vendredi 31 octobre 2014

Ce jour-là, dans un café du 15e


Je ne fêterai pas Halloween ni la Nuit des betteraves grimaçantes. Je n'ai rien contre les clowns contrairement à d'autres en ce moment, ni contre les enfants. Mais je ne me sens ni Américain ni Celte, pas grand-chose en fête. Je préfère boire à la mémoire de Serge Reggiani, ce soir. Le 31 octobre ne correspond a priori à aucune date marquante de sa biographie, ni à sa mort, ni à sa naissance. J'aime mieux quand c'est comme ça. Je ne sais pas pourquoi, j'ai en tête cette Chanson de Paul qui parle d'un café du 15e, de la rue Vivienne - un nom du monde d'avant. Un film de Claude Sautet. Je ne sais pas pourquoi cet Italien a toujours été associé à mon père. Ou le contraire. Peut-être parce qu'il m'est arrivé comme dans La Gana ou chez Fante d'aller avec ma mère chercher mon père dans les bistrots et tenter de le ramener à la maison, quand on parvenait à mettre la main dessus ou dessous. Peut-être parce que mon père apparaît dans un film de Sautet, que je me suis toujours senti un mauvais fils, préférant lâchement accréditer son image de mauvais père. C'est lui qui, dans son imper jaune, parmi d'autres ouvriers, vient porter secours à Yves Robert lors de son attaque. Rien que pour ça, certainement. 

Brooklyn, France

Il est parfois des films qui vous réconcilient avec le cinéma, son aventure. Brooklyn est de ceux-là, assurément. Je connais Pascal Tessaud pour avoir suivi un très beau projet, porté des années durant et à ce jour non encore réalisé. Trop de politique là-dedans, trop de point de vue ouvrier et critique sur les rêves trahis par une certaine gauche. Car Pascal vient de là. D'un père OS chez Renault, monté à Paris au tout début des années 1980, lorsque l'espoir était encore permis. On connaît la suite. Et les instances du cinéma français ne veulent pas la voir racontée. « J’ai cru à la méritocratie française, fait mes preuves à travers les courts métrages et des documentaires, me suis rapproché du centre, mais rien à faire : quand on est issu d’un milieu ouvrier, nos sujets n’intéressent personne. » Pas ceux-là en tous cas. 
« Le système est tel qu’on finit par se sous-estimer si l’on ne correspond pas au modèle de réussite prôné ». Frappé d'un coup de pied au cul par Donoma, Rengaine et une poignée d'autres films sauvages produits hors système, Pascal oublie le découragement menaçant et casse sa tirelire. Toutes ses économies d'intermittent sont reversées dans la fabrication maison de ce qui devient son premier long (merci le Medef !). Création d'une association à Saint-Denis, travail avec des jeunes du quartier sous formes d'ateliers d'impros, scénario souple, équipe professionnelle bénévole et motivée, Brooklyn voit le jour et se retrouve... à Cannes ! - sélection de l'ACID (association du cinéma indépendant pour sa diffusion).Et devrait être sur les écrans début 2015.
Alors, Brooklyn, c'est quoi ? C'est un blaze. Le surnom d'une apprentie rappeuse débarquant sans un rond de sa Suisse natale dans notre belle banlieue parisienne. Et malgré son jeune âge, Brooklyn est une rebelle à l'ancienne. « Je suis old school, se défend Pascal Tessaud, formé par un rap social qui m’a poussé à l’écriture, défendu en France par NTM ou IAM et aux Etats-Unis par des groupes comme Public Enemy. Je ne suis pas nostalgique de cette époque mais je n’adhère pas du tout au rap bling-bling d’aujourd’hui qui met en avant les grosses voitures, les flingues, les drogues et les filles faciles… Mon film se veut une déclaration d’amour à la banlieue où je réside encore, trop souvent stigmatisée par les médias. J’essaie quand même de ne pas faire d’angélisme : je montre aussi bien les dérives qui ont gangrené les cités que la résistance qui s’organise à travers la création. » 
Servi par des comédiens épatants - KT Gorique en tête, mais aussi l'excellent Jalil Naciri, et l'inestimable Liliane Rovère -, Brooklyn est, malgré de toutes petites maladresses, un film qui respire une certaine idée d'un cinéma passionné, politique et poétique, celui des maîtres de Pascal, à commencer par son dédicataire, le Marseillais Paul Carpita. 


