mercredi 31 décembre 2014

De l'homo festivus

Les jours de fête, par exemple, sont pour moi un supplice. Tout me sollicite et il me semble que je suis privé de tout puisque je ne puis faire qu'une chose. Il ne me vient pas à l'idée que tous ceux que j'envie, que tous ceux que je regarde sont exactement dans ma situation et qu'ils ne font, eux aussi, qu'une chose à la fois. Tous réunis, ils me font croire qu'ils font tout. Ils font tout, c'est vrai, mais ils ont besoin d'être des milliers pour le faire.
Emmanuel Bove, Journal écrit en hiver

Misère de la littérature


© Carles Solis
- Vous êtes prof ?
- Non.
- C’est votre femme, alors, qui est prof ?
- Non, pourquoi voulez-vous qu'on soit profs ?
- Quand il y a autant de livres, c’est des profs ou des écrivains.
- Vous êtes écrivain, alors ?
- Non. Juste lecteur.
- Moi, j’ai un seul livre chez moi. La Bible. Y’a pas plus de place dans ma tête.

- Avec la tablette aujourd’hui, vous gagneriez de la place !
- Et il y aurait moins de poussière.
- Et ces cartons de bouquins, ils vont tous au rez-de-chaussée ?
- Non, au premier.
- Mais qu’est-ce qu’on vous a fait ? On est gentils, nous !
- Le commercial nous a dit que tout allait au rez-de-chaussée, c’était pas prévu, ça.
- Attendez, je vais l’appeler, on n’a pas été prévenus, nous.
- Et les étagères, elles passeront jamais par l’escalier ! Le lit non plus !
- Vous nous aviez dit que l'escalier, il était large, mais il n'est pas large du tout, là !
- Il va falloir les passer par la fenêtre, et on n’a pas l’assurance pour ça.
- La dernière fois, pareil, j’ai appelé mon chef, il est sans pitié, il a fait payer un supplément de 160 euros au client !
- Si vous voulez, vous nous donnez une petite enveloppe à chacun, et on ne dit rien.
Ça a été comme ça de 8h00 à 13h00. Ils m'ont parlé de pourboires royaux laissés par des clients ou de boîtes de chocolat à 150 euros offertes, réclamé du café, mis en avant l'allergie aux poils de chiens de l'un, le mobutisme de l'autre, demandé d'aller leur chercher des sandwichs et de la bière, se sont étonnés du prix très bas de la prestation, de l'humidité de nos futurs murs que pour 300 euros plus le matos ils me rendaient impeccables, ont essayé de me revendre un clavier d'ordinateur et une souris sans fil... On a également parlé intégration, politique, Marine Le Pen, classe ouvrière, banlieue, de leur requin de patron... Et j'étais soulagé en voyant démarrer le camion de Carlos le Zaïrois (surtout, ne pas dire qu'il est Congolais !), de Driss le Turc dont je n'ai pas saisi un seul mot, et de Kamel l'Algérien né dans le Nord qui voulait emmener ma compagne, originaire de là-bas également, en week-end à Valenciennes. 
Comme les trois jours précédents, afin de réduire le fameux devis, l'après-midi, on avait fait appel à un pote pour la vaisselle, les fringues et tout ce qu'on pensait facile à faire nous-mêmes, comme quand on était jeunes. Il nous restait quelques affaires indispensables à notre installation. Et puis, les trois zigotos avaient oublié l'étagère derrière la porte, restée ouverte tout le long de leur passage ouraganesque. On a pu la caser à l'arrière, en faisant tenir le coffre avec un tendeur emprunté sur le vélo de mon frère. On a refait deux voyages débordants de cartons. 
A la fin de la journée, levée à 6 h 00, j'étais lessivé et j'ai réclamé à ma compagne une petite enveloppe si elle ne voulait pas que j'appelle mon chef !

lundi 29 décembre 2014

En cours

thisisnthappiness

Les mots sont importants

Hiver 1989. Je viens de finir la lecture de L'idiot, échappant comme j'ai pu au Bicentenaire clipé de la Révolution. Je vais bientôt remplacer une libraire en instance de divorce qui aura confondu la caisse du magasin avec le guichet automatique de sa banque. Mais en ce 29 novembre, je suis enfoncé dans mon fauteuil du Saint-André des Arts de Roger Diamantis, que je vais apprendre à connaître quelques années plus tard. Vient de sortir Palombella Rossa, le sixième long métrage de ce curieux italien que j'avais pris pour un clone de Woody Allen en découvrant Ecce bombo au ciné-club de Claude-Jean Philippe. Il y eut ensuite Bianca et La messe est finie, sortis à un an d'intervalle chez nous, chacun avec deux ans de retard sur leur exploitation italienne. Moretti m'est devenu indispensable. Je vois chacun de ses films plusieurs fois, recherche les plus anciens. Sa colère est la mienne. Jeune homme mal dans ma peau, ne sachant que faire de ma vie, si ce n'est lire et voir des films, je me perds dans des histoires amoureuses fantasmatiquement chaotiques et vitupère contre la connerie ambiante, la mienne en premier lieu. C'est novembre toute l'année. 

