mardi 14 janvier 2020

Ce qu'on peut toucher


De la dernière partie de Notre Lâcheté, dont la lecture est parfois bien éprouvante tant sont prenants la noirceur et le désespoir, la lâcheté et l'impuissance du narrateur, mais aussi de celle qui est devenue sa femme, leur perversité, la violence, l'impureté clinique de la langue de Berthier, qui confirme le piège précis mis en place par ces deux personnages, je relis et note ce féroce paragraphe.

Le soir nous allâmes dîner sans un mot, sans échanger un regard. Et je me couchais tout de suite après, pendant que Paule faisait des rangements, toujours sarcastique et distante. Elle n'était plus qu'une vieille épouse blasée, mesquine et tatillone, qui puait l'ennui des manies quotidiennes. Et quand elle vint se coucher près de moi, elle me tourna résilument le dos, et sa chair ne fut plus qu'une chose encombrante et inutile que la décrépitude rendait très ridicule. Pourquoi m'étais-je marié avec ça, lié à ce corps sans usage ? Le plaisir physique faisant défaut, il ne restait plus que le dégoût, le néant et l'ennui atroce. La vraie tragédie commençait, qui ne consistait pas en cris, en coups, en révoltes, mais à se voir, en toute lucidité, retourner au néant. Ma femme ne me faisait plus penser qu'à un cadavre qu'on enfuoit pour s'en débarrasser ; et moi, je n'étais plus qu'une prostituée dont on ne veut plus.

Après avoir refermé le livre, je le rouvre et trouve dans l'avant-propos de Ghislain Pierre, enfin lu, le passage d'un entretien avec Berthier, lui-même cité par François Mauriac lors d'une conférence donnée en 1927, et dont je note ici quelques paroles. 

Je ne crois qu'aux réalités précises, qu'à ce qu'on peut toucher avec les mains et je vis surtout en moi-même. Aussi, quand j'écris, je cherche à rendre surtout le volume des choses et leur chaleur, leur densité, leur molesse ou leur fermeté. L'exacte pesanteur de la vie. Je veux faire toucher. Je n'écris que pour les mains...

Je reviens maintenant à l'autre livre posé sur ma table de chevet, Que pourrais-je vous donner de plus grand que mon gouffre ?, de Paul Valet, que je lis au compte-goutte, et dont je note ici l'une des entrées de Solstices terrassés, relation d'un séjour en hôpital psychiatrique, en 1973. 

Entre l'écoulement et l'écroulement de toute chose, il y a un abîme. C'est là où passe le poète avec sa pauvre parole traîtresse, si lourde à porter. Et quel statut y-a-t-il pour celui qui assume la détresse souveraine, antérieure à celle conuue des mortels ? Et pourquoi le poète ? Pourquoi accepte-t-il cet envers redoutable, qui sans répit le pénètre et le taraude ? Il n'en sait rien. Evadé de la répugnance salvatrice du quotidien, le poète incarne l'être parfaitement raté, déséquilibré, inutile. La réussite est pour lui déchéance, et la victoire — effondrement. Il en tire une fierté à rebours, et une force négative foudroyante. Regardez bien ses yeux. Fuyez le poète !

Ce que je fais, en sortant face au vent.

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