vendredi 30 septembre 2016

Comme un taureau rétif

Carole Bellaïche

Ce travail de ramollir la brique chaque jour, ce travail de se frayer passage dans la masse gluante qui se proclame monde, tous les matins se heurter au parallélépipède au nom répugnant avec la satisfaction minable que tout est bien à sa place, la même femme à ses côtés, les mêmes souliers, le même goût du même dentifrice, la même tristesse des maisons d’en face, l’échiquier sali des fenêtres avec son enseigne HÔTEL DE BELGIQUE.
Comme un taureau rétif pousser de la tête contre la masse transparente au cœur de laquelle nous prenons notre café au lait et ouvrons le journal pour savoir ce qui se passe aux quatre coins de la brique de verre. Refuser que l’acte délicat de tourner un bouton de porte, cet acte par lequel tout pourrait être transformé, soit accompli avec la froide efficacité d’un geste quotidien. A tout à l’heure, chérie, bonne journée.
Serrer une petite cuillère entre deux doigts et sentir son battement de métal, son éveil inquiet. Comme cela fait mal de renier une petite cuillère, de renier une porte, de renier tout ce que l’habitude lèche pour lui donner la souplesse désirée. C’est tellement plus commode d’accepter la facile sollicitude de la cuillère, de l’utiliser pour tourner son café.
Et ce n’est pas si mal au fond que les choses nous retrouvent tous les jours et soient les mêmes. Qu’il y ait la même femme à nos côtés, le même réveil, et que le roman ouvert sur la table se remette en marche sur la bicyclette de nos lunettes. Pourquoi serait-ce mal ? Mais comme un taureau triste il faut baisser la tête, du centre de la brique de verre pousser vers le dehors, vers tout le reste si près de nous, insaisissable, comme le picador si près du taureau. Se punir les yeux en regardant cette chose qui passe dans le ciel et accepte sournoisement son nom de nuage, son modèle catalogué dans la mémoire. Ne crois pas que le téléphone va te donner les numéros que tu cherches. Pourquoi te les donnerait-il ? Il n’arrivera que ce que tu as déjà préparé et résolu, le triste reflet de ton espérance, ce singe qui se gratte sur une table et tremble de froid. Écrabouille-le ce singe, fonce contre le mur et ouvre une brèche. Oh, comme on chante à l’étage au-dessus ! Il y a un étage au-dessus où vivent des gens qui ignorent leur étage en dessous, et nous sommes tous dans la brique de verre. Mais si soudain une mite se pose au bout de mon crayon et bat comme un feu sous la cendre, regarde-la, moi je la regarde, je palpe son cœur minuscule et je l’entends, cette mite résonne dans la pâte de verre congelé, tout n’est pas perdu. Quand j’ouvrirai la porte, quand je sortirai sur le palier, je saurai qu’en bas commence la rue, non pas le modèle accepté d’avance, non pas les maisons déjà connues, non pas l’hôtel d’en face : la rue, forêt vivante où chaque instant peut me tomber dessus comme une fleur de magnolia, où les visages vont naître de l’instant où je les regarde, lorsque j’avancerai d’un pas, lorsque je me cognerai des coudes, des cils et des ongles à la pâte de verre de la brique et que pas à pas je risquerai ma vie pour aller acheter le journal au kiosque du coin.
Julio Cortázar, Cronopes et Fameux, Gallimard,
Trad. Laure Guille-Bataillon

Au cinéma (espagnol) avec le Diplo

A la fois drame sous influence, film noir et pamphlet politique, Mort d'un cycliste de Juan Antonio Bardem (1955) est l'un des rares classiques du cinéma espagnol. Tourné en pleine gloire du régime franquiste, il parvient à dégommer la censure ainsi que la classe bénéficiaire des largesses et protections de la dictature. Avant de devenir cette même année l'épouse du torero Luis Miguel Dominguín, l'ancienne Miss Italie, la belle Lucía Bosé volée à maître Michelangelo, y est tour à tour fatale, adultère, lâche, manipulatrice et assassine ! Bref, une femme comme on les aime - au cinéma s'entend... L'occasion également avec ce film de revoir le Madrid populaire de la Posguerra. Il va sans dire qu'on y sera !


