samedi 29 août 2026

Ravages



 

Un bon texte tient tout seul. Traîner pendant des années sur un manuscrit ne peut pas, sauf exception, donner un livre sans artifices, subterfuges et concessions. Il y a un immense plaisir à progresser rapidement, à se débarrasser de ce qui encombre l’esprit, à brûler sous le vent. Il y a de l’incendie dans le sentiment littéraire. L’écriture procède aussi par ravages, par dévastations successives, par raz-de-marée, par tempêtes, par cataclysmes. J’ai noté que les pages dont je suis le plus satisfait ont été écrites sans précautions particulières, d’un seul jet et qu’il est fort rare qu’il ait fallu à la relecture y remplacer un mot par un autre mot mieux approprié. Tout était impeccable tout de suite. C’est ainsi que je comprends ces choses. Dès qu’on commence à se torturer, on peut être sûr qu’on torturera le lecteur, que la prose perdra de son aisance naturelle, innée, qu’elle s’échafaudera sur des principes, sur des béquilles et qu’elle n’aura jamais cette évidence de la vie. Ce sera peut-être un bel objet verbal. Qu’on lira peut-être, mais qu’on n’entendra pas. On en oubliera vite le contenu. On ne lui accordera pas plus de considération qu’à un produit manufacturé. On aura sacrifié le plaisir, celui d’écrire, celui de lire.


 

Franz Bartelt, Ecrire
ed. Hardies, 2026

mardi 25 août 2026

Poètes, vos papiers !

Louis Joyeux

 

Jean Poiret toujours dans les archives de France culture. Ici, Poiret et Serrault et Léo Ferré et Philippe Soupault, rien que ça. Ce dernier produisait dans les années 1950 une émision intitulée Poètes à vos luths. Elle était légèrement présentée par le duo comique, recevait un versificateur qui s'entretenait avec le fameux surréaliste. Dans cet épisode de 1957, Ferré est accompagné de sa femme Madeleine à l'occasion de la parution de son premier recueil de poésie. Il nous livre en prime quelques chansons dont le très rare Opéra du ciel. 


 

samedi 22 août 2026

La vérité, c'est de trouver sa liberté

Il y a quarante ans – putain !, quarante ans… –, Serge Daney recevait dans son émission Microfilms, le fabuleux Jean Poiret. Le succès des comédies policières de Claude Chabrol, Poulet au vinaigre et L'Inspecteur Lavardin et une poignée d'années auparavant du Dernier métro de François Truffaut (tiens, deux piliers de la Nouvelle Vague…) viennent d'offrir aux cinéphiles comme au grand public de nouveaux aspects de la palette de jeu d'un comédien trop souvent cantonné à des rôles secondaires ou comiques. On ne cache pas son bonheur d'écouter aujourd'hui ce délicieux entretien, diffusé il y a quelques nuits par la radio d'État, même si Daney se montre parfois peu à l'aise avec l'humour de son interlocuteur. On sent combien il est difficile pour le critique d'évoquer simplement le métier de comédien, la difficulté de l'intellectualiser… Détail non négligeable, l'émission est ponctuée de deux morceaux d'Astor Piazzola tirés du film de Fernando Solanas, Tangos : l'exil de Gardel, ainsi que d'une parodie d'une chanson de Jacques Brel par l'ancien compère du grand Michel Serrault. Toute une époque…

 

vendredi 21 août 2026

Vous êtes du quartier ?