dimanche 28 décembre 2014

De l'authenticité


Ce qui me fait rigoler parfois – mais jaune – c'est de penser à tous les écrivains fils à papa, grands seigneurs, qui croient faire œuvre actuelle, assumer leur époque, comme ils disent, et qui méprisent mes livres, faute d'y trouver un engagement, une authenticité – toujours leur jargon… Je crois les voir rêvant dans leurs salons, sous les grands arbres de leurs domaines, à la vie exemplaire des prolétaires, des filles de joie, des infirmes, des poètes maudits, et patati et patata…
Roger Rudigoz, Saute le temps, Journal d'un écrivain, éd. Finitude

De l'obscénité

Le magazine économique américain Forbes vient de désigner son highest gros­sing actor, autrement dit, l'acteur le plus bankable de l'année. Et en 2014, l'acteur est une actrice. Un combat de moins pour les Femen. 

Un footballeur obtient le Prix Nobel


L'angoisse du gardien de but au moment du penalty

Je me demande souvent ce qui me fait regarder encore des matchs de football. Je me demande aussi si mon père s'y intéresserait encore. Si nous regarderions encore des matchs ensemble, en parlerions. Aurait-il aimé, lui l'indéfectible supporter du Real Madrid, le jeu pratiqué par Barcelone ces dernières années ? J'imagine qu'il aurait été fier, les larmes aux yeux, de voir l'Espagne dominer le football mondial entre 2008 et 2012. 


Le dimanche, ma mère demandait à mon père d'emmener les enfants prendre l'air au bois. Il fallait parfois aller le chercher au tabac du coin où, après avoir validé ses tickets de tiercé, il restait scotché au comptoir avec des copains du quartier.

jeudi 25 décembre 2014

Régression de l'inversion de la courbe

A la veille de Noël, pendant que certains Français jouaient des coudes pour trouver les cadeaux de dernière minute et de quoi farcir la dinde, d'autres se réjouissaient de constater qu'ils n'étaient plus aussi minoritaires. Les chiffres augmentent sans cesse. Ceux de novembre, rendus fin décembre, sont formels : 3,5 millions de nos concitoyens sont enregistrés par Pôle emploi. Si l'on comptabilise les personnes ayant exercé une activité réduite, et toujours à la recherche d'un emploi, on atteint le chiffre de 5 478 000 chômeurs. Enfin, si l'on considère que près d'1,8 millions de personnes percevaient le RSA en décembre 2013 (les chiffres de 2014 sont en cours de publication), et qu'il existe environ 1 million de personnes sans droits (radiés, jeunes de moins de 25 ans, personnes percevant une pension alimentaire leur faisant dépasser les plafonds du RSA, autoentrepreneurs touchant des cacahuètes, retraités à la recherche d'un job…), il y a aujourd'hui près de 10 millions de chômeurs en France.




François Rebsamen, le ministre du Travail et du Dialogue social (sic) de Manu, vient de déclarer, sans rire, que tout va bien, la situation est sous contrôle et «l'amélioration de la conjoncture en 2015 s'accompagnera de la poursuite d'une politique de lutte contre le chômage offensive». Nous voilà soulagés ! 

Salauds de pauvres, suite

Noël est le jour où nous sommes appelés, selon nos croyances, nos sensibilités, nos convictions, à faire preuve de solidarité, amour, tolérance, etc. Ça, c'est ce qu'on nous a appris quand on était petit. Plus ou moins. Depuis, on sait que la réalité est légèrement différente et chaque jour nous en apporte la preuve. 
Après la ville de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis) qui exhorte les locataires de son parc de logements sociaux à ne pas venir en aide aux personnes sans domicile, c'est au tour de la municipalité UMP d'Angoulême (Charente) de faire preuve d'originalité en matière d'exclusion. Il fallait la trouver, cette bonne idée : grillager des bancs publics afin d'empêcher les SDF de s'y asseoir ou s'y allonger, vu qu'ils « étaient utilisés quasi-exclusivement par des personnes qui se livrent à une alcoolisation récurrente, tous les jours ». Remarquable.
Ceci n'est pas un banc

Joyeux Léon !

La Nouvelle vague, c'était aussi ça, permettre l'éclosion de talents singuliers, décalés, faisant carrière plutôt du côté du documentaire, comme Jean-Daniel Pollet, injustement méconnu aujourd'hui, écrasé par les Truffaut, Godard, Rohmer, Chabrol, plus sérieux, se prêtant davantage à l'édification d'une mythologie…




mercredi 24 décembre 2014

Le cinéma existe

Voilà bientôt onze ans que Maurice Pialat a cassé sa pipe. Ce n'est pas une date propice aux commémorations, personne ne va en parler. Y'a d'autres chats à fouetter. J'ai revu récemment, pendant la lecture de Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive – le bouquin mal écrit de Christophe Donner, mais passionnant par son sujet –, l'un des premiers films du grand Maurice, L'amour existe. Il n'a pas pris un cheveu blanc. 