Ça se passera dans la belle petite salle du cinéma
La Fauvette de Neuilly-Plaisance (93)

21, avenue Daniel Perdrigé
01 41 53 34 98 

mardi 27 septembre 2016

Un sport naïf

Henri Cartier-Bresson

- (...) Le fossoyeur était mon ami. C'était un homme très sympathique et il savait que mon plus grand plaisir était de recevoir des crânes. Lorsqu'il enterrait quelqu'un, j'accourais pour voir s'il ne pouvait pas m'en donner un. Ce qui me plaisait, c'était... c'était de jouer au football avec. J'avais un faible pour les crânes. Aussi, j'aimais bien voir le fossoyeur les déterrer.
- Etait-ce un plaisir morbide ou un jeu innocent ?
- Les deux, je crois. En tout cas, j'aimais jouer au football. Je me souviens, quand je suivais des yeux le crâne qui tournoyait en l'air et que je me précipitais pour l'attraper... C'était plutôt un sport naïf. Je savais qu'il n'était pas permis de jouer au foot avec des crânes, j'étais bien conscient qu'il s'agissait d'une chose anormale. D'ailleurs, je n'en parlais à personne. Pourtant, cela ne relevait pas d'un sentiment morbide, mais procédait plutôt d'une sorte de familiarité avec l'univers de la mort ; il y avait la proximité du cimetière, les enterrements (...)
Gabriel Liiceanu, Itinéraires d'une vie : Cioran


vendredi 23 septembre 2016

Du matraquage (médiatique)

C'est ma fille aînée, - contrairement à son daron, elle fut de toutes les manifs du printemps dernier et de celle de la rentrée - qui a attiré mon attention sur ce petit docu fort intéressant, réalisé avec les moyens du bord, en piochant dans les images filmées par les marcheurs et celles diffusées par les grands médias, avec un sens du montage affûté, clé de tout bon film.




Bonus sur ce sujet, lire ici la présentation par Acrimed du livre de Patrick Champagne, La Double Dépendance, éd. Raisons d'agir, 8 euros.

samedi 17 septembre 2016

Une vie dessoudée

Nicolas Yantchevsky


Je ne sais plus si j'ai dormi ou si, de sauts en sauts, je n'ai pas déssoudé ma vie. On disait ça, là-bas. Là-bas, dans le quartier, dans certaines rues plus que dans d'autres. Il y avait les maisons grises, au plâtre boursouflé, aux clous rouillés qui abandonnaient leur trou, qui ne retenaient plus rien. Des rues qui s'écroulaient, sans âge, avec des impasses sans lumière, où il faisait bon traîner. On dessoudait sa vie en tombant de l'échelle, après la halte de midi. 

Fred Deux, Entrée de secours, éditions Le Temps qu'il fait

vendredi 16 septembre 2016

Les tueurs


des doigts je compte les pièces
au fond de la poche
de quoi tenir l'éternité
et un peu plus
les dernières feuilles du rouleau
de pq chuchottent à mon cul
d'y aller avec modération
dans l'attente de la fin du mois

ne plus entendre
la plainte du frigo vide
débranché !
et réduire facture soif
envies faut éviter la populaire en noir et blanc
vieux merci j'avais hier
une tranche de jambon frais
vais pouvoir attendre demain
midi pour les restes de ce soir
apportés par la voisine la grosse tu sais celle
du premier si elle ne m'oublie pas
cette fois 
je boufferais bien aussi
ses seins felliniens l'autre jour
elle m'a dit qu'elle aura des fesses de mannequin
bientôt grâce à l'aquabike trois fois par semaine faut entretenir le désir dans le couple
deux ans sans femme
sans boulot sans voir ma gosse
sans espoir sans illusion
plus un ami
demain je me lave pour retourner les voir
la barbe
ça peut encore aller pas tout de suite faut rester
propre digne joyeux amène poli docile
soumis sans un mot plus haut que les autres
tous ceux qui attendent qu'on en finisse
avec nous une bonne fois pour toutes
j'aurai quarante-deux ans samedi
ou quarante-trois je sais plus quelle année
on est je sais plus rien
je sais seulement que pour eux
pour vous tous je suis fini
restez chez vous là d'où vous venez
longtemps que le téléphone n'a sonné
au suivant envoyez la fournée
sont comment les tueurs
cette année ?



mercredi 14 septembre 2016

Guillaume, les garçons et moi

J'apprends incidemment que notre belle cinématographie sera représentée aux Oscars par l'un de ces quatre films : Frantz de François Ozon, Les Innocentes d'Anne Fontaine, Elle de Paul Verhoeven et Cézanne et Moi de Danièle Thompson. Soyons honnête, je n'ai vu aucune de ces productions. Et me fiche totalement des Oscars, des Césars et des hémorroïdes, en général. Il se trouve que j'ai aperçu l'autre soir la bande-annonce pas très bandante du film de la fille Oury - qui est au cinéma ce que BHL est à la pensée contemporaine, une sacrée imposture. Contrairement au philosophe du Flore, Danièle Thompson a pour le moment été épargnée par les attentats pâtissiers. Guillaume Gallienne aussi.