jeudi 30 octobre 2014

Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier

Ce matin, avant de me rendre à ma séance de kiné, j'ai apporté ma Vespa chez son ostéopathe habituel. La révision était prévue depuis un moment et l'accident du mois dernier en avait retardé l'échéance. Là, je redoute la note. D'autant qu'il va falloir que je me rachète un casque, le mien ayant durement frappé le bitume lors de la chute. Je suis donc allé me détendre chez David, parce que je le vaux bien.
J'étais un peu en avance sur l'heure et me suis permis quelques digressions sur le chemin. Je me suis retrouvé dans les nouveaux quartiers du bas de la ville que je traverse normalement en scooter. J'ai poussé jusqu'à l'angle de rue où se trouvait il y a quelques années encore un haut lieu du flamenco, Planète Andalousie. Il n'y a plus rien. Non loin de là, en poussant vers le périph', une salle présentant depuis 25 ans l'avant-garde du jazz et, un moment menacée de fermeture, a la chance d'avoir survécu à la spéculation immobilière. Mais j'ai un peu de mal avec cette musique. J'ai bien essayé à une époque, au théâtre Dunois notamment, mais je suis revenu très vite à des expressions plus vulgaires. Comme le flamenco. Surtout depuis la mort de mon père.
A ce carrefour, il y a peu encore, surgissait un sentiment de terrain vague, comme ceux que l'on trouvait dans mon enfance. Des caravanes de roms avaient pris la place de la salle de musique gitane. Le savaient-ils ? L'ancienne maire écolo leur a aménagé depuis des containers en couleur. Pardon, des « logements modulaires qui s'inscrivent dans le cadre de la Maîtrise d'œuvre urbaine et sociale (Mous) » – ça ne s'invente pas ! Onze familles ont été parquées dans ce qui, de loin, ressemble à un jeu de Lego™ oublié par un Gulliver étourdi, jouxtant un petit square nommé Django Reinhardt. Il y aurait officiellement 600 Djangos dispersés dans divers campements en ville.




Aujourd'hui, au lieu des caravanes de roms, on trouve une roulotte. Pardon, un "food truck" proposant, entre 12h et 15h, ses spécialités thaï et indiennes et répondant à la douce enseigne de Street wok, un jeu de mot urbano-culinaire de notre époque certainement. Scellés devant, quatre sièges en forme de grands clous permettent aux heureux gastronomes élus n'ayant pas des fesses trop délicates de les poser le temps d'un repas de toute manière forcément court.
En face, un chantier s'applique à faire naître une belle verrue en béton. Les entrepreneurs de la chose — les patrons de TF1 et une filiale de la Société générale — auront beau appliquer en facade un peu de bois clair et à la mode – d'où vient d'ailleurs ce courant pseudo écolo ? – le béton et ses adjuvants l'emporteront. 1780 mètres carrés de bureaux y sont à vendre. Il faudrait un jour faire l'addition des mètres carrés de bureaux vides que compte la ville. Mais rassurons-nous, ces immondes immeubles comprendront également 103 appartements et des locaux commerciaux. Parfaite conjugaison avec les édifices ayant poussé ces dernières années et abritant le siège d'une grosse banque à bouc émissaire inespéré, celui de compagnies d'assurances, de voyage, une boîte nommée Terra Nova n'ayant rien à voir avec le think tank socialiste apparemment, mais aussi la Cour nationale du droit d’asile, là même où il y a quelques jours un Tchadien s'étant vu refusé le statut de réfugié s'est immolé par le feu.
Quel est le joyeux drille ayant donné à une de ces nouvelles rues tristes le nom de Dolores Ibarruri ? S'il est vrai que les morts se retournent parfois dans leur tombe, la Pasionaria a du en faire, des révolutions…