Sur bien des points, on peut même dire que la situation s'est largement détériorée. Et l'on se prend à espérer qu'un des cinéastes d'aujourd'hui, un de ceux qu'on nous présente régulièrement comme les nouveaux héritiers de la Nouvelle vague ou même de Pialat s'empare de ces thèmes. J'ai peur d'avoir à attendre un bon moment. Et l'on se réjouit presque que Pialat ne soit plus là pour voir tous ces films « que c'est pas la peine. »









mardi 23 décembre 2014

Champagne !

newyorkshitty

- Tu es content ?
- Oui, bien sûr ! Pas toi ?
- J'espère qu'on sera heureux.
- Tu en doutes ?
- …
- Tu en doutes ?
- Non. Enfin, je sais pas…
- On ne peut jamais savoir avec ces trucs-là.
- Quels trucs ?
- L'amour, le bonheur, tout ça…
- Cette signature, c'est comme un mariage…
- Ah bon ?
- C'est un contrat.

Vivement mars !

Patience : sortie le 4 mars 2015…



Réveil en 1924

Quand je m'éveille, ma bouche est ouverte. Mes dents sont grasses : les brosser le soir serait mieux, mais je n'en ai jamais le courage. Des larmes ont séché aux coins de mes paupières. Mes épaules ne me font plus mal.
Des cheveux raides couvrent mon front. De mes doigts écartés je les rejette en arrière. C'est inutile : comme les pages d'un livre neuf, ils se dressent et retombent sur mes yeux.
En baissant la tête, je sens que ma barbe a poussé : elle pique mon cou. La nuque chauffée, je reste sur le dos, les yeux ouverts, les draps jusqu'au menton pour que le lit ne se refroidisse pas.

lundi 22 décembre 2014

Des hommes, des ombres et des plaques

Ce matin, après une course pour ma compagne dans le 15e, j'ai laissé la Vespa me conduire les yeux fermés vers le 7e arrondissement, autour de Matignon. Ce n'était pas tant l'espoir de tomber sur Saint Valls que celui de revoir la rue Vaneau, au centre du récit du déséquilibré docteur Pasavento. Je la situais mal, même si Vila-Matas en donne un bon nombre de détails et qu'il y a quelques années, j'ai travaillé dans ce quartier. 
Je suis passé par le Musée Rodin, à petite vitesse et ai fini par apercevoir les potes de Manu en tenue et la rue Vaneau sur ma droite. Si je voulais la parcourir, faire mon petit Modiano de banlieue, il me fallait aller en chercher l'entrée car du côté de la rue de Varenne, c'était sens interdit. J'ai pris la première rue à droite, celle du Bac, légèrement embouteillée.

Enrique Vila-Matas, le bonheur, la réussite et Dieu

En 2006, à l'occasion de la publication en français de son roman Le docteur Pasavento, Enrique Vila-Matas se prêtait au jeu idiot du questionnaire de Proust pour L'Express.


Le bonheur parfait, selon vous?
Je me souviens de ces vers de Robert Lowell: «Ah, largue les amarres. Toute la grandeur de la vie/est comme une jeune fille en été.» Il est certain que l'on trouve une grandeur et une félicité parfaites dans le seul fait de s'asseoir auprès d'une femme durant l'été. Le bonheur a toujours été conçu comme quelque chose de très simple. Il reste à inventer le bonheur intelligent.
Qu'est-ce qui vous fait lever le matin?
Penser que le matin est la fin de la nuit: quelque chose, donc, d'une parfaite médiocrité.

dimanche 21 décembre 2014

Il faut sauver la relance !

Yves Pagès

Amazon de non-droit

Les fêtes approchent et certains salopards, ne pensant qu'à leur gueule, semblent déterminés à priver des milliers d'enfants du bonheur de la grande consommation. En effet, les sites Amazon de Lauwin-Planque (Nord), Saran (Loiret), Sevrey (Saône-et-Loire) et Montélimar (Drôme) ont été appelés à la grève par la CGT, syndicat néfaste où Lepaon n'a pas fini de faire la roue. Les frondistes employés français de la multinationale de la distribution réclament sans rire par ces temps de crise sans précédents, une prime d'équipe mensuelle de 100 euros, de meilleures conditions de travail et une pause pipi plus longue. On croit rêver. Mettant en péril la croissance, en cette période on ne peut plus propice à la réjouissance collective, ces bolcheviks irresponsables ne méritent que la potence. 

Yves Pagès

Grève-gadget

Les touristes sont en colère. Et on les comprend. Car depuis quelques jours, ils ne peuvent repartir de leur visite à la Tour Eiffel avec le traditionnel gadget souvenir, les employés des boutiques de la Tour ayant eux aussi planté le piquet de grève. 

samedi 20 décembre 2014

Tous au cirque !