Il a pourtant l'air remarquable de crétin cabotinage dans le rôle de ce pauvre Cézanne. Comme il était on ne peut plus risible dans celui d'un maton de prison fou amoureux d'une taularde - d'après une histoire vraie, certainement.





Depuis le succès de Guillaume et les garçons, à table !, le film qu'il a lui-même tiré de son propre spectacle, ce sociétaire de la Comédie française est devenu aussi bankable que Cotillard, Canet (qui a l'air grandiose en Zola de SFP), Tautou, Dujardin et tous ces noms qui font la gloire de notre culture aseptisée. Le Gallienne, comme on disait la Garbo, est prêt à tout pour éblouir son public et sa maman. Tombé en plein faux-débat médiatique sur le mariage pour tous, le film de ce catholique orthodoxe, comme il aime se définir, avait emporté l'adhésion générale en grande partie pour son coming-out à l'envers, bien dans le sens du vent putride qui soufflait alors sur l'hexagone. Souvenons-nous de la manière choisie pour décrire ses errements sexuels. Attiré par les toilettes des dames - et de sa maman -, persuadé par son environnement qu'il n'était qu'un petit pédé, il tentait l'expérience homo mais tombait malheureusement tout d'abord dans un piège monté par de sales Arabes (scène anticipant la sortie de Gallienne contre le film de Philippe Faucon), puis sur un étalon au membre effrayant. Cela était suffisant pour le/nous persuader que le monde gay est assez répugnant et qu'un simple regard porté sur une femme suffit pour vous la faire épouser sur le champ. 
GG est un homme d'aujourd'hui. Hypocrite, ambitieux, opportuniste, positif, ouvert, malléable, socio-démocrate-chétien-libéral, européen convaincu comme il l'a démontré lors de la campagne 2014.




Gallienne est le gendre idéal. Raffiné, propre sur lui, cultivé, omniprésent dans les médias, après avoir fait le zouave sur une moribonde chaîne cryptée privée, il convainc depuis des années l'auditeur distrait des ondes publiques que la littérature, contrairement à l'homosexualité, ça ne peut pas faire de mal. L'an dernier, dans une autre campagne institutionnelle, il se faisait même passer pour Thomas Bernhard, à l'instar il est vrai d'autres valeurs sûres de notre patrimoine comme le rappeur Booba... 
Les dernières rumeurs du Landerneau cinématographique le situent en très bonne position pour tenir le rôle principal dans le biopic que s'apprête à réaliser Steven Spielberg sur Charles Bukowski. Un Oscar pour Cézanne serait un plus... Ou une tarte !

lundi 12 septembre 2016

Porte de secours

Eikoh Hosoe


Que de préambules qui mijotent dans chaque évier !
 
Chacun s'estime à la place d'autrui qui est lui-même.

J'écris contre tous. Mais d'emblée mes paroles se dressent sur leurs pieds, comme un seul homme.
J'ai appris à devenir poète chez un illettré, aveugle de naissance, et marchant sur deux béquilles branlantes.
C'était demain. Et hier, désespérément cherchera une porte de secours.

Chaque malentendu abrite beaucoup de locataires non-déclarés.

La nappe commençait à sévir, en renversant toutes les assiettes qui se posaient tendrement sur elle. C'était par jalousie. 

Le visage seul, trop maquillé, prouvait qu'elle était femme. Pour le reste, c'était ventriloque.

Non.                                             Quand je dis oui, le poème se fendille et s'égoutte.

Quand mes adverbes sont de sortie, j'écris des verbes carnassiers qui les poursuivent.
Il était ferme dans ses irrésolutions farouches. 

On n'a qu'à répéter ce qui jamais encore n'a été dit. 

Il est difficile de remédier à toutes les joies de l'existence. 

Pas de vaccin contre la peste de l'esprit trop éduqué.

Et si c'était vraiment impossible ? Quel soulagement !