Du monde d'avant, je préfère aussi l'humour. C'est dans ce quartier anciennement ouvrier de la ville qu'il existe une rue du Progrès, comprenant son impasse…

mardi 28 octobre 2014

Rencontre


Ils sont montés au même arrêt. Lui, un grand jeune black, elle, Asiatique, la cinquantaine. Il est allé s'asseoir vers le fond du bus, elle l'a rejoint.
- Je dois me dépêcher. Je ne veux absolument pas louper la grande soirée musique, ce soir. J'adore ça, la musique, moi. Je ne rate jamais une émission, j'en serais malade. C'est ma passion, la musique. Il faut avoir une passion dans la vie, sinon… Vous aimez ça, vous, la musique ? Vous aimez plus le foot, peut-être ? Je sais qu'il y a des hommes qui ne ratent jamais un match, je peux le comprendre. Moi, c'est la musique. Et ce soir, c'est la grande émission, vous avez sûrement vu les affiches partout, les pubs partout, hein ? Il y aura tous les chanteurs, ils seront tous là : Calogero, Larusso, Patrick Bruel, Alizée, Lara Fabian… J'ai trop hâte. Je passe juste au McDo m'acheter quelque chose et je rentre. C'est à 21h, que ça commence.
Vous savez, les jeunes, ils m'aiment bien. Sûrement parce que je suis sympathique, que je suis ouverte, je parle facilement. Alors, les jeunes, ils m'aiment bien. Même les Africains, vous savez. Je ne fais pas de différence. J'ai une voisine qui vient du Sénégal, une autre de Côte d'Ivoire, elles m'aiment bien. Ebola, ça ne me fait pas peur. Vous êtes d'où, vous ? C'est quoi, ça, Wolof ? Ah, le Sénégal ? Vous savez, moi, j'ai beaucoup d'amis africains, quand même. Je leur donne souvent de vieux vêtements que je ne porte plus, pour la famille, ils envoient ça au pays. Je me souviens, j'ai donné beaucoup de voilages, des rideaux, je suis très généreuse.
En général, les gens m'aiment bien. Mais quand je dis non, c'est non. Ah, ça… Non, c'est non. Il y en a un qui n'a pas compris. Il m'attend le soir quand je rentre chez moi. Le matin, quand je pars, il est là. Une fois, il était dans le bus. Je ne sais pas ce qu'il fait de ses journées. Je lui ai dit, mais il n'y a rien à faire. Il ne m'intéresse pas. Il est moche, en plus, vous verriez ça… Ça s'appelle du harcèlement, ça, non ? Vous comprenez ? Ah, vous descendez ici ? Bonsoir, jeune homme. A la prochaine. 

Barbares

Dès mon retour au boulot la semaine dernière, mes collègues ont tenu à m'annoncer la bonne nouvelle : on avait enfin réussi à se débarrasser de Sylvie, notre femme de ménage attitrée. Je n'ai jamais bien compris l'acharnement de tous contre cette pauvre femme. Pour deux raisons essentiellement. La première étant qu'à mon arrivée à ce poste, je me suis rapidement tenu à l'écart de tous les habituels racontars, ragots et autres commentaires des faits et gestes des uns et des autres, de l'actualité et des programmes télé. Non pas que je refuse absolument ce genre d'échanges, ils sont  souvent sociologiquement très riches. Mais ils se déroulent principalement dans l'exigüe pièce qui nous tient lieu de cuisine, de cafétéria et accessoirement de salle de repos du personnel. Et dans ce qui s'apparente à la cabine des Marx brothers, il faut parler fort pour imposer son point de vue, aussi stupide ou commun soit-il, faire des vannes et rire à pleine gorge tout en auscultant son interlocuteur avec la rigueur d'un médecin nazi. J'ai peu l'esprit grégaire et passe pour un type arrogant et solitaire. Ça ne me dérange pas. L'autre raison qui me rend incompréhensible le harcèlement dont a été victime Sylvie a pour origine mes origines. Fils d'une femme de ménage, je me sens naturellement et bêtement plus proche de celles et ceux qui exercent ce genre de métier pénible et ingrat. Et j'ai aimé de temps à autre discuter avec cette femme aujourd'hui portée disparue. 
Malgré mon décalage plus ou moins volontaire, j'ai entendu parler de Sylvie à quelques reprises. On lui reprochait un travail mal fait, des pauses trop fréquentes, un caractère difficile et même un parfum trop entêtant – ce dernier point, je l'avoue, m'a parfois également gêné, mais est-ce vraiment une raison pour prendre quelqu'un en grippe ? Et puis, il y avait surtout cette soirée du Jour de l'an, il y a quelques années, maintes fois racontée en détails par mes collègues hilares. Sylvie avait tenu à inviter pour le dernier repas de l'année les personnes qu'elle croisait chaque jour dans son travail. Beaucoup s'étaient désistées, prétextant une soirée prévue de longue date, un voyage dans la famille, un parent malade… D'autres, curieuses, s'y étaient rendues, certaines d'y passer un moment inoubliable. Elles en parlent encore, la voix aigüe de sarcasmes. C'est que leur hôte avait, ce soir-là, cassé sa tirelire et dressé une nappe en papier, servi du champagne dans des gobelets en plastique et le homard, réchauffé au micro-ondes, dans des assiettes en carton. Le principal effort de mes collègues fut de se retenir de rire en attendant l'heure de rentrer. Il est vrai que, pour leur part, grâce à un salaire à peine supérieur au smic, ils mènent la grande vie et goûtent au luxe véritable plus souvent qu'à leur tour. Cette certitude d'être supérieur à son semblable, simplement parce qu'on n'a pas à nettoyer la merde des autres est malheureusement des plus répandues. Que l'espèce humaine ait réussi à survivre sur terre depuis des millénaires m'étonne toujours
Une chose me faisait rire chez Sylvie, je l'avoue. C'était son mari. Un type dépressif ayant fait, au cours de leur mariage, plusieurs tentatives de suicide. C'est particulièrement la méthode employée pour mettre fin à ses jours qui, j'en ai presque honte, m'amusait : à chaque nouvelle tentative, ce pauvre type avalait des bouteilles de produits ménagers ! Une psychopathologie de la vie quotidienne qui aurait réjoui et inspiré Don Luis Buñuel. On est toujours le barbare de quelqu'un...


