mardi 24 février 2026

Effarante réalité des choses

 

Slobodan Čavić 

 

L’effarante réalité des choses
est ma découverte de tous les jours.
Chaque chose est ce qu’elle est,
et il est difficile d’expliquer combien cela me réjouit
et combien cela me suffit.

Il suffit d’exister pour être complet.

J’ai écrit bon nombre de poèmes.
J’en écrirai bien plus, naturellement.
Cela, chacun de mes poèmes le dit,
et tous mes poèmes sont différents,
parce que chaque chose au monde est une manière de le proclamer.

Parfois je me mets à regarder une pierre.
Je ne me mets pas à penser si elle sent.
Je ne me perds pas à l’appeler ma soeur
mais je l’aime parce qu’elle est une pierre,
je l’aime parce qu’elle n’éprouve rien,
je l’aime parce qu’elle n’a aucune parenté avec moi.

D’autres fois j’entends passer le vent,
et je trouve que rien que pour entendre passer le vent, il vaut la peine d’être né.

Je ne sais ce que penseront les autres en lisant ceci ;
mais je trouve que ce doit être bien puisque je le pense sans effort,
et sans concevoir qu’il y ait des étrangers pour m’entendre penser :
parce que je le pense hors de toute pensée,
parce que je le dis comme le disent mes paroles.

Une fois on m’a appelé poète matérialiste,
et je m’en émerveillai, parce que je n’imaginais pas
qu’on pût me donner un nom quelconque.
Je ne suis même pas poète : je vois.
Si ce que j’écris a une valeur, ce n’est pas moi qui l’ai:
la valeur se trouve là, dans mes vers.
Tout cela est absolument indépendant de ma volonté.

 

Fernando Pessoa/Alberto Caeiro, in Le Gardeur de troupeaux 
trad. Armand Guibert, Poésie/Gallimard

vendredi 20 février 2026

Exceptions

Fred Stein 



Je crois que j'aurais aimé prendre un café avec Buñuel,
avec Asimov également, et peut-être bien avec Pessoa. 
Il n'y en a pas beaucoup d'autres à inclure dans ce groupe, 
bien que j'admire des centaines d'artistes, et certains plus que d'autres. 
Il faut distinguer le plaisir que l'on prend à une œuvre 
et celui que l'on peut trouver en compagnie de son auteur. 
Comme on le sait, je n'aime pas beaucoup les gens. 
Et il me faut faire un grand effort pour ne pas être grossier. 
Ne parlons même pas d'essayer d'être aimable, le plus souvent,
ce que l'on obtient en échange ne vaut pas la peine. 
Certes, il y a des exceptions. 
Mais comme je le disais, je n'en vois que trois. Et tous sont morts. 

 

 

Ape Rotoma, 
trad. maison

 

mardi 17 février 2026

Le goût de la déchéance

 

Henri Zerdoun

 

Paris : des insectes comprimés dans une botte. Être un insecte célèbre. Toute gloire est risible ; celui qui y aspire doit vraiment avoir le goût de la déchéance.

 

Cioran, Cahiers, Gallimard 

dimanche 15 février 2026

Place du bonheur

Walt Girdner

 

 

parlez-moi lentement
comme à un enfant
bordez-moi gentiment
réarmez-moi 
en douceur
en adéquation avec
la demande

amadouez-moi
en même temps
prononcez résilience
confiance
intelligence et commission
artificielle européenne
consommation débridée
civilisation et sécurité
soin de soi et vivre ensemble
investissements et solidarité
arrogance décomplexée

racontez-moi des histoires
de nouveaux bobards
responsabilité 
refus de la vassalisation
et du défaitisme
normalisation et souveraineté
démocratie et arc républicain
pacte social 
dépassé
l'impensé insensé
une dinguerie

tech et crédit social 
télésurveillance pour tous
disruption électrons libres
piège à fions
c'est que du bonheur 
on ne va pas se mentir
nous n'avons rien dans le ventre

revenez vers moi
envoûtez-moi sans cesse 
accordez-moi 
une nouvelle fois
la nuit sacrée
sans entraves et sans soucis



charles brun, la liberté rend libre


vendredi 13 février 2026

Ma victoire


Jone Reed


 

La vraie douleur ne fait pas de bruit :
elle laisse comme un bruissement de feuilles
de peuplier agitées par le vent,
une rumeur intime, d’une vibration
si profonde, si sensible au moindre frôlement,
qu’elle peut devenir solitude, discorde,
injustice ou dépit. Je suis là à écouter
ses murmures qui, loin de troubler,
sont porteurs d’harmonie, si effilés
et subtils, avec un tel son de spacieuse
sérénité en cette fin d’après-midi,
qu’ils sont presque sagesse douloureuse,
résignation pure. Trahison qui est venue
d’un mauvais conseil de la bouche flétrie
de la jalousie. C’est égal. Je suis là à écouter
ce qui me contraint et m’enrichit, au prix
de blessures qui suppurent encore. Douleur que j’entends
avec grand recueillement, comme le frémissement
d’un feuillage sans chercher ni signes, ni mots
ni sens. Musique seule,
sans énigmes, murmures solitaires qui transpercent
mon cœur, douleur qui est ma victoire.

 

Claudio Rodríguez, trad. Claude de Frayssinet, 
in Poésie espagnole. Anthologie 1945-1990, Points poésie