Eric Zemmour. Rien qu'écrire son nom m'est pénible. Incontournable, le gars. Il est partout. Son bouquin se vend comme des petits pains, il multiplie les entretiens, les interventions, les polémiques, les « collaborations »… 
Je suis tout cela de loin, à peine intéressé, je l'avoue. Le spectacle médiatico-politique m'écœure depuis bien longtemps. Il m'a amusé un temps, mais c'est loin. Jean-Luc Mélenchon, le leader du peuple qui s'étale cette semaine dans Closer, a dernièrement rendue publique l'interview accordée par Zemmour au Corriere della Sera. Celui-ci y évoque, sans rire, les surprises de l'Histoire et l'hypothèse de voir cinq millions de musulmans déportés. Car, voyez-vous, nous nous dirigeons vers le chaos. Evidemment, on sait que l'énergumène énervant, comme d'autres avant lui et avec lui, prétend dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas. Classique. Mais la pensée est tellement crasse (et fausse) depuis des années qu'on est tout de même surpris de voir que la basse pensée est sans fond. Et la consternation suprême est de constater que ces procédés trouvent écho – et quel écho ! – chez nos concitoyens bien conditionnés par les grands médias racoleurs, avides de ces polémiques minables et simplistes. Ces mêmes supports qui l'emploient, l'invitent, relaient ses propos et son marketing, le revomissent en chœur, s'offusquent aujourd'hui de le voir viré d'iTélé et donnent la parole à Marine Le Pen pour prendre la défense de ce tyran d'opérette. Le cirque est un spectacle qui ne disparaîtra jamais.

Mots dits

Ce type avait commencé par la poésie et le polar. Son père était footballeur et sa mère bibliothécaire. Il vécut dans le Tennessee puis dans le Bronx. On est au début des années 1970, après les black riots, et Gil Scott Heron décide de mettre ses poèmes en musique, inventant en quelque sorte le slam. Son Spoken word s'envole vers le funk, le jazz, et aborde les problèmes de la communauté noire et les siens propres : alcoolisme, drogues, délinquance, familles décomposées, prison, etc. Après un passage derrière les barreaux pour usage de stupéfiants et violence domestique, il reprend le micro à plus de soixante piges en 2010, et peut encore donner des leçons à bien des blancs-becs. Ce con meurt quasiment dans la foulée, dans un établissement pour pauvres, alors qu'il se disait tout nouveau ici… Je m'en veux encore d'avoir oublié la date de son passage au New Morning quelques jours avant cette saloperie de mauvaise nouvelle.


jeudi 18 décembre 2014

Les enfants s'ennuient le dimanche

Lorsque je pense à elle, dont je ne connais pas bien l'histoire, nous sommes dimanche. Les enfants sont devant la télévision alors que les femmes préparent le repas en cuisine, se racontant leurs malheurs. Les pères sont au café, ils ont fait leur tiercé, s'en jettent un dernier. L'un de nous va devoir aller les chercher. Mais pour le moment, avant le feuilleton, c'est l'heure des variétés. Le fils des amis de mes parents, plus âgé que moi, me dit être amoureux d'elle. Je la regarde, la trouve trop théâtrale, mais la ressemblance avec sa mère me frappe. Je ne dis rien. Je l'écoute et me force à l'aimer. J'ai 7 ans. Je veux être accepté, être un grand. C'est d'ailleurs moi qui irai au café chercher les hommes.


La musique, les pas et la danse

Écrire une histoire n’était pas aussi simple que de rédiger une lettre, ou de raconter une anecdote à un ami. Pourtant je pensais que cela aurait dû l’être. Tchekhov disait que c’était facile. Mais je produisais rarement une page entière en une journée. Les mots m’obsédaient, les relations étranges entre leurs sons, comme s’ils recelaient une musique, le chant bizarre d’un démiurge duquel émergeaient des images, des choses virtuelles, rues, arbres, gens. La musique allait crescendo comme si c’était elle l’histoire. Je devais laisser le champ libre, attendre le déclic, mais je n’y parvenais pas. J’étais un mauvais danseur, j’entendais la musique, j’effectuais les pas, mais j’étais incapable de me laisser emporter dans la danse.
Leonard Michaels, Sylvia (1992)

Virna

Pietro Germi est l'un des cinéastes italiens un peu oubliés, inconnu du grand public, redécouvert il y a quelques années grâce à la reprise de Signore e Signori, aux deux titres français : Belles dames, vilains messieurs lors de sa sortie en 1966 et Ces messieurs dames en 2009. Le film, qui obtint la Palme d'or ex-aequo avec Un homme et une femme, est un chef d'œuvre de cynisme, un bijou satirique sur la bourgeoisie vénitienne, la bassesse de l'être humain… Virna Lisi, qui vient de disparaître à près de 80 ans, n'y a jamais été aussi sublime et désirable (mais j'avoue ne pas avoir tout vu d'elle). 


