jeudi 1 janvier 2026

Une misérable chance

Eugeni Forcano


 

 – Je peux poser ma tête sur ton vieux torse ?  
 – On commence bien l'année…
 – Je veux dire : poser ma vieille tête sur ton vieux torse…
 – Tu t'enfonces…
 – On vieillit, c'est naturel…
 – Rien ne t'oblige à me le rappeler dès le premier jour de l'année…
 – J'ai dit On. On vieillit… Au fait, on n'a toujours pas fait le tuto…
 – De quoi tu parles ?  
 – Le tuto Au lit après 50 ans. Pas comme ça, pense à mes genoux…
 – Doucement, n'appuie pas là…
 – Moins fort, ne touche pas à ça… 
 – C'est déjà fini ? 
 – …
 – Ça ferait des millions de vues…
 – Tu nous as vus ?  
 – Quoi ?  
 – Qui regarderait ça ? 
 – Parle pour toi. Les hommes me regardent encore dans la rue…
 – Mais moi aussi !
 – Les hommes ? 
 – Non, ça c'était vraiment quand j'étais jeune… 
 – Salaud !
 – Pourquoi donc ? Tu aimerais que des hommes me regardent… ? 
 – Non, j'aimerais que les femmes ne le fassent pas. 
 – Tu ne vas pas t'en prendre, toi aussi, à la liberté des femmes ! Elle est un peu plus lourde qu'avant, non ? Tu as du prendre la grosse tête depuis le mariage…
 – Ou bien c'est toi. Tes os qui se fragilisent… J'aurais dû réfléchir un peu plus avant de dire Oui… 
 – …
 – Je blague ! Nous vieillirons ensemble, contrairement à un certain film…
 – Où as-tu caché mon dentier ? 
 – C'est toi qui n'aime personne et qui crache sur le monde entier !
 – JE PARLAIS DE MON DENTIER !!! 
 – On ressemblera bientôt à nos voisins qui se hurlent dessus toute la journée… Ce sera merveilleux !
 – Oh oui, ma chérie : Nous vieillirons ensemble dans les hurlements et la bonne humeur…
 – Quel enfer ça va être ! 
 – Madame, vous ne pouvez pas rester dans ce lit, ma femme devrait arriver d'une minute à l'autre…
 – Ce sera magnifique, on aura l'impression de coucher avec un inconnu…
 – Bref, si je te lisais un poème pour bien commencer l'année ? 
 – Encore un poète espagnol ? 

 

Ces souvenirs sont comme le couloir
d'un hôtel à secrets. La nuit
une porte s'ouvre, une ombre
semblable à mon ombre
marche jusqu'à une autre porte
et touche le bois du passé. 
Ce sont les dates, les voyages, les villes,
les fauteuils vides,
le tonnerre de la fête qui rompt une fois encore
cet après-midi d'août. 
La misérable chance d'être amoureux,
trois rues de trois maisons,
le grand âge de mes parents, la douleur de mes filles,
les corps et la nudité…
Tout se met à murmurer
comme un marronier en automne
quand tout devrait être endormi,
chacun dans sa chambre,
chacun dans son lit
avec rien ou si peu à attendre de quiconque. 

 – Pourquoi lis-tu des poètes espagnols en français ? 
 – Parce que c'est un livre acheté ici. Mais c'est également une édition bilingue. Heureusement…
 – Qui est ce Montero ? 
 – García Montero, plus exactement. L'un des plus importants poètes espagnols contemporains. Né à Grenade, comme un autre García… L'Andalousie nous a donné de grands poètes. 
 – Et de grands amants. 
 – Je ne suis pas Andalou. 
 – J'étais persuadé que tes parents l'étaient. 
 – C'est une blague ? 
 – Ou la mémoire. Ou bien peut-être ne parlais-je pas de toi… Va savoir…