C'est encore à l'ami L.W-O que je dois la découverte de Paul Valet. Dont tous les titres sont épuisés. Celui-ci aussi. Mais contrairement à ce cher L.W-O qui se réjouit d'imaginer des amateurs de l'ami Schiffter se ruiner, je ne possède qu'un seul exemplaire de Multiphages, et je peux, pour celui ou celle que ça intéresse, communiquer discrètement l'adresse d'une librairie parisienne qui en possède encore UN exemplaire. A bon entendeur(se)…


mercredi 7 septembre 2016

La littérature américaine à la fête


50 écrivains de fiction se retrouvent à Vincennes (Val-de-Marne) pour quatre jours de tables rondes et de débats à l'occasion de la huitième édition du festival AMERICA qui débute demain et se tiendra jusqu'à dimanche 11 septembre. 
James Ellroy, Ann Beatie, Dan Chaon, notamment, mais aussi l'Ecossais de Philadelphie Iain Levison et le Canadien Joseph Boyden viendront rencontrer les lecteurs des traductions de leurs livres.
Un hommage sera rendu à Jim Harrison.
Pour le programme complet et tout autre renseignement : www.festival-america.org
(grande nouvelle qui n'est pas pour nous déplaire :
on me dit que le site du Festival est responsive !)

Amères paraboles




Paris, 2 décembre 1937. A la suite de la parution de son ouvrage Des Larmes et des Saints, Cioran écrit à ses parents, choqués par le livre. 
J’ai bien reçu votre carte postale, avec le contenu que j’avais prévu. Car avant de publier ce livre je me rendais compte qu’il vous ferait de la peine, que vous ne pourriez pas consentir à ses idées, nées d’amertume et de douleurs physiques dont personne ne se doute. Trois années d’insomnie – à un âge comme le mien – ont laissé des toxines dans mon corps et dans mon âme, dont je ne peux me débarrasser que par d’amères paraboles, par ce mélange de cynisme et de religiosité. Au lieu d’être navrés, vous devriez comprendre. Mon chemin ne ressemble pas à celui des autres hommes... Tout ce que j’écris, je dois l’écrire. Je ne peux faire autrement. Toute concession serait un suicide intellectuel... si tout le monde devait s’ériger contre moi, je ne reculerais toujours pas. Mais je souffre de voir que même vous, qui savez combien j’ai souffert... vous vous associez à la protestation muette ou explicite des autres. Les ironies que je lance à l’adresse des saints et de Dieu ne sont pas des railleries ou de simples moqueries, mais le fruit d’une foi désespérée ou l’effort d’un homme qui voit les choses trop clairement pour adhérer naïvement à une croyance quelconque...


lettre inédite dont le manuscrit fut vendu à Drouot en 2011
et très aimablement portée à notre connaissance par l'ami L.W.-O.


mardi 6 septembre 2016

Vaincu et brisé



Être humain consiste essentiellement à ne pas rechercher la perfection, à être parfois prêt à commettre des péchés par loyauté, à ne pas pousser l'ascétisme jusqu'au point où il rendrait les relations amicales impossibles, et à accepter finalement d'être vaincu et brisé par la vie, ce qui est le prix inévitable de l'amour que l'on porte à d'autres individus. Sans doute l'alcool, le tabac et le reste sont-ils des choses dont un saint doit se garder, mais la sainteté est elle-même quelque chose dont les êtres humains doivent se garder.

George Orwell, Essais, Articles, Lettres, éd. Ivrea

 

dimanche 4 septembre 2016

Consternation




Je suis consterné par la gravité, par l'ancienneté de mon ennui. L'ennui fut la plaie de ma vie, mon ennemi inséparable, fraternel et meurtrier. Je pourrais prier d'ennui !
Cioran

 

samedi 3 septembre 2016

Immortel ivrogne

Charles Bukowski, qui n'était pas très bon en calcul mental, affirmait : « 75% de ce que j'écris est bon, 40% est excellent, 10% sublime et 25% de la merde. » C'est du moins ce qu'on l'entend déclarer sur des images semble-t-il inédites datant de 1981. Silvia Bizio, journaliste italienne, était passée boire un coup chez le vieux dégueulasse, du côté de San Pedro. Cette soirée alcoolisée de plus de 30 ans, montée en un documentaire, est présentée ces jours-ci à la Mostra de Venise. Hank avait l'air en pleine forme.