mercredi 17 décembre 2014

J'ai tout essayé



La compagnie des autres est pernicieuse

Les autres nous obligent toujours à être comme ils nous voient ou comme ils veulent nous voir. De ce point de vue, la présence ou la compagnie des autres est pernicieuse, elle réduit la liberté dont nous devrions disposer pour constuire une personnalité et une identité adaptée à notre façon de nous voir nous-mêmes. Penser que nous sommes ce que nous croyons être est une des formes du bonheur. Mais les autres sont toujours là pour nous voir autrement et nous empêcher de construire notre bonheur illusoire et, au passage, notre personnalité préférée, personnalité très souvent plus complexe, il est vrai, que celle d'un personnage de fiction.
Enrique Vilas-Mata, Docteur Pasavento, trad. André Gabastou

Appel à la Révolution



Interrogé ce matin par M. O. Fogiel, sur une de ces radios que l'on appelait hier encore périphérique – mais c'était avant sa banalisation –, Michel Bakounine Sardou nous tient encore des propos révolutionnaires en revenant sur la polémique déclenchée par Willy Sagnol, entraîneur des Girondins de Bordeaux, à propos des joueurs de foot africains : « Cette façon de parler, maintenant, qu'on a… On ne peut plus dire ceci, on ne peut plus dire cela. Y'a un mec… Quel est ce pauvre mec, je ne me rappelle plus, qui a dit "Les blacks courent plus vite que les blancs" ? Ce qui est vrai. Mais putain, c'est vrai. Il n'y a rien de raciste là-dedans. Les blacks sont plus musclés, ils sont plus costauds, ils nous le mettent. Bolt, il est pas alsacien que je sache ? Je ne suis pas raciste quand je dis ça. » Relancé par le grand intellectuel des médias avec la question que nous attendions tous : « Donc vous ne supportez pas cette société politiquement correcte ? », le chanteur enfin réhabilité lâche un dernier mot d'ordre en signe de mobilisation des troupes : « Oh, fait chier ! Voilà. Qu'ils arrêtent. Qu'ils arrêtent un peu, ça suffit. »

Aboyer aux portes du Ciel

Joaquín Sabina (Úbeda, 1949) est un de ces « cantautores » espagnols surgis dans les années 1970, influencés par le rock, Dylan et Cohen et nombre de poètes d'Espagne et d'ailleurs. Samedi dernier, pour son retour dans la capitale, il a encore défrayé la petite chronique en abrégeant un concert, submergé par l'émotion, la fatigue, les excès paraît-il nombreux. Commentaires fiéleux dans les réseaux sociaux et bêtises de tout ordre s'en sont suivis. Un deuxième concert avait lieu hier soir, et Sabina a subjugué les 10 000 spectateurs deux heures et demies durant. Il a démarré son récital par cette célèbre chanson écrite il y a une dizaine d'années et contant une rupture amoureuse. Il y est question de coups de porte résonnant comme un point d'interrogation, de se mettre à genoux pour recevoir une bise sur chaque joue, d'un chien qui aboie aux portes du Ciel, d'une anthologie de draps froids et de chambre vide, de perdition dans le vin andalou…



mardi 16 décembre 2014

La culture pour tous

This isn't happiness


La brume du matin au réveil

Un film qui fait du bien nous fonce dessus


Dans les rues de la ville, les affiches grand format annoncent la sortie prochaine d'«Un film qui fait du bien ». Réhabiliter l'œuvre de Michel Bakounine Sardou est en effet une entreprise bienfaitrice, le signe d'une réconciliation nationale tant espérée. C'est la certitude que seront désormais brandies au fronton de notre grande démocratie les valeurs de bonheur collectif, solidarité, légèreté, sourire obligatoire, tolérance et culture pour tous. Un film-réalité pour la famille, comme il existe une télé-réalité dont j'apprends justement qu'est issue la comédienne principale, épaulée par un Patrick Sébastien 2.0, rendu célèbre par ses caméras télévisuelles cachées. 
Depuis que le gros du cinéma français est financé par la télévision, ici l'argent public, puisqu'il s'agit du fric de France télévisions, les films ont tendance à n'être plus que des programmes à prime-time. J'espère me tromper ici. Mais je n'irai pas le vérifier. Le simple slogan de promo, s'inscrivant dans cette novlangue journalistico-publicitaire de « Feel good »  produits culturels, m'en dissuade fortement. Quant au cœur formé par les mains de cette jeune fille, sans aucun doute talentueuse, il me renvoie aux gestes stéréotypés de tous les footballeurs de la planète qui viennent de marquer un but et me convainc autant que le non rapprochement de l'UMP et du FN ou que l'appartenance affirmée de Manuel Valls et ses amis à la gauche.