Yasuhiro Ogawa



Excusez-moi, je m'étale, avec mes courses, excusez, vous le payez combien le café, vous ? Parce que ça a encore augmenté. C'est à cause de la guerre? Comme l'essence, le prix du gaz, l'électricité, la guerre, les guerres, il faut dire, il y a des guerres sans canons maintenant, sans bombardements, des guerres hybrides ils disent, des cyberattaques, pourtant on en produit de l'électricité chez nous, on en vend partout ailleurs, ça devrait être moins cher, les cancers aussi augmentent, je ne comprends pas, la recherche, il n'y a plus d'argent, tout part en couilles, pardonnez-moi l'expression, j'ai un petit coup dans le nez, tout s'explique, vous n'avez pas l'impression d'un monde qui finit, pas la fin du monde, non, mais d'un monde, la canicule, les incendies, la pollution, le réchauffement ou le dérèglement climatique, je ne sais plus comment faut dire, la résignation générale mon colonel, mon père faisait souvent ce genre de blagues, il se croyait drôle, vous avez encore vos parents, vous?, les miens sont morts l'année de leur retraite, toute une vie à bosser pour rien, payer son loyer, bouffer, éduquer les enfants comme on peut, les études, partir en vacances à date fixe, avec tous les autres, c'est pas une vie, résultat, pour quoi faire ? Moi-même, je bosse encore, j'ai quel âge d'après vous? 58! Oui, seulement 58, je sais je fais plus, je suis usée, mais je dois encore trimer jusqu'à 67 ans, parce que j'ai fait des études, mais j'aurai quoi à la retraite, 1500 balles ? Si la retraite existe encore bien sûr, bosser toute une vie pour ça ? Et puis crever dans la foulée, sans un rond, vous avez vu, les pauvres pompiers, aujourd'hui, c'est des héros, quand il n'ont pas de moyens, qu'ils chopent des maladies graves à respirer toutes ces fumées toxiques, les mêmes héros qu'on a tabassés lorsqu'ils réclamaient plus de moyens, personne ne s'en souvient, comme les infirmières, le personnel hospitalier, on les a bien tabassés avant de les applaudir tous les jours au balcon, vous vous souvenez ? Le confinement, la canicule aussi, c'est un confinement, restez chez vous, buvez de l'eau, on a tout démantelé. Pas plus tard qu'hier, je suis passée devant ce grand hôpital psychiatrique à Neuilly-sur-Marne, Ville quelque chose, j'allais à Gournay, voir une connaissance, c'était plein de banderoles, pour les salaires, le manque de moyens, comme partout, on s'en fout des fous, on ne peut plus les garder, on les lâche dans la nature, l'autre jour, il y en avait un dans le bus, complètement diabolique, le bus était plein, les gens étaient terrorisés, moi aussi j'ai eu peur, vous auriez fait quoi? Vous descendez et prenez le suivant ou vous attendez que le chauffeur fasse quelque chose? Le suivant, il fallait attendre 23 minutes, j'aurais mis plus d'une heure et demie pour rentrer chez moi après le boulot, en voiture, ç'aurait été pareil, des embouteillages partout, il frappait la vitre avec une violence, heureusement, c'est solide, ces vitres de bus, à mon avis, il n'avait pas pris ses médicaments, le chauffeur le connaissait, d'habitude il est calme il a dit aux passagers, là, une crise dont vous n'avez pas idée, il venait de là, Ville-Evrard, voilà, c'est le nom de l'hôpital, Artaud y a été enfermé si je me souviens bien, vous connaissez Artaud ? il venait de là certainement, le gars du bus, le soir les malades rentrent chez eux, il a fallu le faire descendre, les transports, c'est un autre sujet, hein, vous avez remarqué, on dit sujet aujourd'hui pour parler d'un problème, on dit il y a un sujet, oui mais le verbe, on ne sait pas le conjuguer, voilà que je ressemble à mon père, c'est les jeunes surtout qui ne savent plus rien des verbes, écrire, pour quoi faire d'ailleurs? Ils ont des correcteurs d'orthographe, des machines qui répondent à toutes leurs questions, encore faut-il qu'ils en aient, des questions,  l'IA qui va les mettre sur le carreau, ils le savent pourtant, mais ils continuent allègrement à nourrir leur fossoyeur, allègrement, je dis bien allègrement, j'aime cet adverbe, on ne l'utilise plus beaucoup je trouve, on n'en a plus l'occasion, l'époque ne s'y prête pas, elle est peu prêteuse, l'époque, aurait dit mon père, je vous paie un verre?, les jeunes ne lisent plus, il y en a un qui m'a dit un jour, à quoi ça sert de lire puisque personne ne lit plus? Avec qui, ils parleraient de leurs lectures ? Aucun de leurs amis ne lit. J'exagère un peu peut-être. Pas plus tard que la semaine dernière, ma fille aînée me dit qu'elle va se remettre à la lecture, elle m'a demandé des conseils, elle a un nouveau copain, un gars de son âge ou même un peu plus jeune, eh bien, figurez-vous, il lit! Une espèce en voie de disparition certainement, elle a tiré le bon numéro, j'espère qu'elle va en prendre soin, qu'ils vont se reproduire, non, je rigole, je n'ai pas envie d'être grand-mère, et puis, mettre des gosses au monde aujourd'hui..., si elle se remet à lire pour lui plaire, c'est une raison tout à fait valable, les gens qui lisent La Femme de ménage, je ne les méprise pas, je regrette simplement qu'ils ne lisent pas autre chose, à part les suites de cette saga, mais c'est une raison comme une autre de lire, je ne suis pas sectaire, on ne peut pas obliger les gens à lire Baudelaire, de toute manière, on n'a plus le temps, qui va se mettre à lire un roman du XIXe aujourd'hui ?, le travail qui vous engloutit, jusqu'à chez vous maintenant, les transports, on le disait, la télé, les écrans partout, les réseaux, les gens scrollent, mettent des cœurs, des pouces, vous avez vu, ça leur va, mais tout va trop vite, le cerveau n'est pas fait pour ça, il ne peut pas s'adapter, les gens perdent patience, fuient l'ennui, il n'y a plus de temps morts, de silence nulle part, on ne peut plus se concentrer, c'est pour ça que moi, je sais, c'est pas bien, mais j'essaie de prendre un peu de temps pour moi, comme ici, tous les soirs, après le boulot, mes courses, je bois un petit blanc ou deux, je socialise, je fais des rencontres, vous voudriez quoi, que je picole chez moi toute seule devant la télé à écouter leurs faux débats à la con, l'immigration, la guerre, l'insécurité, le pouvoir d'achat, remarquez ici aussi, parfois, ça ne vole pas haut, moi-même je ne suis prix Nobel de rien, mais j'aime la vie... Bon, j'arrête de vous emmerder, je parle trop, parlez-moi de vous, vous êtes du quartier? Je ne vous ai jamais vu dans le coin. 


