brun

lundi 8 octobre 2018

Ni moi ni un autre


On nous l'avait promis un soir, dans l'euphorie sombre d'un hommage Maison de la poésie, sceptique, on se refusait d'y croire… C'est désormais annoncé : dans trois jours, on pourra lire dans la blanche quelques uns des textes noirs et magniques qu'Hervé Prudon balança du haut de sa tour face à la Santé et à la mort. 


il ne fera ni jour ni nuit
ni chaud ni froid
je ne serai ni moi
ni un autre
sans âme et sans substance
je ne serai ni le feu ni le vent
ni la pierre ni l’arbre ni l’animal
ni la lumière ni les ténèbres
de moins en moins l’absence
et rien de plus en plus
jusqu’à ce que rien ne dure


il fait chaud en flanelle
on boit du thé à la cannelle
libres ailleurs des chevaux s’ébrouent
sur les herbages du delta large
ici des fleurs coupées se fanent
les steaks sous cellophane le bœuf s’étouffe
dessus le ciel vibre de nuages et de vents
de couleurs et de pluies
l’œil éternel s’ennuie
nulle part personne
ne se soucie du cri des hommes

j’assiste à ma mort triste et douce
à Paris tandis qu’ici et là j’entends qu’on veille
à grands cris au sort des bêtes sauvages
de l’abattage des cochons de la prolifération
des bactéries autant d’infos dont je me fous
moi j’aimerais juste sans penser à mal
ni à moi avoir moins mal de moi
et penser plus aux autres bêtes, cochons et bactéries
participer à la souffrance et l’insouciance
universelle si ce n’est pas trop demander sinon
me taire encore serrer les dents que je n’ai plus
et les fesses et le cul moins chair que trou
et vivre plus vite que peu ou prou



Hervé Prudon, Devant la mort, Gallimard

mardi 2 octobre 2018

On ne vit qu'une heure

Faire de la poésie, c'est finalement écouter. On écoute une espèce de rumeur qu'on a en soi qui est provoquée par la pulsation du cœur, les secousses de la matière grise. C'est facile, il suffit d'être réceptif.




Ma quête n’avait qu’un cap : c’était moins l’histoire de Brel qui m’intéressait, ni l’exégèse de son œuvre, que cette question simple : que reste-il du Grand Jacques dans la France ratatinée d’aujourd’hui ? De quoi le pays était-il le nom et lui le non ? Brel qui m’avait tant aidé à quitter le pays, à aller voir, comme il le professait tant, à aller loin, à rester toujours instable ; peut-être pourrait-il me soutenir dans mon retour. Il me devait bien ça, après tout. Il n’y a pas de poète innocent.

David Dufresne, cador du documentaire, signe son retour d'exil et présente en ces termes On ne vit qu'une heure, sous-titré Une virée avec Jacques Brel, fausse biographie, véritable errance en France dite profonde, celle habituellement boudée par les médias — hors faits divers —, désertifiée par le patronat et les actionnaires, peuplée d'électeurs frontistes (comment dit-on désormais ?), et de gens de rien (Ah, Christophe, son camion pizza et son boulot à l'usine !) qui souvent sont bien plus que ceux chéris par les sunlights. Vesoul, Haute-Saône, aujourd'hui commune du Grand Est. Vesoul, ville-monde. Son livre nullement nostalgique calque ce que l'on sait des soirées post-récitals du Grand Jacques (1.80 m), loin de la foule et des caméras, à la rencontre des autres, simples figurants d'une existence ou personnages d'une prochaine chanson et qui, tous, pourront affirmer sans mentir : « Brel, je l'ai bien connu »... 





jeudi 27 septembre 2018

Cher éditeur



Espèce de con intégral putain d'enfoiré de mes deux
tu crois vraiment qu'un travail d'écrivain – 
mon travail – se résume à une sorte 
de truc
mécanique 
jetable
un tour de passe-passe au clavier ?
Tu t'imagines qu'un roman peut s'improviser en play-back dans un programme d'ordinateur
– que c'est comme battre un jeu de cartes ou taper
une putain d'adresse GPS sur le tableau de bord
de ta berline BMW bleu pastel
à quatre-vingt-dix-mille dollars ?

La prochaine fois qu'on se rencontre
cher pignouf de sous-homme d'éditeur
et que je te soumets un texte
je pourrais peut-être sauter sur ton bureau et presser
le canon d'un flingue
entre tes yeux écartés
qu'on ait une conversation authentique
sur ce que je fais en tant qu'artiste
à savoir
me découper la bidoche et en recouvrir de morceaux saignants
la page afin que le premier venu
sous réserve d'être suffisamment ouvert ou intéressé
pour connecter son esprit
avec le mien
puisse voir à l'intérieur de mon
cœur

Crois-le ou non
éditeur de mon cœur
je n'en ai rien à branler que mon dernier recueil de nouvelles
jure avec ton programme de l'année prochaine

Mais sois sûr d'une chose :
je continuerai de faire ce que j'ai toujours fait
– m'ouvrir autant que j'en suis capable
et m'arracher 
ma vanité mes illusions
couche après couche
et explorer et proférer ma plus profonde 
ma plus intime vérité
jusqu'au jour 
où ma femme
et mon gosse
recouvriront mon corps de neige carbonique
avant de me coudre les yeux
les lèvres
et de balancer mes restes puants
à la mer
du haut de la jeté de Santa Monica

Et une dernière chose cher éditeur :
merci
encore
d'avoir
pris
autant de temps
pour
examiner
mon
travail.

Dan Fante, in Bons baisers de la grosse barmaid,
trad. Patrice Carrer