mercredi 30 septembre 2026

A ta recherche



Je me glisse dans ces pages ; la nuit s’ouvre et le visage d’une femme m’attire. Je m’avance vers elle ; j’entre dans sa chambre : elle disparaît. Est-ce que je la connais ? Il me semble que oui ; il me semble aussi qu’elle m’est inconnue : ce n’est pas contradictoire (je ne sais pas qui elle est / je ne connais qu’elle). La présence et l’absence sont une même chose : j’avance en fermant les yeux, et pourtant je vois. Des images s’allument en noir et blanc : elles m’accueillent. Je me laisse faire, comme si cette femme me tenait par la main (« Tenir quelqu’un par la main est ce que j’ai toujours attendu de la joie »). La nuit se photographie, la nuit s’écrit, nous avançons elle et moi (la nuit ? la femme ?) comme des amants qui se fichent du temps et de l’espace. Je marcherai toujours à ta recherche, même en rêvant, j’irai par des couloirs qui mènent à ton ombre, je serai toujours en feu pour toi.

Elle n’attendait personne, elle ne faisait que lire. 


 

A l'aide de son appareil argentique, l'excellente photographe Carole Bellaiche est partie à la recherche d'un jeune couple. Sa quête, sous influence peréquienne, l'a menée de Paris à la Tunisie, terre de ses parents. Sa rencontre avec le romancier Yannick Haenel a mis des mots sur cette fiction poétique. 

 

L'ouvrage, publiée par Gallimard, sera disponible dès demain chez les meilleurs trafiquants de livres. 

 

Pour celles et ceux qui ont le malheur d'habiter la région parisienne, 
consolez-vous, vous pourrez rencontrer l'amie Carole 
et lui demander un petit hommage personnalisé 
samedi prochain, à partir de 16 heures, 
à la Nouvelle chambre claire 
(3, rue d'Assas, dans le 5e, 
métro Jussieu ou Cardinal-Lemoine)

mardi 22 septembre 2026

Le pleurnichard


Vient de paraître, de nouveau aux éditions Cassis Belli et comme il se doit en loucedé – bon courage pour le trouver dans vos échoppes préférées –, un inédit de l'ami Bukowski. Comme les deux précédents opus du vieux dégueulasse (Brûlé dans l'eau noyé dans les flammes et Oiseau moqueur souhaite-moi bonne chance), Pendu dans le Tournefortia est traduit par Christian Garcin et bien joliment édité. 
N'en déplaise à Nick Cave, on se régale à sa lecture. La preuve : 

 

Tu es un pleurnichard, dit-elle,
tu pleurniches quand elle n'appelle pas,
je te téléphone et tu t'es bourré la gueule au vin rouge.

Je suis un bébé, dis-je, alors je n'arrive pas à comprendre
comment quelqu'un peut vivre sans moi.

mon dieu, elle a dit, tu le penses vraiment ? 

oui, j'ai dit.

oh mon dieu, tu es impossible, espèce de gros bébé au cul tout doux ! 

suce-moi et peut-être que je pourrai oublier, aide-moi
à oublier.

espèce de gros bébé au cul tout doux ! 

je suis sensible, oui, comment quelqu'un peut-il vivre sans moi ?  

elle a raccroché.

bon, j'ai pensé, il y en a deux qui peuvent vivre sans moi.
il pourrait y en avoir 2000, 2 millions, 2 milliards, 2 millions
de milliards.

c'était l'une des pensées les plus déprimantes que j'avais eues 
depuis des années.

je suis allé dans ma chambre, me suis étiré et j'ai regardé 
le plafond. 
je me suis dit, bon, je peux me masturber, regarder la télé,
et puis il y a aussi le suicide.

m'étant déjà masturbé deux fois ce jour-là,
il ne me restait plus que deux choix et
comme j'étais un gros bébé au cul tout doux j'ai
allumé la télé. 





samedi 19 septembre 2026

Pour être attaqué

Carlo Ferrara

 

 

 

Pour être attaqué d'idée en idée,
Pour obtenir d'être méconnu,
Pour que mon chant soit défendu,
Pour être partout calomnié, souillé,
Pour n'avoir pas un seul cheveu de tranquillité,
Pour que mes cris ne soient pas permis,

J'avais besoin de mes jours les plus nus
et de mes nuits les plus inconnues.