 

mercredi 19 août 2026

Haine de la facilité


Lies Wiegman

 

Par haine de la facilité, je déteste l'aventure.
Existe-il plus grande aventure que celle d'ouvrir la fenêtre
et regarder passer les nuages tandis que s'écoule l'après-midi,
caresser tes cheveux, me coucher tôt,
écouter une voix qui chante dans un autre siècle ?  
Par haine de la facilité. Permets-moi de sourire
devant ceux qui désirent ce qui jamais ne leur manque.
Nous ne nous baignons jamais deux fois dans le même fleuve.
Jamais nous n'embrassons deux fois la même personne.
Jamais le vaisseau qui nous emmène n'arrête
son infini vol interstellaire.
Regarde-moi : je ne suis déjà plus le même. Et je continue
à te désirer bien que tu ne sois plus celle qui hier souriait.
Le train dans lequel nous voyageons passe par quatre gares
mais on ne nous laisse descendre dans aucune d'entre elles.
Par haine de la facilité, je déteste l'aventure.
Existe-il plus grande aventure que celle de te regarder dans les yeux
et découvrir à la fois mon bonheur et une larme ?  
Existe-il plus grande aventure que celle de pas même savoir
si demain nous serons encore en vie ?  
J'aspire à l'impossible, à la monotonie. 




José Luis García Martín,
 trad. maison


samedi 15 août 2026

Les autres

Charles Harbutt


 

Tout le monde dit que je ne suis plus le même. 
Je m'appelle comme l'autre,
je porte ses vêtements,
je vis chez lui et signe ce qu'il écrit ;
mais pour le reste, c'est différent,
les gens ont raison.

L'homme qui pensait
que la simple peur faisait que les choses
apparaissent pour ce qu'elles sont ;
l'homme que l'on admirait à l'égal de ces dauphins
qui escortent les bateaux sans savoir où ils vont ; 

celui qui calmait sa soif
en buvant l'eau d'un vase qui contenait
des roses coupées ;
ou celui qui ne savait pas encore
qu'on ne peut être soi-même lorsqu'on est seul ;
je ne suis plus celui-là.

L'homme sur la main duquel était écrit : 
Aucune vie ne peut être aussi vide qu'une tombe sans fleurs.

Celui qui ne se doutait pas
que l'indépendance
consiste à pouvoir choisir
qui nous désirons.

L'homme aux deux visages qui n'était jamais lui-même.
L'homme qui voulait être seul sans y parvenir
car il n'y avait plus de place dans la solitude.

L'homme qui ne s'arrêtait pas pour les autres.
L'homme qui ne savait pas que le silence
n'existait que dans sa propre écoute. 
Celui qui ne croyait plus.
Celui qui ne t'attendait pas…

Demande à n'importe qui. Tout le monde le dit :
– Tu n'es même plus l'ombre de celui que tu étais
depuis que cette femme est à tes côtés.  


Benjamín Prado, Nunca es tarde
trad. maison

 

mardi 11 août 2026

Un peu d'air

Carole Bellaiche

 

 

le soir, je lis deux pages
et je m'endors
le matin, je lis deux pages
et je m'endors
le reste de la journée,
je ne lis pas
je me bats
en vain
contre les effets de l'insomnie
qui me visite toutes les nuits
je traîne et traque les mots
qui l'accompagnent
je trace deux lignes
avant que mes yeux 
n'abandonnent la partie
à la recherche
d'un peu d'air

 

charles brun, apparaître 




samedi 1 août 2026

Trompette surgonflée

 


 

1 poète est un microbe
   1 virus qui parle
inonde avec sa vessie-troisième œil
Pleure des larmes rouges
sous la lumière-cellophane des étoiles
tourne comme une pilule pour suivre : suivre & suivre

& jouer à l'occasion d'une trompette surgonflée
dans ces rues folles qui se fichent comme de petites épines
   d'agave
   dans le creux sans cœur des automates 

 

Mario Santiago Papasquiaro, Rêve sans fin
trad. Samuel Monsalve, L'extrême contemporain éditions