mercredi 12 février 2020

Une odeur infecte


Je fais une rapide recherche au lever du lit. 1981, année de sa parution en espagnol. 1982, Prix Nobel. Je ne trouve pas la date de publication de sa traduction française. Le nom de García Márquez ne figure plus sur la liste des auteurs de la maison Grasset-Hachette-Lagardère. Il n'est plus qu'un sujet, celui d'une biographie d'un certain Gérald Martin. Un livre est mis en avant sur le site de Grasset, Le Consentement
Peu importe.
Je n'ai jamais été un littéraire. Et encore moins, mon père. Jusqu'alors, je ne l'avais vu lire que Le Parisien ou France-Soir. Rarement L'Equipe. En 1981, François Miterrand est élu président le jour de son anniversaire. Est-ce l'année où, pour ses 53 ans, ma sœur et moi lui offrons Crónica de una muerte anunciada ? L'avons-nous acheté un an plus tard, après la distinction internationale, pourtant décernée en décembre ? Une chose semble aujourd'hui certaine, nous n'avons probablement jamais, à cette époque, entendu parler du realismo mágico. Pourtant. Pourtant, ma sœur, mon aînée, lisait. Tout ce qui lui passait sous la main, ou presque. Dans ces années, ma mère avait rapporté à la maison, totalement dépourvue de livres si l'on excepte les ouvrages scolaires, les prix de fin d'année et un dictionnaire, une partie de la bibliothèque dont un de ses employeurs se débarrassait. Je doute que le Colombien figurât parmi les nouveaux venus. 1982, c'est l'année du bac, puis de la fac. Ma mémoire joue les abonnées absentes. Je ne sais plus si je fais connaissance d'Ignacio dès ma première année à Jussieu. Mais je me souviens que García Márquez était l'un de ses auteurs fétiches, qu'il le citait régulièrement. Communisme tropical et cinéma. L'Amérique du sud commence à m'intéresser. Mais par le tango. Et son football, seule culture héritée alors de mon père — les bars viendront plus tard.
Je ne sais plus si je vole déjà des livres. Ce cadeau d'anniversaire, que je revois mon père lire au lit, nous le payons ma soeur et moi en vidant notre tirelire sur le compoir de la librairie espagnole de la rue de Seine, depuis disparue — la librairie, pas la rue... Enfin, faut voir. C'est aussi me semble-t-il le premier livre que je lis en espagnol. En fouillant les rayons littérature étrangère de la Fnac, terrain privilégié de mes prises de guerre — au nom d'une semi-morale libertaire, je m'interdisais d'agir dans les boutiques indépendantes — je dégotais, aux côtés de titres de Fante, Bove, Ramuz, Beckett, Topor ou Cioran, dérobés sur d'autres étagères, quelques textes supplémentaires du pote à Fidel en V.O.
Je ne sais pourquoi cette image unique de mon père lisant au lit avant sa sieste du dimanche m'est revenue ce matin. J'ai voulu l'écrire, mais un mot a chassé l'autre, pris à son tour pour un autre, père pour amour, page pour héritage, ratures pour littérature et ainsi de suite jusqu'à la chute sans fin dans les ténèbres. J'ai laissé le texte pour plus tard et pris la route du boulot. Sur le scooter, comme bien souvent, la suite du texte, de nouvelles ratures, la résurgence décousue d'autres lectures m'aidaient à combattre le froid et l'ennui. Je repensais aux mots de la chérie au réveil, Tu devrais soumettre à Jean-Paul Dubois une suite ou une variante à Vous plaisantez, monsieur Tanner qui conterait notre quête désespérée d'un toit, avec cette ribambelle de personnages plus invraissemblables les uns que les autres, leur odeur infecte... La découverte de Dubois, justement, me demandais-je en route, ce fut quand ? A peine plus tard. J'ai encore en tête une chronique littéraire sur le Canal historique tenue par un certain Alexandre Jardin qui vantait les mérites de Tous les matins, je me lève. Avait-elle suffi à me convaincre de lire un auteur français contemporain ? Ou bien, plus certainement, l'aphorisme tiré d'Ecartèlement que le Toulousain avait mis en exergue de son premier roman ? Quelle musique le Roumain de la rue de l'Odéon avait-il offert à la lucidité et au courage de se lever ? J'essayais en vain d'en retrouver les notes en dévalant la côte de la Boissière lorsque je me surpris à ignorer grossièrement un bras en uniforme bleu marine me faisant signe sur le rond-point parfumé dès le matin à la friture industrielle des fast-food en drive in. De peur de perdre un oeil, je me ressaisis, ralentis, obéis à l'injonction de couper le moteur et affichait subtilement mon indéfectible anarchisme de pacotille dans le refus de répondre au bonjour de ces trois pauvres énergumènes. Je recherchais toujours l'aphorisme exact, plié intérieurement de rire, et fouillais désespérément le bazar de mon portefeuille avant de tendre à l'un ma carte d'identité, à l'autre la grise et enfin la verte. Pas moyen de retrouver les mots de Cioran cités par Dubois. Peut-être l'un d'entre eux les connaissait-il par coeur ? L'idée de leur poser tranquillement la question fut rapidement écartelée. Le débat qu'elle pouvait susciter m'aurait fait perdre temps, voire emploi sans parler de mon intégrité physique. Après leurs vérifications qui me semblèrent minables et interminables, le plus jeune du gang mit ma photo d'identité sous mes yeux et pénaud glissa Vous avez l'air d'un tueur à gages là-dessus. J'étais sur le point de répondre qu'en réalité, j'étais un terroriste du black bloc kurde pro-islamiste mais ne sachant où l'acheter, le courage, j'eus l'idée de garder le silence et mes deux yeux. Ma sédition exemplaire se limita à ne pas répondre à leur Bonne journée, monsieur. Et à quelques insultes crachées mentalement en pétaradant sous leur nez et en repensant à tous ces Max Lampin quotidiens sur qui l'on aimerait déverser une pleine benne d'excréments, en commençant par tous ceux qui m'ont enquiquimerdé aujourd'hui m'empêchant d'en finir avec ce texte. 




NB : je garde précieusement cachée dans ma bibliothèque l'édition originale de ce chef-d'œuvre de Roland Topor, datant je crois de 1968, trouvée comme il se doit à la Fnac. Elle sera l'héritage de mes filles, qui en rafolent. Les autres se consoleront en apprenant que la maison Wombat vient tout juste de rééditer la chose.

NB 2 : ne cherchez plus, je viens de retrouver les mots de Cioran. C'est cadeau.
Si on avait une perception infaillible de ce qu'on est, on aurait tout juste encore le courage de se coucher, mais certainement pas celui de se lever.

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