vendredi 21 novembre 2014

Mike Nichols VS Julio Iglesias

Ça devait être à l'Action écoles, la première fois. N et moi y avons dévoré des dizaines de classiques du cinéma américain durant mes deux premières années de fac, à quelques mètres de là. J'étais ce type maladroit, qui plaisait aux femmes mûres plus qu'à leurs filles. Une espèce de gendre parfait qui s'ignorait, et déjà démodé pour les filles de mon âge.



Je me souviens de la femme d'un patron de café qui me harcelait. Je devais avoir quinze ans. Une espèce de cagole mariée à un type maigrelet à moustache et néanmoins nerveux, et d'origine espagnole il me semble. Doudou qu'elle le surnommait. Elle avait l'accent du sud-est et la vulgarité de son milieu, tout de même plus élevé que le mien. On s'est retrouvé dans ma chambre, celle que je partageais avec mon frère, et elle m'a questionné sur ma vie, mes goûts, mes copines. Je ne savais quoi répondre, ne pouvant révéler le néant qu'était ma vie dans tous les domaines. Je me rendais compte que c'était une belle femme, mais pas qu'elle me draguait. C'est ma mère qui plus tard a attiré mon attention sur le sujet, sur l'ambiguïté. Indirectement. Elle ne l'aimait pas. Comme tout ce qui était dangereux pour son fils. D'autant que ce couple étrange avait repris le café du coin, le bistrot le plus proche pour mon père et où il avait ses habitudes depuis plus dix ans, à l'époque del gordo, l'ancien taulier, un type énorme, à moustache aussi, dont je me rappelle encore le nom, Guy Roudière. Nous aussi y avions nos habitudes puisque c'est là que nous nous rendions pour le téléphone. Là et chez la petite mercière, la dame aux bonbons comme nous l'appelions enfants. Combien de fois ma mère nous a envoyé voter par téléphone pour Julio Iglesias et son Manuela ? Une émission de RTL ou Europe 1 demandait aux auditeurs d'appeler pour porter leur idole au sommet d'un quelconque hit-parade. Et c'était nous, les enfants, qui nous coltinions la corvée, honteux. On avait fini par négocier un marché avec ma mère : un appel, un bonbon. Et nous votions pour l'ancien gardien de but du Real.



Heureusement, à l'époque de N, nous venions de faire installer le téléphone à la maison. Les préférences étaient autres et la soumission moindre. Avec mon petit frère, nous avions eu notre période tête rasée, imper, pantalons trop courts et écrase-merde aux pieds. Touche pas à mon pote.



J'ai traîné un moment avec des voisins. Une famille alsacienne et nombreuse. On faisait les marchés ensemble. Et du foot. Ils étaient plus âgés que moi. L'un des frères m'aidait à faire mes rédactions de français, une des sœurs me donnait des cours d'anglais. Parfois, on sortait le soir entre garçons pour manger une glace au pub Renault sur les Champs. Quelle idée. Même à l'époque je trouvais ça étrange. Mais aujourd'hui encore, les gamins de banlieue sortent sur les Champs. Un lieu tout de même assez lugubre. Un soir, on devait partir en virée en voiture et c'est alors que j'ai vraiment compris à qui j'avais affaire. Il y avait avec nous un pote à eux, un Polonais dont ma sœur était secrètement amoureuse, une dégaine à la Robert Conrad dans Les mystères de l'Ouest, mais un cerveau à la Joseph Goebbels dans le Troisième Reich. Tous ces joyeux jeunes hommes se proposaient d'aller faire une ratonnade. Je n'avais jamais entendu ce terme. Et lorsque j'ai su de quoi il s'agissait, j'ai prétexté un devoir pas fini pour rentrer illico chez maman. J'avais beau suivre le mouvement antiraciste et fête de la musique, je ne savais pas que ce genre d'activité, aller casser du bougnoule, pouvait être l'apanage de mecs avec qui j'avais plaisir à jouer au foot et que je connaissais depuis l'enfance. Le choc fut violent. Je ne leur en voulais pas plus que ça. J'en voulais à ma connerie, au fait de n'avoir rien compris. Je n'ai jamais pu dire à ma mère la raison pour laquelle je ne voulais plus les fréquenter et avais décidé de me débrouiller seul pour l'anglais et le français. 
Quand N est arrivée, j'étais toujours aussi ignorant mais le sachant, je savais que je devais le cacher. Nous n'allions pas manger de glace sur les Champs. Notre sortie, le samedi après-midi, c'était les salles du quartier latin. Les Actions en particulier. Les films des Marx, Woody Allen, Hitchcok… Et l'Entrepôt à Pernety pour les films de la Nouvelle vague. Et un jour, ça s'est terminé et j'ai fini par m'enfermer à la cinémathèque et à lire Cioran. 
J'aimerais revoir certains de ces films que j'ai oubliés. Pas par nostalgie, plutôt pour voir à quoi ça ressemble, tenter de comprendre ce que je leur trouvais, en quoi ils m'ont marqué. Voir s'il y a encore du plaisir. Mais j'ai très peur. Et la vie est trop courte, Mrs. Robinson…

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