Images en noir et blanc

Il y avait un autre ami dans ces années que j'ai appelées d'apprentissage pour aller vite, car je ne sais encore très bien ce que j'y ai appris. Jean était certainement le plus doué d'entre nous. Le plus tourmenté aussi peut-être. Il détestait Paris et j'allais passer beaucoup de temps du côté des Ardennes, Charleville puis Nouzonville. Puis vint Bruxelles. Les voyages en forme de genèse.
Je ne vois plus ce temps avec nostalgie. C'est plus souvent la honte qui me secoue. Honte de l'arrogance, de la bêtise, de ne pas avoir su rester fidèle à certaines amitiés, à certaines croyances, de n'avoir tenu aucune promesse, même la plus secrète. 

lundi 15 décembre 2014

Poussières littéraires


Je fais une pause dans la mise en cartons de ma bibliothèque

Que les livres sont salissants 
Ce qui me console aujourd'hui, la certitude qu'en cas de coup dur
Dû par exemple à mon incapacité à résister
A l'étranglement progressif et sans pitié déjà mis en place par ma banque 

L'impossibilité de continuer à acheter de nouveaux ouvrages, même d'occasion chez Gibert ou chez des bouquinistes
Il me reste un grand nombre de livres à lire, achetés un jour en urgence et jamais encore lus
Sur chaque étagère, enfouis sous la poussière

Du cinéma, de la liberté, de la marge et de la silicone

J'ai essayé l'autre soir, en compagnie de mon amoureuse, de regarder le DVD de Triple alliance, (The Other Woman) réalisé par Nick Cassavetes. J'aime beaucoup la comédie. Quand elle est bien faite. Ici, dès les premières séquences, ça sent le hold-up. Un scénario et une mise en scène de téléfilm, insistants, explicatifs, appuyés. Un choix de casting extrêmement douteux. La belle et très drôle Leslie Mann, que j'apprécie beaucoup chez Apatow, joue la femme trompée et la mal retouchée Cameron Diaz, que j'avais aimée chez les Farrelly, il y a longtemps, joue la maîtresse fatale, qui elle-même est trompée par une bimbo rendue célèbre sur le net par ses poses dénudées et son buste gonflé, Kate Upton. Bien entendu, le trio s'entend immédiatement pour se venger du sale type, joué par Taylor Kinney, une espèce de bellâtre aussi expressif qu'un panneau d'interdiction de stationner. L'exposition édifiante du truc prenant quasiment une heure, nous avons décidé de presser la touche stop et consacrer le reste de la soirée à des occupations plus stimulantes. 
J'ai beaucoup repensé au père de Nick depuis. A ma découverte de son cinéma, à ce qui m'avait touché chez lui. Certainement le souci d'échapper en bon artisan à tout formatage de sa production. 

samedi 13 décembre 2014

La permission du ciel

Le lit était au milieu de la pièce
le désir au centre de ta bouche
nous étions seuls au monde
allongés sur le ventre regardions émerveillés
comme des enfants

le film en scope et en technicolor c'était noël
avant l'heure
la fausse neige promettait le bonheur

les murs attendaient d'être peints
attendent toujours
Nous ne croyions pas au ciel
mais aux miracles de l'amour
j'ai attendu plus longtemps que
Rock Hudson dans un film de Sirk
sans pépinière à entretenir
tu t'es défaite des conventions
comme Jane Wyman dans le film de Sirk
j'ai abandonné pour un temps la défaite
Nous sommes enfin seuls au monde


Rien d'éclatant (constatation)



« Avec des sentiments comme ceux que j’éprouve à l’égard du monde, on n’obtient jamais rien de grand, jamais, à moins de se moquer des hauteurs scintillantes et d’appeler grand ce qui est tout gris, silencieux, dur et bas. Oui, je servirai, et je me chargerai toujours des obligations dont l’accomplissement n’a rien d’éclatant, toujours, et je rougirai de bonheur comme un benêt quand on me dira étourdiment merci. C’est bête, mais absolument vrai, et je ne suis pas capable de m’attrister de cette constatation. »

Robert Walser, L'institut Benjamenta, Gallimard

La maladie d'amour

Un chanteur me poursuit depuis que je l'ai découvert. Il a tendance à énerver ma compagne qui se réveille la nuit avec ses chansons en tête, comme un cauchemar. Mais ce qui me réjouit, c'est que sa fille de onze ans en est également folle - les miennes un peu moins. J'y vois comme une nette régression de mon intellect mais aussi la certitude qu'il faut garder le coeur jeune pour être touché par autant de poésie, et passer sur les tics et excès de star d'Andres Calamaro, dit El Salmon. Ici, une vidéo d'une chanson magnifique, filmée en concert il y a quelques années. Et j'avoue être ému à la fois par les paroles (Je veux vivre deux fois pour pouvoir t'oublier/Je veux t'emmener avec moi et je ne vais nulle part... Ne t'en fais pas, colombe/Ton amour est ma maladie/Je suis un emballage vide...) et par l'adhésion du public. Et je suis heureux d'éprouver un  enthousiasme aussi sincère pour cette culture populaire dont je ne me déferai jamais. 



La maladie d'amour chère à Michel "Bakounine" Sardou est une pathologie de longue date chez Calamaro puisqu'il l'avouait déjà au sein de son groupe mi-argentin, mi-espagnol, Los Rodriguez.