lundi 27 octobre 2014

Actrices


A propos de l'excellent livre d'Arnaud Le Guern consacré à Paul Gegauff, Frédéric Schiffter notait qu'il s'agissait d'un « prétexte pour déclarer son amour aux actrices du monde d'avant, quand le cinéma savait photographier leur regard mélancolique leur silhouette élégante, leur visage émouvant de garce ou d'âme perdue. Aujourd'hui, quelle actrice le bouleverserait ? Audrey Tautou ? Valérie Lemercier ? Marion Cotillard ? Le Gégauff d'Arnaud Le Guern m'a conforté dans cette certitude : quand on aime les femmes, il ne faut plus aller au cinéma. » (in Dictionnaire chic de philosophie, Ed. Ecriture)
Heureusement, il y a Mélanie, Frédéric…



dimanche 26 octobre 2014

Où va ce pays ?


Où va ce pays ? se demandait la vieille dame à laquelle un type avait cédé sa place. Elle discutait depuis quelques minutes avec une black aux cheveux blancs. Elle venait d'acheter un balai dans le grand bazar du centre commercial, au bord de l'autoroute. Pour balayer la cour, parce qu'elle est tellement sale que j'en ai honte. C'est peut-être pas très solide pour la cour, ça, avait estimé l'autre ; à Auchan, ils sont bien, leurs balais. Et puis, à l'arrêt suivant, lorsqu'ils sont montés et qu'ils sont passés devant elle, elle a lâché sa réflexion à haute voix, Où va ce pays ? Son amie a précisé que ce n'était pas nouveau et que ça allait empirer. Qu'on allait voir ce que ça allait devenir. 
La première fois, ça m'a surpris. En entrant dans le bus, j'ai remarqué des places vides et trop de passagers debout. Encore mal réveillé, je n'ai pas fait le lien. Je me suis assis pour lire. C'est lorsque j'ai vu quelques regards se tourner vers moi que j'ai compris. Je m'en foutais ou quoi ? J'étais donc comme eux ? Eux, c'étaient ces hommes et ces femmes qu'on appelle du voyage, les roms, les gitans, les manouches… Ils voyageaient en transports en commun, et ça, le commun des mortels français, il avait du mal. Que fuyait-on en laissant vide l'espace autour d'eux ? L'odeur ? L'image ? La marginalité ? La pauvreté ? La délinquance ? Pas l'air très réveillés non plus, silencieux, ils acceptaient les clichés avec lesquels ils voyageaient.
Tous les matins, lorsque je choisis l'option avec changement, je les vois. Ils viennent des camps situés dans le haut de la ville et descendent à ce point névralgique de notre banlieue : terminus des bus, gare routière, centre commercial. Ils se réunissent sous le pont de l'embranchement de l'autoroute. Je ne sais pas ce qu'il se passe ensuite. Restent-ils toute la journée dans les parages ? Certains d'entre eux poussent-ils jusqu'à Paris, à quelques minutes de là ? Je me suis précipité dans le second bus vite engagé sur l'autoroute. Derrière ma vitre, d'autres campements au-dessus des talus.
Le trajet du soir est plus long. Les embouteillages, la circulation aléatoire, d'autres incidents qui m'échappent, rendent, après une journée de travail monotone, le trajet plus pénible. Beaucoup de personnes stressées-pressées d'aller faire leurs courses, voir un film, dans le plus grand centre commercial de France ou calculant le temps restant pour choper leur RER. L'arrière du bus est rempli de jeunes. Ça chahute, ça parle fort, ça fout la musique à fond saturé, ça provoque, ça agace… Avant-hier, ils étaient cinq ou six à se raconter leurs exploits d'apprentis-délinquants, leurs frictions avec les contrôleurs, les flics, les juges. L'autre soir, un jeune black s'amusait à mettre sa basket sous le nez d'une fille et lui demandait de baiser son pied. Elle trouvait ça drôle et a déposé un bisou, vite fait. L'autre n'a pas enlevé son pied.
Les habitués savent que, à partir d'une certaine heure de l'après-midi, il faut éviter cet espace.

