samedi 31 janvier 2026

Une vocation

Maria Friberg

 

 

 

L’anonymat : une vocation.
Je me sens fait pour être anonyme, comme d’autres pour être flic, curé, sergent-chef, maquereau, préfet.
Toutes les dispositions pour ça. Un physique approprié : d’apparence incolore, incertaine, vêtu ni bien ni mal. Pas de signes particuliers. Rien qui accroche l’attention. On m’oublie tout de suite. Je ne prends pas dans le regard des autres. C’est un don que j’ai.
Effacé : l’épithète qu’on m’applique spontanément. Un type effacé. Le dessin sur quoi passe une gomme d’écolier.
Je m’efface moi-même. Je me fais oublier. Je cultive, je perfectionne mon invisibilité.

  

Georges Hyvernaud, Lettre anonyme, le Dilettante

mercredi 14 janvier 2026

Panique !

Ramon Gieling


 

 

Je suis né à l'hôpital
Saint-Louis proche du Canal
Saint-Martin en trente-huit,
Aussitôt j'ai pris la fuite
Avec tous les flics aux fesses
Allemands  nazis SS
les Français, cousins germains
Leur donnaient un coup de main
En l'honneur du Maréchal
Pour la Solution Finale
Bref je me suis retrouvé
En Savoie chez les Suavet
Caché près de Saint-Offenge
En attendant que ça change
Je n'avais qu'un seul souci
Celui de rester en vie
Après la Libération
J'avais toujours l'obsession
D'arriver jusqu'à dix ans
Ensuite il serait bien temps
D'en réclamer un peu plus
Si j'échappais aux virus.
Cette époque historique
M'a insufflé la Panique
J'ai conservé le dégoût
De la foule et des gourous
De l'ennui et du sacré
De la poésie sucrée
Des moisis des pisse-froid
Des univers à l'étroit
Des collabos des fascistes
Des musulmans intégristes
De tout ceux dont l'idéal
Nie ma nature animale
A se nourrir de sornettes
On devient pire que bête
Je veux que mon existence
Soit une suprême offense
Aux vautours qui s'impatientent
Depuis les années quarante
En illustrant sans complexe
Le sang la merde et le sexe

 

Roland Topor 

jeudi 1 janvier 2026

Une misérable chance

Eugeni Forcano


 

 – Je peux poser ma tête sur ton vieux torse ?  
 – On commence bien l'année…
 – Je veux dire : poser ma vieille tête sur ton vieux torse…
 – Tu t'enfonces…
 – On vieillit, c'est naturel…
 – Rien ne t'oblige à me le rappeler dès le premier jour de l'année…
 – J'ai dit On. On vieillit… Au fait, on n'a toujours pas fait le tuto…
 – De quoi tu parles ?  
 – Le tuto Au lit après 50 ans. Pas comme ça, pense à mes genoux…
 – Doucement, n'appuie pas là…
 – Moins fort, ne touche pas à ça, pas dans cette position, tu sais bien, mon dos… 
 – C'est déjà fini ? 
 – …
 – Ça ferait des millions de vues…
 – Tu nous as vus ?  
 – Quoi ?  
 – Qui regarderait ça ? 
 – Parle pour toi. Les hommes me regardent encore dans la rue…
 – Mais moi aussi !
 – Les hommes ? 
 – Non, ça c'était vraiment quand j'étais jeune… 
 – Salaud !
 – Pourquoi donc ? Tu aimerais que des hommes me regardent… ? 
 – Non, j'aimerais que les femmes ne le fassent pas. 
 – Tu ne vas pas t'en prendre, toi aussi, à la liberté des femmes ! Elle est un peu plus lourde qu'avant, non ? Tu as du prendre la grosse tête depuis le mariage…
 – Ou bien c'est toi. Tes os qui se fragilisent… J'aurais dû réfléchir un peu plus avant de dire Oui… 
 – …
 – Je blague ! Nous vieillirons ensemble, contrairement à un certain film…
 – Où as-tu caché mon dentier ? 
 – C'est toi qui n'aime personne et qui crache sur le monde entier !
 – JE PARLAIS DE MON DENTIER !!! 
 – On ressemblera bientôt à nos voisins qui se hurlent dessus toute la journée… Ce sera merveilleux !
 – Oh oui, ma chérie : Nous vieillirons ensemble dans les hurlements et la bonne humeur…
 – Quel enfer ça va être ! 
 – Madame, vous ne pouvez pas rester dans ce lit, ma femme devrait arriver d'une minute à l'autre…
 – Ah oui, la mémoire... Mais ce sera magnifique, on aura l'impression de coucher avec un inconnu…
 – Bref, si je te lisais un poème pour bien commencer l'année ? 
 – Encore un poète espagnol ? 

 

Ces souvenirs sont comme le couloir
d'un hôtel à secrets. La nuit
une porte s'ouvre, une ombre
semblable à mon ombre
marche jusqu'à une autre porte
et touche le bois du passé. 
Ce sont les dates, les voyages, les villes,
les fauteuils vides,
le tonnerre de la fête qui rompt une fois encore
cet après-midi d'août. 
La misérable chance d'être amoureux,
trois rues de trois maisons,
le grand âge de mes parents, la douleur de mes filles,
les corps et la nudité…
Tout se met à murmurer
comme un marronier en automne
quand tout devrait être endormi,
chacun dans sa chambre,
chacun dans son lit
avec rien ou si peu à attendre de quiconque. 

 – Pourquoi lis-tu des poètes espagnols en français ? 
 – Parce que c'est un livre acheté ici. Mais c'est également une édition bilingue. Heureusement…
 – Qui est ce Montero ? 
 – García Montero, plus exactement. L'un des plus importants poètes espagnols contemporains. Né à Grenade, comme un autre García… L'Andalousie nous a donné de grands poètes. 
 – Et de grands amants. 
 – Je ne suis pas Andalou. 
 – J'étais persuadé que tes parents l'étaient. 
 – C'est une blague ? 
 – Ou la mémoire. Ou bien peut-être ne parlais-je pas de toi… Va savoir…