vendredi 15 mai 2026

La vérité si je mens

Marc Ribaud



– Encore cet avertissement ?  
– De quoi tu parles ?  
– Là, sur l'affiche. Ce « D'après une histoire vraie ».
– Ah, je ne l'avais même pas vu…
– On s'habitue. Tu ne peux plus aujourd'hui voir un film, lire un roman sans qu'on t'avertisse. C'est la suite du JT, la Pravda, un épisode de Faites entrer l'accusé, de la télé-réalité ?  
– Tu exagères, comme toujours. Tu sais de quoi ça parle ?     
– Non. 
– On ira le voir alors, comme ça tu découvriras cette histoire incroyable.
– Je ne comprends pas. Ça rassure le consommateur?  
– Quoi donc ?  
– Qu'il ne s'agisse pas d'une histoire imaginée par un auteur. C'est une caution, ce « D'après une histoire vraie » ?  Ça fait peur, l'imagination ? Que quelqu'un avec son stylo, son ordinateur, ait pu mettre noir sur blanc ses rêves, sa fantaisie, ses fantasmes, ses obsessions, sa connerie même, au secours!, surtout pas ça ! Fake news ! Tout doit être carré, aseptisé, lisible
– Oui, ça rassure peut-être les gens que le récit soit au plus près de la vérité.
– Quelle vérité ? Celle que l'on a déjà entendue, que l'on croit connaître ? Dès que tu construis un récit, des personnages, tu fais de la fiction. Ce n'est pas à toi que je vais apprendre ça. Dans notre monde, comme dirait l'autre, le vrai n'est qu'un moment du faux. Dès que Trump ouvre sa grande gueule, il a beau le faire sur Truth social, il a beau mettre des MAJUSCULES, dénoncer les médias qui colportent des fake news, on sait qu'il ment… Les films, les livres, et même la musique, bientôt tous écrits avec une IAc'est moins cher qu'un auteur–, ça aussi, ce sera vrai, au plus près de la vérité ?  
– Il y aura toujours des auteurs, des comédiens, des musiciens, des romanciers…
– Fake news ! 
– Si j'ai bien compris, tu ne veux pas aller voir ce film ? 
– Truth ! 

 

 

mardi 12 mai 2026

Un immeuble en feu rue de la miséricorde


Dans mon rêve,
perforant entièrement
ma moelle osseuse,
mon vrai rêve,
j’arpente Beacon Hill
à la recherche d’une plaque de rue –
à savoir la RUE DE LA MISÉRICORDE.
Pas là.
J’essaie du côté de Back Bay.
Pas là.
Pas là.

Et pourtant je connais l’adresse.
45, rue de la Miséricorde.
Et je connais le vitrail
du vestibule,
les trois étages de la maison
avec son parquet.
Je connais les meubles et
la mère, la grand-mère, l’arrière-grand-mère,
les domestiques.
Je connais l’armoire de Spode,
la barque à glaçons, en argent massif,
où attendent les cubes de beurre,
pareils à des dents de géant,
sur la grande table en acajou.
Je la connais bien.
Pas là.

Où es-tu passée ?
45, rue de la Miséricorde,
et la bisaïeule
agenouillée, dans son corset à baleines,
priant à voix basse mais avec ferveur
devant le lavabo.

 

 

Anne Sexton sera de retour dans deux jours. Avec la publication d'un recueil posthume aux Editions des femmes/Antoinette Fouque, traduit comme les trois précédents volumes par Sabine Huynh. 
Mais le « travail des mots
» n'est pas fini. Certains poèmes de Lettre d’amour écrite dans un immeuble en feu ont cependant été écartés nous apprend Linda Gray Sexton, fille de la poétesse. Ils présentaient un contenu trop intime ou pouvaient blesser les personnes concernées encore vivantes. Le manuscrit complet fait partie du fonds Anne Sexton, conservé à l'université de Boston, et sera peut-être un jour —qui sait ? entièrement édité. Pour le moment, on se réjouit de découvrir ces textes inédits. 


 

jeudi 7 mai 2026

Je n’ai pas envie de me suicider

 

Ces derniers jours, j’ai pensé : je suis seule mais je suis libre. Puis j’ai oublié de continuer à essayer de me consoler avec cette idée reçue.
Rien de mieux que la résignation, l’acceptation. Mais je vais très mal. Je ne sais pas comment me reposer. Tout provoque en moi une sensation d’effroi. Et quand ce n’est pas de l’effroi, c’est du rejet. Tout me rejette. Je n’ai pas envie d’être en vie et je n’ai pas envie de me suicider.

 

 

Publication aujourd'hui des déjà derniers carnets d'Alejandra Pizarnik avec le troisième volume de son Journal, toujours traduit par Clément Bondu. Initiative que nous devons, – est-ce une surprise ? –  à l'inestimable maison Ypsilon qui aura finalement édité, entre autres pépites, l'ensemble de l'œuvre de la poétesse argentine. 

Quittant Paris, Flora revient vivre un temps chez ses parents à Buenos Aires (« Comparée à ici, ma manière de vivre, à Paris, était magnifique ») et multiplie les contributions dans diverses revues, tout en poursuivant son travail personnel : paraîtront notamment au cours de ces dernières années Les Travaux et les Nuits, Extraction de la pierre de folie et La Comtesse sanglante. On en reparle. 


 


mardi 5 mai 2026

Pourtant


Paul Almasy

 

Je ne sais pas si vous aussi vous l'avez remarqué, mais il y a une paye que siffler dans la rue, ça ne se fait plus. Pourtant, mis à part le perpétuel tintamarre du fric sous les crânes et dans les tympans le boucan triomphal des bagnoles, il y a de bonnes chances d'être heureux en sifflant un jour d'été dans la rue. 

 

Pierre Autin-Grenier, L'Eternité est inutile