Armand Robin, Le Monde d'une voix

 

dimanche 13 septembre 2026

Aversion

Machado & Souza


Ma vie entière a été une vie de passivité et de rêverie. Mon caractère tout entier se définit par l'aversion, l'horreur et l'impossibilité – qui imprègnent tout ce que je suis, sur le plan physique et mental – d'entreprendre des actions décisives, et de concevoir des pensées bien arrêtées. Je n'ai jamais pris aucune décision de mon libre arbitre, ni donné de signe extérieur d'une volonté consciente. Aucun de mes écrits n'a jamais été terminé : je voyais toujours s'interposer de nouvelles pensées, des associations d'idées extraordinaires, impossibles à exclure, avec l'infini pour seule limite. Je suis incapable de surmonter mon aversion à l'idée d'achever quoi que ce soit. Une chose, à elle seule, fait naître dix mille pensées, et de ces dix mille pensées naissent dix mille inter-associations, que je n'ai pas la moindre envie d'éliminer ou d'interrompre, ou de réunir en une pensée centrale unique, où les détails sans importance qui leur sont liés pourraient se perdre. Ces idées me traversent ; elles ne m'appartiennent pas, elles me traversent. Je ne réfléchis pas, je rêve ;  je ne suis pas inspiré, je délire.

 

Fernando Pessoa, Un singulier regard, 
trad. Françoise Laye, Bourgois

 

lundi 7 septembre 2026

Un livre ouvert

 Louis Stettner

 

 

 

et quand elle arrivait les hommes s’enlisaient

en jalousie

je vous avais oubliés

j’avais tout oublié 

veuillez aujourd'hui avoir l’obligeance 
de m’achever
avec toute l’élégance propre à votre classe 
je tiens à vous rassurer : 
comme à votre habitude
vous n’aurez à fournir aucun effort
 –  je suis un livre ouvert 
sur tous mes torts

l’arrogance de l’ignorance
l’inconscience de la vulgarité
la violence exacerbée
luttant sans cesse et sans science 
avec mes pauvres armes
histoire de survivre dans l’infinie fange

jouant les jolis cœurs flanqué comme l’as de pique

je m’égarais dans les toilettes des dames
les salles obscures à écrans louches et fauteuils défoncés

les comptoirs poisseux des rades de quartier

les parties de foot sur terrains déstabilisés
loin des paillettes et flonflons chers à votre condition
insaisissable je trouvais sens et consolation dans un air de bandonéon
le chant d’une crevette de San Fernando
les vers d’un ancien mineur de la Sarre 

inlassable hypnotiseur vous m’endormiez
teniez à m’emmener ailleurs
caution d’agrément à peu de frais 

de vos urbaines turpitudes 

l’important était de ne pas participer
ne jamais vous ressembler
je repoussais sans diplomatie
tapes sur l’épaule
sur tapis rouge et loges princières
profondément inapte à singer vos manières

avaler ces couleuvres putassières 
qui font une carrière 

étranger à vos codes et mots de passe

j’ai raqué par niaiserie 
et lâcheté

comment ne pas vous avoir au cœur
d’un de ces cocktails dans lesquels
vous aimez vous pavaner
balancé une paire de tartes salées
et vos quatre ou cinq vérités ?  


veuillez aujourd’hui avoir l’obligeance
de ne plus user cette langue faisandée
pour salir un nom déjà couvert de honte et de boue
trouvez une corde à votre goût 
et passez-la-moi autour du cou

ne vous déplaise
la mort sera douce à ses côtés


 

charles brun, amnésie d'un pas grand-chose