Immortel ivrogne

Li Po, je pense à toi en
vidant ces bouteilles de
vin.

tu savais comment passer tes journées et tes nuits
immortel ivrogne,
que ferais-tu d'une machine à écrire
électrique
en rentrant après avoir pris le
Hollywood Freeway ?

que penserais-tu en regardant la 
télé par câble ?

que dirais-tu des stocks d'armes
atomiques ?
du Mouvement de la Libération des
Femmes ?

des terroristes ?

regarderais-tu les matchs du
lundi ?

Li Po, nos asiles de fous et nos prisons 
débordent
et les ciels ne sont presque jamais plus
bleus
et la terre et les fleuves
dégagent les relents de nos
existences.

et la dernière : on a commencé à détecter où Dieu
se cache et on va
Le forcer à se montrer pour Lui
demander : 
POURQUOI ?

eh bien, Li Po, le vin est toujours
bon, et en dépit de tout, on a 
encore le 
temps 
de
s'asseoir
et de 
réfléchir.

Je voudrais que tu sois 
là.

tu sais,
mon chat vient d'entrer
et là
dans cette pièce soûle
dans cette nuit soûle

deux 
grands yeux jaunes
me
regardent

pendant que je verse
un verre plein
de ce beau vin rouge

à ta
santé.

 Le Ragoût du septuagénaire, trad. Michel Lederer




Un moindre inconfort


Lisette Model via Kvetchlandia


Depuis que le monde était monde, il y avait toujours eu deux façons de le considérer. La première consistait à le voir comme un espace-temps de lumière rare, précieuse et bénie, rayonnant dans un univers enténébré, la seconde, à le tenir pour une porte d'entrée d'un bordel mal éclairé, un trou noir vertigineux qui depuis sa création avait avalé 108 milliards d'humains espérants et vaniteux au point de se croire pourvus d'une âme. La médecine ne traitait pas ce genre de questions. Pour elle, l'ongle incarné primait toujours sur l'herméneutique. Comme disait l'un de mes professeurs pour casser les reins de quelques internes pressés d'en découdre : « Nous ne sommes là que pour assurer une zone de moindre inconfort entre les griffes du forceps et celles de la broyeuse. »

Jean-Paul Dubois, La Succession, ed. L'Olivier, 2016 

jeudi 1 septembre 2016

Non


Et je dis non

Je dis NON aux miasmes et marasmes et à tout ce qui rampe et glisse et se décompose. Je dis NON aux paroles en beurre avec tous les honneurs, prix des prix, médailles, promotions, nomenclatures, carrières diverses et de sable. Je dis NON aux nargues et venargues et subardes à l'air conditionné. Je dis NON aux cabotons pieds de biche, archivoltes, croupions et portails, jarretelles et jarretières et collants intégraux. Et je dis NON au gros, au détail, aux tarifs, aux clients, au débit, au crédit, aux factures et l'escompte. Je dis NON aux affaires fructueuses, au lugubre, à la lie. Pas d'argent, pas de sang. Je dis NON à tout ce qui se dérobe clandestinement à la folie naturelle. Je dis NON à la suite, à l'axonge et la panne et la glu et le lard et l'anus et les écoulements-excréments et les boucheries des animaux innocents. Je dis NON à la basse-cour, à la Haute Cour, les bombyx, les bombements. Je dis NON aux concubinages et mariages et lois contre les trigames, adultères en babouches, en culottes trop serrées pour femmes en état de grossesse.
Je dis NON aux regards fuyants et aux bouches suçoirs.
Je dis NON aux stratégies amoureuses, aux ogives nucléaires, aux missiles et fusées mortuaires.
Je dis NON aux duplicatas.
Je dis NON à l'État. La culture ou l'ordure Je suis contre.
Je dis NON aux manies cérébrales, aux visages détournés, aux rivières desséchées.
Je dis NON aux écorcheurs, procureurs, professeurs, ordinateurs, aux musées et aux râteliers.
Il y a OUI pour le NON. Il y a poésie et poésie. Il y a eau minérale et eau minérale. Il y a cérémonies. Il y a tout le fourbi. Il y a le roussi. Il y a la folie.



Emmurés vivants

À travers le mur de mes sens, je pressens d’autres emmurés vivants.
J’écris, c’est un mystère
Je vis, c’est un miracle
Depuis des siècles et des siècles, je crie : Au SECOURS ! On me répond : attendez votre tour.


Paul Valet