samedi 25 octobre 2014

Rester dans la lumière




Nous avons dansé un seul été
Un chef nous apprenait à découper les tomates
A pied d’oeuvre  
Nous voulions brûler la maison
Hantée par un anniversaire, un mariage
Où étions-nous ?
Nous avions pris cette route pour nulle part
Qui étions-nous ?
Nous restions dans la lumière
Sans nous soucier du gouvernement
Une fois dans la vie
Plus les images sont floues, plus elles s'imprègnent

vendredi 24 octobre 2014

Des lendemains qui chantent

Dans un récent entretien publié par l'hebdo de gauche non passéiste, Le Nouvel Obs, notre Premier ministre affirme :
« Il faut en finir avec la gauche passéiste, celle qui s'attache à un passé révolu et nostalgique, hantée par le surmoi marxiste et par le souvenir des Trente Glorieuses. La seule question qui vaille, c’est comment orienter la modernité pour accélérer l’émancipation des individus.»

Nous ne sommes donc pas au bout de nos peines. 

Manchot

J'étais hier à l'hôpital. Certainement ma dernière visite en cette veille d'anniversaire. J'ai commencé par une courte file d'attente dans une salle surchauffée. Se faire enregistrer, attendre, se faire radiographer, attendre, se faire remettre sa radio, remonter, attendre à une nouvelle file, se refaire enregistrer, cette fois-ci pour la consultation, attendre, et puis, quand même, faire faire également une radio de la main, au cas où une petite fracture nous aurait échappée, ce qui expliquerait cette légère douleur persistante. 
Retour au sauna. A l'accueil, un grand black, les écouteurs sur les oreilles, un peu barré, cherche en vain son ordonnance. Il s'emmêle dans ses explications lorsqu'il lui est dit que, sans ordonnance, il ne pourra pas être examiné. Il y a quelques minutes, lors de mon premier passage, la femme devant moi avait également oublié son ordonnance. Ce doit être une pratique courante. Elle est toujours là, d'ailleurs, à attendre que son mari mèle l'ordonnance à l'hôpital. Une vieille femme presque squelettique, déjà aperçue, attend toujours sur sa chaise roulante. Une infirmière la rassure puis disparaît, la laissant seule de nouveau. Je m'assois sur un siège noir, comme on me l'a demandé. Non loin de moi, une infirmière essaie de garder son calme devant la même question posée régulièrement par son malade, un homme en peignoir, la jambe dans le plâtre, tellement englué dans son fauteuil roulant qu'il semble ne pas avoir de torse. Sa voix est trop basse pour que j'entende ce qu'il demande. 
- Si vous n'arrêtez pas de me poser cette question, je vais le faire. 
Elle lui parle comme à un enfant. Il remet ça.
- Mais, d'après vous… Vous croyez que je vais faire quoi ? 
Ça le tranquillise un instant.
- On va vous enlever le plâtre aujourd'hui. C'est bien, hein ? Mais faut pas que ça se reproduise, hein ? D'accord ? 
Il ne répond plus. Il semble encore plus stone que le grand black aux écouteurs.
- Est-ce que vous me reconnaissez ? Vous savez qui je suis ?
Il hoche doucement la tête.
- Vous ne savez pas qui je suis ?! Je m'occupe souvent de vous à l'hôpital…
Une autre infirmière les rejoint. Elle a droit à l'histoire. 
