vendredi 26 juin 2026

Un peu d'air

 


 

L'évolution a été fulgurante
c'est la forme la plus grave de la maladie
la paralysie vient d'atteindre le visage…
elle reprend un peu d'air
Les médecins nous ont prévenus :
si un organe vital est atteint
le cœur, par exemple,
vus son âge, ses antécédents,
il n'y aura pas de réanimation…

des semaines que je ne l'avais pas revue
elle s'épuise dans ces allers et retours
les transports défaillants
l'accablante canicule
me parle du tri dans la maison
vieux bouquins et chiffons
il ne reviendra pas
place-t-elle tout dans des sacs poubelle ?  
comme ceux balancés par les fenêtres
dans le jardin ou ici même sur la terrasse
lorsque le fils de l'ancienne propriétaire
avait fait vider ce qui deviendrait
notre maison
ces bribes de vie enfouis dans les plastiques

que va-t-elle faire de la maison ? 
que va-t-elle devenir ? 
elle ne supportait plus ses sautes d'humeur
sa démarche laborieuse
elle dit sa pépéisation
le voir traîner toute la journée
elle s'en veut aujourd'hui
de ne rien avoir vu venir
réfugiée depuis des semaines chez leur fils
J'avais besoin d'air
Moi aussi, j'ai des problèmes de santé
elle désigne sa poitrine
J'ai un pacemaker et, 
depuis quelque temps, ça ne marche plus très bien
le médecin a renforcé mon traitement
Je veux vivre encore un peu, je ne veux pas mourir en même temps que lui ! 
Je vous embête avec mes histoires
encore soumis aux suites de l'insomnie
je propose un café 
Je ne peux pas, mon cœur…
je ne sais que faire de mes mains
du bout de doigts caresse ma tasse vide
elle repart dans l'allée
Je dois passer à la pharmacie pour mes médicaments
A peine sept heures et déjà 30 degrés

j'entre à l'ombre
m'affale au ralenti sur la chaise longue 
plantée dans le salon
repousse le vertige en ouvrant le livre bleu 
parmi quelques vers inédits somnolés
je mémorise la conclusion de l'ami Hank
Je suis né pour vendre des roses dans les avenues
des morts
s'endort consolée
l'allée de la jeunesse perdue

charles brun, nos vies fantômes

 


jeudi 25 juin 2026

Sous la menace

 

Edouard Boubat


 

Je suis sous la menace. Aujourd'hui pourtant, j'ai confiance en mes forces. Je suis seule, définitivement, et j'ai confiance en mes forces. Je devrais m'écouter en me respectant davantage.
Le Dr Pichon Rivière m'a assuré que je n'étais pas folle. Dans la soirée, Julio m'a dit que le Dr Pichon Rivière était fou. Je ne crois pas mais il y a quelque chose de délabré chez lui, qui conconcorde avec mon état de délabrement général. 

(9 juillet 1965)

 

Alejandra Pizarnik, Journal III, Derniers cahiers 1964-1972,
trad. Clément Bondu, Ypsilon éditeur, 2026

lundi 22 juin 2026

Invention du couteau

Dorothea Lange

 

 

Sa lame imaginée par le pendu
dans cette fraction de seconde où pour la dernière fois
il entrevoit, de ses yeux levés, la corde,

s'offre aux bourreaux
alors qu'ils rentrent chez eux à l'aube
sur la neige qui ne fait pas de bruit
pour trancher le pain chaud sorti du four. 

 

  

Charles Simic, Démantèlement du silence,
trad. Mary Feeney et Madeleine Follain,
éd. Rougerie

 

 

mardi 16 juin 2026

Pertes et profits

Marcel Bovis

 

 

Je recommence à mentir avec grâce,
je me penche avec respect devant la glace
qui reflète mon cou et ma cravate.
Je crois que je suis ce monsieur qui sort
tous les jours à neuf heures.
Les dieux sont tous morts un par un dans de longues files
de papier et de carton. 
Rien ne me manque, même toi
tu ne me manques pas. Je sens un creux, mais un tambour
est facile : peau des deux côtés.
Parfois tu reviens dans l'après-midi, lorsque je lis
des choses qui apaisent : communiqués, 
le dollar et la livre, les débats
des Nations Unies. Il me semble
que ta main me peigne. Tu ne me manques pas ! 
Mais des choses menues sont subitement absentes
et je voudrais les chercher : le bien-être 
et le sourire, ce petit animal furtif
qui ne vit plus entre mes lèvres. 

 

Julio Cortázar, in Crépuscule d'automne
trad. Silvia Baron Supervielle, éd. Corti