Ces mêmes Rodriguez, je les connaissais dans les années 90 à Madrid, sans jamais creuser vraiment le sujet et sans faire le lien avec le futur soliste. Une chanson de ce groupe (et son clip ci-bas, à ne pas mettre devant tous les yeux) me faisait rire et chanter (et parfois boire, si un ami payait le vin).



Et je ne résiste pas à cette vidéo de mauvaise qualité datant de la Coupe du monde de 1994 dans laquelle, en compagnie de son compatriote Fito Paez, il pousse cette chanson devant le génie Diego La Mano de Dios. La joie d'enfant (presque gâté) del Diez est bouleversante... C'était peu avant son expulsion du tournoi, pour dopage à la cocaïne...


vendredi 12 décembre 2014

Zéro pointé

Le prétendu docteur Pasavento d'Enrique Vila-Matas n'est pas seulement obsédé par Bernardo Atxaga, il l'est également, surtout, par Robert Walser, autre grande référence de mes années d'apprentissage. Un écrivain lié à Philippe, perdu de vue depuis. Je commençais à lire beaucoup, et parmi ces lectures anarchiques, des écrivains de langue allemande. Va savoir pourquoi, moi qui étais on ne peut plus imperméable à cette langue au lycée. Après l'incontourable Kafka, j'avais découvert Ödön von Horváth je ne sais plus par quel biais. Peut-être grâce aux films de Wenders et l'influence de Handke, beaucoup lu aussi. Et donc Walser avant Max Frisch ou Friedrich Durrenmatt. 

Avec Philippe, on s'était retrouvé du côté du Saint-André-des-arts pour les films de Bergman que nous découvrions ensemble. Nous partagions le même amour pour un autre gai-luron de la littérature, un autre Suédois, Stig Dagerman dont j'ai souvent offert à cette époque le fameux dernier texte, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier. Même passion pour Cioran qu'il m'avait également fait découvrir. Pour Bukowski, j'ai résisté un moment. Mais Philippe revenait sans cesse à  Walser et à son désir d'être un zéro tout rond, pointé disait Philippe. A sa mort, un jour de Noël, dans la neige, après plus de trente ans enfermé dans un asile psychiatrique, sans plus une seule ligne écrite.

J'ai donc volé L'institut Benjamenta, Le commis, Les enfants Tanner, La promenade… C'est dans le premier de ces livres qu'il est question du zéro pointé. Une sorte de mot de passe pour initiés. Vila-Matas y fait référence. Et de son attirance pour les régions inférieures. 
Je ne saurais expliquer aussi bien que l'auteur catalan le trouble et l'obsession que produisait chez moi Walser et son désespoir ironique. A cet âge. Fallait-il être maudit ? Ne pouvait-on qu'être maudit ? Etait-ce une posture ? Une lucidité ? Comme je ne peux expliquer le trouble et le plaisir douloureux que me procure la lecture du livre d'EVM. J'y lis comme les aveux que je n'oserais jamais faire. Notamment sur ma jeunesse et sur cette amitié interrompue avec Philippe.
 
EVM écrit : « Autrefois, j'ai rompu avec plus d'un ami précisément parce qu'il me rappelait le passé. Conscient que ma personnalité de jeunesse était horrible, j'ai coupé les ponts avec plus d'un ami ou d'une amie pour ne pas me sentir lié une minute de plus à la réalité des jours du passé qui me faisaient tant horreur… » En m'éloignant de Philippe, je me suis éloigné de mes rêves, de mon arrogance, mais aussi de ma noirceur, en partie tout au moins. Pourtant, je crois que je n'ai jamais autant ri avec quelqu'un – je veux dire un être humain, pas un film ou un livre, un être humain. Mais c'était un de ces rires provoqués par la dérision, par une certaine conscience de l'absurdité, absurdité de la vie, de l'amour, de la vanité de toute ambition, de notre vulgarité aussi. En m'éloignant de mon ami, j'ai trahi ce qui nous unissait. Et refusé ce qui nous menaçait. Je n'avais pas les couilles pour ça, j'avais encore un peu d'espoir dans la vie. Philippe avait une tendance à l'alcoolisme et je sentais qu'en continuant à le fréquenter, je n'échapperais pas à cette pathologie familiale.
Philippe m'a vu construire des projets, m'installer pour la première fois avec une fille, m'en séparer, vivre seul, publier, rencontrer une autre fille, avoir des enfants, me séparer de leur mère, sombrer, vivre avec quelqu'un d'autre, de nouveau me séparer… Il était le témoin trop direct et immobile de mes nombreux espoirs et échecs dans tous les domaines. Il en devenait gênant. Tandis que ma vie avançait plus ou moins chaotiquement, la sienne était synonyme d'inertie. Ne plus le voir devait effacer cette autre vie, faire semblant d'en vivre dès lors une autre. L'illusion prend le train. Et le large.