- Il connaît mieux ma collègue, mais je viens souvent l'aider. Il n'arrête pas, là, il est angoissé, il a peur que je l'abandonne.
Elle raconte, comme s'il n'était pas là. La radiologue sort de son cabinet.
- Monsieur Cervantes, c'est à vous. 
Elle se dirige vers notre homme et l'emmène avec elle. La seconde infirmière en profite pour filer.
Je regarde l'infirmière abandonnée. 
- Il a un superbe nom…
- Oui, il est Espagnol.
- Que lui est-il arrivé ?
- Oh… Eh bien…
Elle se retient finalement.
- Secret médical, je suis désolée, je ne peux pas…
- Oui, pardon.
La vie de Cervantes restera un mystère.
Elle a quand même envie de parler. Un indice.
- On n'est pas de cet hôpital.
Elle montre sa blouse sur laquelle est certainement inscrit le nom de l'établissement, mais elle est trop loin de moi et je suis trop myope. 
Elle se rapproche. Et précise. Elle travaille dans un centre hospitalier qui regroupe une structure de rééducation, une maternité et un hôpital psychiatrique. 
- Voilà, conclut-elle. Je ne peux pas vous en dire plus.
Ainsi, Cervantes serait fou…
Je le regarde revenir parmi nous. Il me regarde aussi. 
- Monsieur Cervantes !
- Oui.
- Il ne faut pas regarder les gens comme ça.
Il me jette un dernier regard, insistant.
- Monsieur Cervantes, on ne regarde pas les gens comme ça.
C'est mon tour. La radiologue est étonnée de me revoir. Mais se montre plus aimable que la première fois. Je lui raconte la petite douleur, la petite fracture éventuelle. Je me sens tout petit soudain. L'ombre du manchot de Lepante, certainement. 

mercredi 22 octobre 2014

Vie de scénariste, le retour



Une amie scénariste, formatrice dans une école d’écriture audiovisuelle, me racontait hier qu’un de ses élèves, le plus brillant d’entre tous, venait d’être embauché dans une boîte de production de cinéma.
- Super, je suis content pour lui. Tu m’as dit qu’il avait beaucoup de talent.
- Il n’est que stagiaire.
- Ah…
- Payé 300 euros par mois.
- Bon, c’est un début.
- Il a plus de trente ans.
- Il n’y a pas d’âge pour débuter.
- Son principal boulot, c’est de lire des scénarios.
- C’est bien, ça. Il fait des fiches de lecture, ce genre de choses...
- En fait, son rôle est de trouver la raison de dire non.
- Comment ça ?
- Il lit les scénarios pour trouver, dans le texte, de quoi alimenter les refus.
- Il y a bien des scénarios qui s’imposent par leur force, leur originalité, quand même !
- Il est chargé de tous les refuser.
- Je n’y crois pas.
- C’est pourtant la vérité. Ils n’ont pas besoin de projets. Ils ne travaillent qu’avec leurs réseaux, les gens de la télé, des people, ceux qui ont la carte.
- Ce n’est pas possible. Il faut toujours de nouveaux talents, être à l’écoute de…
- ...Il n’est pas question de prendre de nouveaux auteurs que personne ne connaît. Leurs films seraient trop difficiles à financer, ça prendrait trop de temps, trop de boulot.
- C’est quoi, cette boîte ?
- Peu importe, le nom de cette boîte en particulier…
- Mais, il faut que ça se sache.
- C’est une pratique répandue.
- Ça ne peut que créer un cinéma consanguin…
- On en est là. Je ne peux pas t'en dire plus. Tu foutrais ça sur ton blog, je te connais…
- Moi ?! Tu me connais mal...