L'amour pour disparaître

Voilà trente ans que ce type m'obsède. Et régulièrement, je lui rends visite, comme à un vieux maître. J'en apprends tous les jours. Ici, il m'enseigne à disparaître dans l'amour comme il s'efface derrière sa choriste, co-auteur de cette chanson... Chapeau.



jeudi 11 décembre 2014

Au lit avec Sophie

- T'as déjà vu les films de Sophie Letourneur ?
- Non. Tout le monde parle du dernier, là, on dirait…
- Regarde, elle est dans Elle.
- Dans le lit ?
- Oui !
- C'est qui, la fille avec elle ?
- Ben, Lolita Chammah !
- La fille d'Isabelle Huppert ?
- Ben oui.
- C'est vrai qu'elle est actrice comme maman.
- Elle est assez mignone, Sophie Letourneur, non ?
- Mouais…
- Elle ressemble un peu à Virginie Ledoyen, tu trouves pas ?
- Virginie Fernandez, tu veux dire ?
- Non, Ledoyen.
- Fernandez, c'est son vrai nom. Comme ma mère.
- Ta mère s'appelle Fernandez ?
- Ben oui, tu savais pas ? Et Virginie aussi, mais ça faisait pas assez petite actrice française. Et alors, elle dit quoi, Sophie Letourneur dans son lit ?
- C'est insupportable.
- M'étonne pas…
- Lis, tu verras, t'as envie de lui mettre des claques.
- Oh, non, rien que l'idée de lire les propos de deux filles qui prennent la pose dans un lit avec éclats de rire simulés, ça me fatigue à l'avance. Raconte-moi, plutôt.
- En gros, elle dit qu'elle a 7 ans d'âge mental, qu'elle fout rien de la journée, qu'elle peut pas dormir seule alors elle prend des hommes-doudou qui en genéral sont assez déçus qu'il ne se passe rien d'autre au lit, qu'elle a rencontré Lolita Chammah dans une maison de vacances, qu'elle a tourné le film dans sa propre maison, c'est son propre vernis que Lolita porte aux orteils, sa robe, son pull, ses chaussures, qu'elle a fait une école d'art pour être peintre, mais qu'elle n'arrivait pas à être toute seule avec elle-même dans son atelier, elle déprimait, alors elle a rencontré un producteur qui lui a dit "t'as qu'à faire un film". Ecoute, elle dit : "Je n'ai jamais eu à émettre le vœu d'être cinéaste !" Franchement, t'as envie de voir ses films quand t'entends ça ?
- C'est quoi, ça "Enlève ton tee-shirt, je te fais une omelette" ?
- Un dialogue du film. 
- Ah, oui, quand même… Il me semble que son producteur, c'est Emmanuel Chaumet, un type qui ne fait que des films fauchés. C'est lui qui a produit La fille du 14 juillet, tu sais.
- C'était bien, ça. On avait beaucoup ri. Surtout toi.
- C'est vrai. Mais je crois qu'il sont en procès depuis, pour des histoires de fric. Il produit aussi Justine Triet aussi qui fait des films socialistes, la bande à Vincent Macaigne, des films de copains trentenaires parisiens.
- Du cinéma de bobos ?
- J'aime pas ce terme. C'est bon pour le Nouvel Obs ou France Inter. C'est pour ne pas dire qu'on a un cinéma de petits bourgeois depuis la Nouvelle vague. Ça a donné parfois de belles choses aussi. Et puis des exceptions comme Eustache. 
- Eustache se rêvait en petit-bourgeois aussi, non ?
- Il avait un CAP d'électricien et était OS à la SNCF. Mais il posait un peu en dandy, c'est vrai.
- Pialat aussi.
- En dandy ?
- Non, en bourgeois.
- Pialat, c'est compliqué. Il détestait la Nouvelle vague d'ailleurs. Tu sais qu'il vivait pas loin de chez mes parents ?
- Tu me l'as déjà raconté.
- Je me fais vieux. Je radote.
- Non, j'aime bien quand tu me racontes des histoires.
- Elle parle un peu de notre époque, la Letourneur, j'imagine, non ?
- Elle dit : "Il n'y a ni portable, ni voiture, ni profession dans le film. C'est un conte. Il n'a pas à s'inscrire dans une réalité socio-économique."
- Le fait de dire ça, c'est déjà de l'idéologie. Ça s'inscrit donc dans une réalité – comment elle dit ? – socio-économique.
- En tous cas, elle a la carte, cette petite. Elle est dans Libé, les Inrocks, Le Monde
- Ça doit faire un cinéma sympa. Qui ne dérange personne, qui coûte pas cher et qui fait travailler les gens et se maintenir les industries techniques. Et les journalistes, issus du même milieu, se reconnaissent là-dedans. Ça les interpelle dans leur vécu quelque part.
- Tu crois qu'elle vient d'où, cette Sophie Letourneur ?
- Encore une "fille de" ? Tu crois que c'est la fille de Jacques Tourneur ?
- Tu sais quoi ? J'ai envie d'aller voir le film maintenant, histoire d'en avoir le cœur net.
- Tu es folle ?
- On a passé une demi-heure à la démolir, mais peut-être que ses films sont bien.
- Tu me raconteras alors. Moi, je préfère rester au lit avec Vila-Matas et Robert Walser…